Mort de Frederick Wiseman, immense documentariste qui filmait ses semblables sans jamais les juger

Source : telerama.fr – 17 février 2026 – Samuel Douhaire

https://www.telerama.fr/cinema/mort-de-frederick-wiseman-immense-documentariste-qui-filmait-ses-semblables-sans-jamais-les-juger-7029761.php?utm_source=firefox-newtab-fr-fr

Abonnez-vous au canal Telegram Strategika pour ne rien rater de notre actualité

Pour nous soutenir commandez les livres Strategika : “Globalisme et dépopulation” , « La guerre des USA contre l’Europe » et « Société ouverte contre Eu

Illustration :Hospital 1970

Auteur de films-fleuves dont l’ensemble constitue un passionnant portrait des États-Unis, le réalisateur bostonnais documentait selon ses propres règles, à l’instinct et sans artifice. Frederick Wiseman est mort ce lundi 16 février, à l’âge de 96 ans.

Vous pouvez partager un article en cliquant sur les icônes de partage en haut à droite de celui-ci.
La reproduction totale ou partielle d’un article, sans l’autorisation écrite préalable de Telerama, est strictement interdite.
Pour plus d’informations, consultez nos Conditions Générales d’Utilisation.
Pour toute demande d’autorisation, contactez droitsdauteur@telerama.fr.

rederick Wiseman voyait dans la vie quotidienne « un gigantesque théâtre ». On peut tout y trouver, ajoutait-il, « il suffit de prendre le temps de regarder, d’écouter ». Cette « vie comme elle passe » a inspiré au réalisateur américain, mort le 16 février à 96 ans, une œuvre phare du cinéma documentaire dont l’influence, évidente par exemple chez Raymond Depardon, ne se limite pas aux films dits « du réel » : Justine Triet, l’autrice d’Anatomie d’une chute, explique avoir appris dans Welfare (1975) le rôle essentiel du son et du hors champ, et Stanley Kubrick s’est largement inspiré de Basic Training (1971), tourné dans une base militaire de jeunes recrues en partance pour la guerre du Vietnam, pour Full Metal Jacket.

Né en 1930 à Boston, Frederick Wiseman était le fils d’un avocat arrivé en Amérique enfant pour fuir l’antisémitisme en Ukraine. Sous l’influence de son géniteur, il se destine lui-même à une carrière juridique et devient professeur de droit à Boston University puis à Harvard jusqu’en 1961. Mais, alors qu’il est, de son propre aveu, « peu concerné » par l’enseignement, la rencontre avec la cinéaste indépendante Shirley Clarke (The Connection) va le pousser à devenir producteur puis réalisateur. Il saute le pas en autodidacte en 1967 avec Titicut Follies, une immersion choc dans un pénitencier pour psychotiques criminels du Massachusetts. Le premier d’une longue série de quarante-cinq longs métrages qui, pour la majorité d’entre eux, vont constituer un immense, passionnant et indispensable portrait des États-Unis et de ses institutions.

Filmer “sans thèse ni a priori”

Frederick Wiseman fera ainsi découvrir le quotidien d’un commissariat de police de Kansas City (Law and Order, 1969), un tribunal pour mineurs de Memphis (Juvenile Court, 1973), un centre d’aide sociale à New York (Welfare, 1975, peut-être son chef-d’œuvre), un service de soins intensifs dans un hôpital de Boston (Near Death, 1989), une cité HLM dans un ghetto noir de Chicaco (Public Housing, 1997), un foyer de femmes battues (Domestic Violence, 2001 et 2002). Il estimait toutefois qu’il « est aussi important de montrer les bonnes choses de l’Amérique que les mauvaises » : ce fut chose faite, et très bien faite, pour la fabrication de la démocratie dans State Legislature (2007), l’excellence universitaire dans At Berkeley (2014), la bibliothèque publique de New York et ses hommes et femmes « de bonne volonté » dans Ex Libris(2017) et, plus généralement, le vivre-ensemble malgré les différences dans Belfast, Maine (1999) ou Monrovia, Indiana (2017). « Welfare », le chef-d’œuvre de Frederick Wiseman (1973) qui a influencé nombre de réalisateurs et réalisatrices, dont Justine Triet. Zipporah Films

