Sri Lanka : premier domino de l’effondrement géo-économique global ?

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par Alexandre Keller de t.me/kompromatmedia

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Après plusieurs mois de graves pénuries de médicaments, de nourriture, de carburant et d’inflation galopante, le président sri-lankais Gotabaya Rajapaksa a dû s’enfuir de sa résidence officielle de Colombo juste avant qu’elle ne soit prise d’assaut par des milliers de manifestants.

«Pour ce qui est des pays à faible revenu, les risques sur la dette et des crises ne sont pas hypothétiques», a fait savoir, le 9 juillet, l’économiste en chef de la Banque mondiale Carmen Reinhart.

Et de préciser sa litote : «Nous y sommes presque déjà».

Pour tenter de juguler une hyperinflation de 54,6 % en juin, la Banque centrale du Sri Lanka a relevé son taux directeur d’emprunt à 15,5 %. Dans un impossible arbitrage entre inflation et récession, le gouvernement sri-lankais a opté pour cette dernière, au risque d’avoir inflation et récession tout à la fois.

Depuis plusieurs mois, face à la pénurie, le gouvernement s’était résigné à l’ouverture de son marché pétrolier à la concurrence étrangère et commencé à rationner l’essence. Fin juin, la vente de carburants a été suspendue pour deux semaines, sauf pour des secteurs essentiels comme la santé. Plusieurs hôpitaux ont alors été victimes d’un manque de personnel médical, dans l’incapacité de se rendre au travail à cause du manque d’essence.

Incapable de rembourser sa dette extérieure de 51 milliards de dollars, le Sri Lanka a annoncé son défaut en avril et appelé le Fonds monétaire international (FMI) à la rescousse.

Echec des recettes mondialistes

Au terme d’une visite de dix jours dans le pays, l’institution mondialiste a émis ses recommandations le 30 juin dernier : mettre fin à la corruption et augmenter fortement les impôts.

Implacable, le FMI a affirmé qu’il restait beaucoup à faire pour redresser les finances Sri Lanka et combler le déficit budgétaire, avant de consentir à prêt. «Compte tenu du faible niveau des recettes, des réformes fiscales de grande ampleur doivent être mises en œuvre urgemment», a commenté l’argentier mondial.

Le pays illustre l’échec de la mondialisation sous drapeau occidental. Bon élève du mondialisme, le Sri Lanka a joué le jeu des avantages comparatifs de l’économiste anglais du XIXe siècle, David Ricardo, et misé sur le tourisme. Mauvaise pioche : le Sri Lanka a vu son économie laminée par l’effondrement de recettes touristiques, d’abord en raison d’un attentat djihadiste en 2019, puis de la crise sanitaire du Covid.

Enfin, toujours en bon élève du mondialisme, Gotabaya Rajapaksa a décidé en avril 2021 d’interdire du jour au lendemain l’importation de pesticides et d’engrais chimiques, semant la panique chez les agriculteurs, près d’un tiers des 21 millions d’habitants de l’île. Le gouvernement avait promis des engrais de substitution, affirmant que «les inconvénients à court terme seraient compensés par les avantages à long terme».

Mais la mesure a eu un effet catastrophique sur l’agriculture du pays : la récolte de riz s’est effondrée de 33 % au cours des trois premiers mois de l’année 2021. Aussi, face à l’urgence, le gouvernement décide dès octobre 2021 de contourner ses propres lois, faisant venir de Lituanie 30.000 tonnes de chlorure de potassium, présenté sans vergogne comme un «engrais bio».

C’est donc déjà fragilisé que le Sri Lanka a abordé la séquence de la confrontation entre OTAN et Russie par Ukraine interposée.

«Sans engrais, les pénuries toucheront tout — le blé, le maïs, les cultures vivrières de base. Des milliards de personnes en Asie et en Amérique du Sud ressentiront l’effet dévastateur. Et si nous parlons pour l’instant de problèmes d’accès à la nourriture, alors l’année prochaine nous parlerons du manque de nourriture », avait prévenu António Guterres, secrétaire général de l’ONU en juin.

Et de poursuivre : «Cela exacerbe l’impact de nombreuses autres crises dans le monde, notamment le changement climatique (sic), la pandémie de coronavirus (sic) et les disparités dans l’accès aux ressources pour se remettre du Covid-19».

«Dans les 18 mois, on aura partout dans le monde émergent des crises liées à l’inflation», a affirmé plus clairement au Figaro Jean-Joseph Boillot, chercheur à l’IRIS.

De fait l’effondrement financier des plus fragiles peut créer un effet domino, les investisseurs se retirant de pays connaissant des problèmes économiques comparables.

Scénario type pour l’avenir ?

Selon Bloomberg, le nombre de pays en développement en difficulté a doublé, le Salvador, le Ghana, l’Égypte, la Tunisie et le Pakistan apparaissant particulièrement vulnérables. 19 pays, soit plus de 900 millions de personnes.

Pour autant, l’Europe et les Etats-Unis ne sont pas à l’abri. La Réserve fédérale augmente ses taux d’intérêt, là aussi dans le but de freiner l’inflation. La flambée du dollar qui en résulte entamant la capacité des pays en développement à honorer leurs dettes… libellées en billet vert.

Depuis 2020, les Etats occidentaux connaissent eux aussi une inflation due aux énormes masses d’argent injectées pendant la pandémie. La planche à billets tournait d’ailleurs depuis la crise mondiale de la dette de 2008.

En 2018, fait historique, le loyer de l’argent est devenu négatif, à l’aube d’une séquence marquée par une pandémie, puis une guerre. En clair : prêter coûte au prêteur, une impossibilité comptable.

A cette date clé, le Capital a alors commencé à s’autodétruire. Pour l’instant, il ne tient que par la grâce de l’ingénierie financière, inversée, occidentale. Et de la confiance, de plus en plus érodée, dans le dollar.

«On dirait qu’il fait beau en ce moment, que tout va bien. Tout le monde pense que la Fed peut tout gérer. Mais l’ouragan est là devant et se dirige vers nous.», a prévenu, début juin, le président de la banque JP Morgan, Jamie Dimon.

Alexandre Keller, pour Strategika

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