Oh ! le triste destin du réel dans un Occident fragmenté

Par Eric Verhaegue

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Par-delà les crises successives des sociétés occidentales, on compte un mort au tapis : le réel, dont, réseaux sociaux et militarisation de l’information aidant, plus personne ne se soucie…

Je me souviens de mes cours à la Sorbonne, dans les années 90, de phénoménologie allemande, et plus particulièrement (c’était très pédant, mais quand même très intéressant) de phénoménologie transcendantale. La maître de conférences Françoise Dastur, qui était un puits de science, nous expliquait comment revenir au “réel” en suivant la méthode d’Edmund Husserl, “l’époché phénoménologique”.

Rétrospectivement, je m’aperçois que, bien avant le Bien Commun, l’Intérêt Général, la Démocratie, les Droits de l’Homme, il existe un fondement à toute société occidentale : le partage d’un “réel” commun, c’est-à-dire l’envie (intersubjective disait Husserl) d’être d’accord entre nous sur la perception du monde, de notre monde, et des événements qui le font vibrer et bouger. Cela servait un peu à ça, à une certaine époque, l’Education Nationale : à forger, par-delà les classes sociales, un réel commun.

Bien sûr, il y avait une part de mythologie et d’idéologie dans cette vision-là. Mais l’Education Nationale avait quand même, à cette époque, l’intention d’aider chaque petit Français à participer à ce roman national d’un réel commun, en reprenant (parfois à son insu) ce qu’Husserl avait découvert au tournant des années 30 : c’est dans le dialogue, dans le partage, dans la confrontation des visions, qu’un réel partagé prend forme et convainc les esprits.

L’intersubjectivité, disait-il, car c’est dans la multiplication des points de vue subjectifs sur un même objet, dans cette “variation eidétique”, que le réel se fige et prend forme. Chacun voit un bout de réalité, mais la mise en commun de ces bouts, patiente, loyale, libre et franche, fait émerger une réalité commune à tous.

Une société ne peut fonctionner durablement que si elle se donne le temps et le moyen de cette construction collective de la réalité. Il me semble qu’Husserl a eu le mérite de dire que la base de l’Humanité, bien avant les droits et les devoirs, consiste à regarder le réel ensemble et à en discuter. Au fond, vivre ensemble, pour reprendre des néologismes à la limite du supportable, commence par regarder ensemble et surtout par croiser les regards.

Sans surprise, croiser le regard de l’autre est devenu suspect dans nos vies quotidiennes. On se croise, mais on ne croise pas les regards, sans risquer d’être vécu comme agressif ou harcelant. La solitude du regard dans la rue est devenue notre mal. C’est le mal symptomatique d’une société qui se résume à un agrégats de visions de monde sans dialogue entre elles. Et ne plus croiser les regards sur le monde, sur notre monde, c’est organiser la fin du réel, c’est valider l’atomisation de la réalité, stade préalable à l’implosion de toute société.

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Chaque jour, je lis, pour ne pas dire je subis, des dizaines de commentaires, de remarques, de messages sur les réseaux sociaux. Et j’observe de façon grandissante l’impossibilité de croiser le regard sur le monde qui en dicte la rédaction et souvent la haine. Sur ce point, on pourrait utilement établir une phénoménologie de la fragmentation du réel.

Au premier chef, il y a ceux qui ne partagent pas du tout la même réalité. D’un côté, les normies qui ronronnent en pleine confiance dans le système et qui n’imaginent pas chez leurs dirigeants la moindre malice possible. S’ils sont élus, c’est pour notre bien ! Et d’un autre côté, les dissidents qui imaginent tout le contraire : la corruption est généralisée, et tout va mal.

Souvent, les normies ne connaissent ni la moitié des sources, ni la moitié des faits qui agitent les dissidents. Les deux groupes vivent dans la même nation, mais manifestement pas dans la même réalité. Au milieu de ce paysage dévasté, les grands journaux télévisés servent de viatique de fortune pour des esprits qui ont un souci majeur : ne pas s’angoisser, et recevoir l’onction quotidienne de ce prêtre d’un genre nouveau appelé le présentateur de télévision.

Mais il existe des normies informés. Ceux-là adorent, sur les réseaux sociaux, mener des guerres sans merci contre les complotistes, les extrémistes, les hallucinés en tous genres qui contestent leur récit. De ce combat souvent sans pitié, une vérité émerge : aucune vérité n’est plus possible. Le réel est un, mais sa compréhension, sa lecture, sa vision, est binaire, double, parfois triple, parfois quadruple.

Une chose est sûre : le rêve de bâtir une vision commune de la réalité n’est pas seulement impossible, il est devenu suspect. Pour les normies, partager le réel avec des complotistes est tout bonnement insupportable, car prolétarisant. Et pour les complotistes, le normies est un mouton endoctriné qui menace l’humanité par son absence totale d’esprit critique.

Deux mondes, deux visions, deux haines, deux mépris.

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Le premier responsable de la mort clinique dans laquelle le réel se trouve s’appelle bien entendu le réseau social.

Les mécanismes d’hystérisation de l’opinion propres aux réseaux sociaux sont désormais parfaitement documentés. Un réseau social vit “d’engagements”, c’est-à-dire d’interactions : de “likes”, de commentaires, de partages, c’est-à-dire de réactions et d’incitations à agir.

Nous savons qu’une information donnée ne suscite pas les mêmes interactions, les mêmes “engagements” selon la façon dont elle est présentée et délivrée. Faites un contenu soucieux d’impartialité, et vous glacerez votre auditoire. Faites un contenu dénonçant l’injustice, la perversion, la malhonnêteté, et vous ferez de l’audience. La règle de l’engagement porte en elle le germe de la destruction du réel. Pour être entendu, il ne faut plus regarder le réel avec intelligence, il faut le regarder avec émotion, et assumer sa perception en tant que telle.

Dans cet univers que Descartes aurait appelé la “passion”, il n’y a plus de place pour la réalité, dont la perception et la construction supposent de la rationalité intersubjective. Il y a de la place pour les émotions, de préférence négative : la sidération, l’écoeurement, l’indignation. Les contenus positifs sont rares. La colère, la détresse, la haine, sont beaucoup plus rentables, notamment pour les influenceurs qui fondent leur notoriété sur leur capacité à manipuler les sentiments, bons ou mauvais.

Au fond, là où la rationalité cherchait parfois maladroitement un universel, le réseau social privilégie l’expression de la subjectivité dans ce qu’elle a de plus singulier et de plus solitaire. Je ne dois plus dire ce qui peut rassembler dans une vision commune, je dois dire ma colère personnelle, dans une sorte de soliloque où l’originalité est toujours valorisée et transformée en audience. Il y a une sorte de pharisaïsme contemporain dans tout cela : je dois montrer que les ravages du Mal me concernent éminemment à titre personnel, et je dois le prouver en faisant étalage de mes sentiments dans ce qu’ils ont de plus personnel et plus intime.

L’industrialisation des réseaux sociaux a substitué à la recherche du réel, qui fondait notre société jusque dans les années 80 ou 90, la recherche de la forgerie émotionnelle. Quel que soit le sujet que vous évoquez, il faut bâtir une série Netflix : il faut que le Bien combatte le Mal, qu’il soit en difficulté dans ce combat, mais qu’il finisse par triompher, en passant par tous les stades qui permettent d’agréger toujours plus de followers : l’indignation contre l’injustice, la colère, la haine, la dénonciation de tout ce qui ne va pas. Et pour trouver ma place dans ce monde du sentiment, je dois exprimer ce que je ressens de plus profond, de plus personnel, à rebours de la construction collective qu’exige le réel.

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Par principe, exit, donc le réel, et vive la perception subjective dans ce qu’elle a de plus individuel, de moins partageable, de plus irrationnel et passionnel.

Les Anglo-Saxons ont parfaitement compris l’intérêt de ce mécanisme, et, dès les années 80, ils ont perfectionné les modèles psychométriques qui permettent d’anticiper les comportements et les réactions aux stimuli collectifs. Ici, les modèles d’analyse de traits de personnalité ont ouvert des perspectives que peu d’Européens “continentaux” (sauf en Russie) ont comprises.

Je pense évidemment aux modèles Big Five et Hexaco, qui sont de véritables trésors pour “cartographier” les âmes et leurs émotions. Sans ces modèles, les réseaux sociaux n’existeraient pas tels qu’ils sont aujourd’hui. Je vais, par goût de la provocation, aller jusqu’à soutenir que les réseaux sociaux n’existent que pour permettre aux gouvernements de collecter des informations toujours plus précises sur les citoyens, et pour perfectionner l’anticipation de leurs comportements ou de leurs réactions – pour mieux les manipuler, les neutraliser, ou les rentabiliser.

Si l’on admet l’hypothèse qu’un gouvernement est par nature contre-insurrectionnel, c’est-à-dire que sa vocation est de contrôler l’opinion, surtout si elle lui est défavorable, tout particulièrement dans une démocratie libérale, alors on comprend la valeur fondamentale du réseau social : celui-ci n’est rien d’autre qu’un espace où le pouvoir peut pénétrer les âmes, connaître leurs orientations, leurs options, leurs inclinations, et préparer des stratégies de contrôle, dont les formes peuvent être multiples.

