Venezuela, manuel de guerre économique appliquée
Source : www.epge.fr – 4 janvier 2025
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En 2021, le CR451 a étudié le cas du Venezuela qu’il a présenté au colloque Inforwarday 1, organisé par l’Ecole de Guerre Economique. L’équipe de Tek5 a réalisé pour le compte du CR451 un documentaire sur le sujet. A l’époque, nous avions rappelé en ces termes, le cadre de ce cas d’école de guerre de l’information qui s’inscrit dans un contexte très démonstratif de guerre économique :
« La crise politico-économique que connaît le Venezuela depuis le début des années 2000, avec sa composante de « Guerre de l’Information » largement internationalisée, mérite une attention particulière pour au moins une raison singulière : une longévité et une intensité inédites. Le cinquième documentaire du CR451 vise à porter un regard analytique sur cette guerre de l’information par le contenu entre ceux qui sont arrivés au pouvoir en 1998, avec le virage socialiste engagé par le Président Chavez, et ceux qui cherchent depuis en vain à le reprendre. Depuis trente ans, l’opposition au régime avec l’aide des Etats-Unis d’Amérique, a initié de mécanismes puissants de déstabilisation. Mais force est de constater leur relative inefficacité au Venezuela, où ils n’ont toujours pas abouti à la chute du pouvoir en place. »
En 2023, le CR451 a organisé sur le site de l’Ecole militaire un exercice de guerre de l’information à partir du cas vénézuélien pour deux promotions de l’Ecole de Guerre. A la fin de cet article, nous présentons le PDF qui a été réalisé pour préparer les officiers à cet exercice.
Nous reproduisons l’analyse que nous a fait parvenir Giuseppe Gagliano après l’opération menée le 3 janvier 2026 par les forces armées des Etats-Unis d’Amérique à Caracas pour s’emparer du couple Maduro.
La décapitation du sommet comme instrument de domination systémique
L’arrestation de Nicolás Maduro, si elle est lue uniquement comme un fait politique ou militaire, reste partielle et trompeuse. Inscrite dans les catégories analytiques de l’École française de la guerre économique, elle apparaît pour ce qu’elle est réellement : une opération de coercition systémique visant non pas l’effondrement immédiat du régime, mais la réduction durable de son autonomie stratégique. C’est la logique formulée par Christian Harbulot : frapper la capacité de décision réelle plutôt que le pouvoir formel, affaiblir la souveraineté concrète sans nécessairement remplacer le gouvernement.
1. La cible réelle : la souveraineté économique
Dans la doctrine de la guerre économique, l’objectif central n’est jamais la personne du dirigeant, mais la capacité d’un État à décider librement de l’usage de ses ressources. Le Venezuela incarne ce problème stratégique : réserves énergétiques majeures, position clé dans le bassin caribéen, aptitude à contourner les sanctions par des circuits alternatifs. La capture de Maduro vise le principe de continuité décisionnelle qui avait permis au système vénézuélien de survivre à l’asphyxie financière et commerciale.
2. La décapitation comme technique de désorganisation
Harbulot distingue clairement la destruction de la désorganisation. Nous sommes ici dans le second registre. La neutralisation du sommet ne cherche pas à provoquer l’effondrement de l’État, mais à installer une incertitude permanente dans la chaîne de commandement. Le message stratégique est limpide : même sans invasion, le centre du pouvoir est pénétrable. En termes de guerre économique, il s’agit d’une démonstration de vulnérabilité destinée à décourager les investissements autonomes, les accords énergétiques indépendants et les alliances industrielles hors du périmètre occidental.
3. La stabilité contrôlée comme levier de négociation
Le fait que l’appareil vénézuélien n’ait pas implosé n’est pas un échec de l’opération, mais une condition de son efficacité. L’École de Paris rappelle qu’un adversaire maintenu dans une stabilité sous contrainte est plus maniable qu’un État plongé dans le chaos. La survie d’un noyau politico-militaire garantit la continuité administrative, mais dans un contexte de fragilité structurelle induite. C’est cette fragilité qui crée une pression négociatrice permanente.
4. La synergie des instruments coercitifs
La guerre économique ne s’exerce jamais sur un seul plan. Dans le cas vénézuélien, la décapitation du leadership s’insère dans un dispositif plus large : sanctions financières multiples, exclusion des circuits bancaires internationaux, pression sur les entreprises énergétiques, délégitimation diplomatique et criminalisation du pouvoir politique. L’acte militaire n’est pas autonome ; il fonctionne comme un multiplicateur d’effets d’une stratégie déjà déployée.
5. Dimension géoéconomique : ressources et chaînes de valeur
Le Venezuela n’est pas ciblé pour ce qu’il est politiquement, mais pour ce qu’il détient économiquement. Pétrole, or, infrastructures portuaires et contrôle des routes caribéennes en font un nœud critique dans la compétition mondiale pour l’accès aux ressources. La guerre économique vise à empêcher l’intégration de ces actifs dans des chaînes de valeur alternatives à l’ordre occidental, en particulier lorsque Caracas tente de diversifier ses partenariats ou d’utiliser des mécanismes financiers non alignés.
6. La guerre cognitive comme multiplicateur stratégique
Selon Harbulot, la guerre économique moderne est indissociable de la guerre cognitive. La capture de Maduro est présentée comme une « transition démocratique », la coercition comme une « stabilisation ». Le langage ne décrit pas l’action : il la rend acceptable. Cette manipulation sémantique neutralise les résistances et normalise l’exception. La communication institutionnelle occidentale devient ainsi un outil opérationnel à part entière.
7. L’Union européenne dans une position subalterne
La réaction européenne confirme une autre catégorie centrale de la guerre économique : la hiérarchisation des alliés. Dépourvue de moyens coercitifs autonomes, l’Union européenne se contente de légitimer ceux des autres. Invoquer le droit international tout en acceptant sa suspension de fait revient à entériner une perte de souveraineté stratégique. Sur le plan géoéconomique, cela signifie se priver de toute capacité d’influence sur les règles d’accès aux ressources et aux marchés énergétiques.
8. Un signal adressé au système international
Enfin, l’opération vénézuélienne fonctionne comme un message adressé à d’autres acteurs. Dans la logique de la guerre économique, frapper un cas exemplaire sert à discipliner l’ensemble. Montrer que la résistance prolongée entraîne un coût croissant agit comme une dissuasion indirecte, exercée non par l’occupation militaire, mais par la démonstration de vulnérabilités ciblées.
Conclusion
À la lumière des catégories de l’École de guerre économique de Paris, le Venezuela n’est ni une exception ni un accident. Il constitue un modèle. Non pas une guerre pour renverser, mais pour conditionner. Non pas une victoire spectaculaire, mais une pression rendue permanente. La capture de Maduro ne clôt pas le conflit : elle le fait entrer dans une phase plus sophistiquée, où la souveraineté n’est pas niée formellement, mais progressivement vidée de sa substance. C’est là, aujourd’hui, la forme la plus efficace de la domination.
Documentation complémentaire
Le PDF réalisé par le CR451 de l’Ecole de Guerre Economique dans le cadre de l’exercice qu’il a organisé en 2023pour deux promotions d’officiers français et étrangers de l’Ecole de Guerre à Paris.
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