ESSAI : Comment se danse la décadence ?
Par Fiorella Bertetto
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“Nous sommes la génération qui a échangé ses rêves contre des KPI, sa révolte contre des RTT, et son âme contre un package salarial.”
Je suis une femme, française, plutôt éduquée. Je suis cadre.
J’appartiens à la génération Y. On nous appelle aussi les Millenials.
C’est une tranche d’âge saturée d’individus valorisés d’un Bac + 5 sans grande substance.
Nous avons passé 23 ans dans le haut du panier de la scolarité française pour nous rendre, soit en école de commerce, soit en école d’ingénieurs, où nous avons tous appris la même chose.
Nous avons enfilé avec satisfaction le costume d’un petit manager qui ne deviendra jamais grand. Nous ne bâtirons jamais aucune industrie. Nous ne révolutionnerons aucun marché.
Nous sommes le rouage docile du secteur tertiaire – les experts de la conduite du changement. Avec une fierté arrogante crochetée au-dessus de nos cravates, nous sommes payés à convaincre les autres de s’adapter en permanence à des nouveaux fonctionnements – parfois absurdes, désincarnés, mais toujours justifiés.
Ainsi occupés, les employés n’ont plus ni le goût, ni l’énergie de repenser le système.
Et nous, non plus.
Nous, on respecte des process, on applique des stratégies d’entreprises prémâchées par les actionnaires. On est à leur service. On comble les besoins de l’urgence et du court-termisme. On contrôle le travail de nos équipes avec “bienveillance”, à défaut d’être capables de leadership.
Les conflits sociaux se règlent à coup de soirées incentives, de parties de babyfoot dans la salle de pause, de ruptures conventionnelles et de droits au chômage.
Nous épinglons dans nos bureaux des recommandations RH sur la nécessité d’être inclusif, bienveillant, trieurs de déchets, gay friendly et Bisounours…
Avec ça, on maintient le système sans trop de turbulence.
Les burn-out ? Il y en a de partout.
Mais, ce n’est pas un véritable sujet d’entreprise. Ça relève de la responsabilité individuelle. De la capacité de chacun à résister au non-sens.
Dans ces cas de figure, on promeut la capacité à se renouveler. Tout est affaire de résilience, et de dignité. Si la pression est ingérable, alors on encourage la prise de risque et la liberté entrepreneuriale. Qu’ils aillent créer leurs micro-entreprises. C’est mieux comme ça.
Nous participons à ce système, moins par conviction que par lassitude. Après tout, qui a le temps de repenser le monde entre deux réunions et un burn-out en approche ?
Isolés des autres strates de la société, dans un entre-soi réconfortant, nous observons, depuis le perchoir de la petite bourgeoisie, le délitement des classes moyennes et la paupérisation des classes populaires.
C’est triste, bien sûr, mais ça ne nous concerne pas vraiment.
Et puis c’est le jeu de la mondialisation après tout ! Il faut s’adapter.
Nous sommes les personnifications d’un libéralisme assumé, décontracté, presque sanctifié.
Ça n’existe que depuis soixante-dix ans, mais on a l’impression que l’idéologie qui en découle est sacré : propriété privée, privatisation des moyens de production, libertés individuelles, consommation infinie… Même Dieu ne fait plus le poids.
Sur Netflix, vous trouverez des centaines de séries envisageant la fin du monde. Mais pas une seule n’oserait imaginer la fin du libéralisme.
Beaucoup trop violent.
Une attaque zombie serait plus gérable.
Notre vie semble se résumer à une seule chose : maintenir le confort et sauver les meubles.
Nous n’avons globalement jamais dévier du chemin recommandé par nos parents – les fameux « boomers » que tout le monde critiquent aujourd’hui. Moi, je les appelle les bronzés pour la mémoire de leurs aspects sympathiques. Ils nous ont appris que le confort, la sécurité et une avalanche de loisirs sont le Graal de nos existences. Le signe ostentatoire de la réussite absolue. Et nous les avons crus.
Biberonnés par la croyance d’une “fin de l’histoire” théorisée par Fukuyama, , nous avons grandi dans l’idéologie d’un monde post-URSS. La Démocratie, les valeurs du “Bien”, portées par l’Occident et le rêve américain, allaient répandre sur le monde une mondialisation joyeuse, ouverte, désirée.
Les guerres étaient derrière nous. La folie de la violence et de l’injustice aussi. Nous n’avions plus qu’une seule problématique à gérer : comment satisfaire nos petites gueules d’amour jusqu’à la retraite ?
Pas de guerre, pas de grandes causes.
Nous n’avions aucune raison de nous serrer les coudes – de penser au collectif – de faire corps avec les autres. Nous avions déjà tout : énergie, soins, éducation, planning familial – tout ça pour presque rien.
Nous n’avons pas eu d’ambitions collectives et ce renoncement s’enracine dans une histoire plus intime : celle de familles décomposées, où l’on nous a appris à consommer plutôt qu’à construire. C’est ce qui fait de nous une génération un peu triste. Nous n’avons eu à souffrir de rien collectivement mais nous avons souffert de tout, individuellement…
À SUIVRE – PARTIE 2
“Nos parents nous ont comblés de plaisirs à défaut de nous combler de joies. Nous sommes devenus des enfants gâtés, assoiffés de satisfactions matérielles censées combler la pauvreté de nos intimités familiales.”
La semaine prochaine : Partie 2 : Famille recomposée ou famille décomposée ? Comment l’effritement du lien familial a préparé le terrain à notre génération triste.
Rendez-vous mardi prochain pour la suite.