Dès les années 70, les Américains ont appelé cela la militarisation de l’information, sur laquelle il y aurait tant à dire. Retenons simplement, dans ce cadre modeste qui nous occupe, que dès cette époque les dirigeants américains comprennent, notamment dans la foulée du Viêtnam et de la défaite, qu’aucune victoire militaire n’est possible si les peuples parties prenantes au combat n’adhèrent pas à la vision des vainqueurs.

L’arrivée d’Internet et des réseaux sociaux a donné à cette vision du monde et de l’information une puissance logarithmique. Les techniques de micro-ciblage et de segmentations de l’opinion permettent de manipuler efficacement les comportements pour les mettre au service du pouvoir, le plus souvent à leur insu, en utilisant des techniques d’analyses des traits de personnalité.

Le livre Mindfuck sur Cambridge Analytica a permis de parfaitement détailler les techniques de l’époque (les années 2010), qui ne cessent de s’enrichir. Ces techniques reposent sur une individualisation grandissante de la perception du réel, et sur la filter-bubblisation des esprits poussée à outrance, à rebours de ce qu’est la construction du réel dans une démocratie. Pour gouverner efficacement et sans violence, il faut exacerber les passions qui profitent au gouvernement, et neutraliser celles qui lui nuisent.

D’où le recrutement d’une armée d’influenceurs, de trolls, de bots, qui déploient des stratégies travaillées dans des cabinets spécialisés. Sur ce point, les aveux d’ismaël Emélien, conseiller de Macron durant la campagne de 2017, sont précieux : ils montrent comment une victoire électorale suppose une manipulation subtile de l’opinion, souvent à partir de l’infiltration cognitive théorisée dans les années 2000 par les conseillers d’Obama.

Sur tous ces sujets, si les lecteurs le souhaitent, je reviendrai plus abondamment. Ce qui est sûr, c’est que l’information des années 60 ou 70 est morte. Désormais, le pouvoir a une stratégie d’information qui est forcément une stratégie de contrôle, fondée sur le Nudge et sur l’émotion, dont l’objectif n’est plus de fédérer l’opinion dans une vision commune, mais bien d’individualiser la perception du réel pour empêcher toute tentative de révolution.

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Et ça marche ! On peut probablement considérer les Gilets Jaunes comme une vraie pulsion révolutionnaire, face à laquelle le pouvoir s’est vite repris. Désormais, le discours politique, et spécialement le discours gouvernemental, est déployé à travers des techniques industrielles qui permettent d’avachir les esprits.

D’une manière générale, le mode opératoire est simple : il faut que les passions s’expriment, car, pendant ce temps, l’envie d’agir s’évanouit. Le Français qui a le loisir de vomir le pouvoir en place en le taxant de tous les maux, souvent de façon totalement contradictoire (par exemple : Macron serait parfaitement incompétent, absent, déconnecté, mais en même temps tout-puissant et présent dans chaque décision impactant la vie des Français) n’a plus besoin de se révolter. Il a dit sa colère. Et par une sorte de processus physiologique, dire sa colère, c’est l’épuiser et c’est ne plus avoir besoin de renverser le pouvoir.

Cette technique a un avantage : elle permet à chaque Français de s’inventer une vie où, moyennant quelques engagements quotidiens sur les réseaux sociaux, il peut briller en famille en expliquant qu’il est un dangereux résistant, un intrépide qui ne baisse pas la tête. “Je résiste moi ! j’ai fait cinq Tweets aujourd’hui, où je leur dis leur 4 vérités”….

Bien entendu, il s’agit là du grand remplacement de la réalité par le virtuel : l’illusion de vivre une grande aventure sur les réseaux sociaux dispense de faire la révolution. C’est pourquoi, au fond, la haine sur les réseaux sociaux est si pratique : elle se substitue à l’action politique, notamment en faisant vivre l’illusion que l’émotion individuelle, si elle est exprimée, peut remplacer la construction politique.

Quel sera le devenir de cette étrange tendance à la virtualisation de la politique ?

Il est trop tôt pour le savoir, et les années à venir seront passionnantes de ce point de vue. La vie politique des démocraties va-t-elle s’anéantir dans un théâtre virtuel ? Ou bien le réveil des peuples interviendra-t-il ?

Personnellement, je n’en sais rien, même si je rêve d’un grand retour collectif à la réalité. L’Histoire fait son oeuvre : la pièce est lancée, et nous ne savons pas encore de quel côté elle tombera.

A bientôt.

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