La méthode de travail de Frederick Wiseman est restée immuable pendant plus de soixante ans. Filmer « sans thèse ni a priori », en faisant confiance à son instinct, à son jugement et au hasard. Tourner « beaucoup et jusqu’au bout » les événements « comme ils viennent ». Refuser tout commentaire en voix off, toute musique ajoutée et toute interview, « parce que toute interview tourne au didactisme, oriente et détermine la réaction du téléspectateur. Or moi, je veux qu’il se fasse son idée tout seul, comme il le fait dans la rue avec ce qui se passe devant lui… », précisait-il. Si le tournage dure de sept à douze semaines, le montage, lui, s’étend sur un an. C’est dans cette phase cruciale que Wiseman construit véritablement ses films, sans jugement, sans didactisme, sans manichéisme : « En fait, je ne filme jamais ni “pour” ni “contre” : je cherche simplement à ce que le film soit juste, c’est-à-dire qu’il témoigne de la complexité et de l’ambiguïté des choses. » Un signe distinctif du montage selon Wiseman est le recours fréquent, non sans humour, aux métaphores. Pour prendre le seul exemple d’At Berkeley, les très belles scènes où deux doctorants conçoivent des jambes artificielles pour un handicapé font écho aux interrogations des enseignants pour faire mieux « marcher » la prestigieuse université californienne.

La curiosité et l’appétit de filmer de Frederick Wiseman ne se limitaient toutefois pas aux États-Unis. Grand amoureux de la France, où il vivait pour partie, il y a réalisé ses deux seules fictions, aussi simples dans leur dispositif que poignantes — et, à la différence de ses documentaires souvent fleuves, d’une concision inattendue, tout juste une heure chacune. Sur la fin de sa vie, il était même devenu acteur pour son amie et partenaire de ski Rebecca Zlotowski, qui l’a fait interpréter un gynécologue truculent dans Les Enfants des autres (2022), puis un psychanalyste moins commode dans Vie privée (2025). Dans son pays d’adoption, cet hédoniste revendiqué appréciait aussi les grandes institutions culturelles, du ballet de l’Opéra de Paris (dont il avait exploré les coulisses dans La Danse, le ballet de l’Opéra de Paris en 2009) à la Maison de Molière (La Comédie-Française ou l’amour joué, 1996) en passant par… un cabaret aux danseuses dénudées (Crazy Horse, 2011) et un temple de la gastronomie, la maison Troisgros, décor de son ultime opus, le bien nommé Menus-Plaisirs (2023). « J’ai commencé par une prison pour fous et je finis dans un restaurant de folie », expliquait-il avec malice à Télérama quelques semaines avant la sortie du film en salles. La dernière manifestation de son regard bienveillant et égalitaire sur les hommes et les femmes dont il partageait un temps l’existence : car, aux yeux de Frederick Wiseman, tous les membres d’une communauté, qu’ils soient puissants ou modestes, célèbres ou anonymes, avaient la même importance.

43 DOCUMENTAIRES et 2 FICTIONS
Grand amateur de théâtre — « plus que de cinéma », assurait-il —, Frederick Wiseman a dirigé deux grandes comédiennes de la scène pour les deux seules fictions qu’il a réalisées. Dans La Dernière Lettre (2002), inspiré par un chapitre du roman Vie et destin, de Vassili Grossman, Catherine Samie (avec qui le réalisateur avait monté Oh les beaux jours, de Samuel Beckett à la Comédie-Française) dit les mots poignants d’une médecin juive qui va bientôt être exterminée par les nazis. Dans Un couple (2022), c’est Nathalie Boutefeu qui reprend face caméra les lettres écrites par Sofia Tolstoï, l’épouse de l’auteur de Guerre et paix.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *