La position de l’Iran dans la région du Moyen-Orient
Par Cyrano des Saint Saëns
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Contrôle régional
Il n’y a rien de surprenant dans les attaques répétées dont l’Iran continue de faire l’objet. Il ne
s’agit pas d’un phénomène nouveau, mais bien d’un modus operandi récurrent de l’Occident
collectif, qui s’en prend à l’Iran islamique et révolutionnaire parce qu’il incarne une réalité
différente de son propre modèle : une entité échappant à son contrôle et, surtout, une
civilisation dotée d’une puissance excessive. À l’ère du choc des civilisations, ce potentiel
apparaît comme difficilement mesurable.
Depuis la Révolution de 1979, l’Iran a été contraint de construire un dispositif de contrôle
régional fondé sur la diplomatie — notamment à caractère religieux —, sur la continuité de
relations pluriséculaires et sur une posture constante d’autodéfense face aux agressions
extérieures. La guerre imposée Iran-Irak, les frappes israéliennes, les opérations clandestines
d’agents britanniques, ainsi que la pression américaine exercée à travers l’agression
systématique et ciblée des pays environnants, ne constituent que quelques exemples parmi
d’autres.
Contrairement aux grandes puissances du XXᵉ siècle, le contrôle régional iranien ne s’est pas
appuyé sur la dissuasion nucléaire. En l’absence de cette capacité technologique, Téhéran a
nécessairement dû développer d’autres leviers.
L’un des piliers centraux de la dissuasion iranienne dans la région du Golfe réside dans ses
capacités balistiques. L’Iran a investi de manière considérable dans le développement de
missiles balistiques et de croisière de courte et moyenne portée, capables de frapper des
objectifs stratégiques dans les pays du Golfe et au-delà. Ces systèmes, souvent mobiles et
difficiles à détecter à l’avance, remplissent une fonction dissuasive essentielle en augmentant
le coût potentiel de toute action militaire contre Téhéran. La doctrine iranienne les conçoit
moins comme des instruments offensifs que comme des moyens de dissuasion et de riposte
en cas d’agression.
À cette dimension s’ajoute la stratégie navale asymétrique déployée dans le golfe Persique et
le détroit d’Ormuz. Ce dernier constitue un passage obligé pour une part significative du
commerce mondial des hydrocarbures, et la capacité iranienne à en menacer la sécurité
représente un outil dissuasif de première importance. Les forces navales des Pasdaran
(Gardiens de la Révolution islamique) ont élaboré des tactiques fondées sur l’utilisation de
vedettes rapides, de mines navales, de drones maritimes et de missiles antinavires, destinées à
contrer même des marines technologiquement supérieures. Cette approche asymétrique vise à
rendre extrêmement coûteuse et risquée toute tentative de contrôle militaire du détroit par des
acteurs extérieurs.
Un autre élément clé de la dissuasion iranienne est constitué par la « profondeur stratégique
», bâtie à travers un réseau d’alliances et d’acteurs non étatiques dans la région. Bien que le
Golfe persique soit majoritairement dominé par des États rivaux, l’Iran a cherché à projeter
son influence via des mouvements et milices alliés, principalement à l’échelle du Moyen-
Orient élargi. Ce réseau, souvent désigné comme « l’axe de la résistance », permet à Téhéran
d’exercer une dissuasion indirecte, en élargissant le spectre des réponses possibles à une
agression et en accroissant l’incertitude stratégique de ses adversaires.
La dimension technologique et cybernétique de la dissuasion iranienne revêt également une
importance croissante. Ces dernières années, l’Iran a démontré disposer de capacités cyber
offensives et défensives, utilisées tant comme instruments de pression que comme moyens de
riposte face à des opérations hostiles. Dans un environnement où les infrastructures
énergétiques et militaires des pays du Golfe sont fortement numérisées, la menace cyber
constitue un facteur dissuasif supplémentaire, difficilement attribuable et donc
particulièrement efficace sur le plan stratégique.
Enfin, la dissuasion iranienne repose aussi sur une dimension politique et symbolique. La
rhétorique de la résistance, l’insistance sur l’autonomie stratégique et la capacité à supporter
sanctions et pressions extérieures renforcent l’image d’un acteur prêt à assumer des coûts
élevés pour défendre ses intérêts fondamentaux. Cette perception joue un rôle non
négligeable dans le calcul coûts-avantages des adversaires.
Examinons maintenant brièvement les pays limitrophes.
Irak
Pour Téhéran, l’Irak constitue le principal pivot de sa sécurité nationale pour plusieurs
raisons : la proximité géographique (les deux États partagent une frontière d’environ 1 500
kilomètres), le précédent historique de l’agression militaire irakienne contre l’Iran, ainsi que
l’importance du centre religieux chiite de Nadjaf, concurrent de Qom.
Cette convergence d’intérêts correspond à une pluralité d’objectifs stratégiques. Le premier
consiste à garantir que l’Irak ne puisse plus redevenir une menace directe pour la sécurité
iranienne. D’où la volonté de soutenir un gouvernement irakien suffisamment solide pour
éviter l’effondrement de l’État, mais pas au point de représenter un danger pour Téhéran.
Dans cette logique s’inscrit également la défense de l’intégrité territoriale irakienne, afin de
prévenir toute fragmentation ethnique ou confessionnelle susceptible de produire des effets
déstabilisateurs au-delà des frontières. Cette position se manifeste clairement dans
l’opposition ferme de l’Iran à tout projet d’indépendance du Kurdistan irakien, notamment
aux ambitions d’annexion de Kirkouk et de ses ressources pétrolières.
Un autre objectif majeur est d’empêcher que le territoire irakien ne serve de sanctuaire à des
groupes hostiles à l’Iran — comme ce fut le cas avec les Moudjahidines du Peuple — ou à
des organisations terroristes capables de frapper au-delà de la frontière. Parallèlement,
Téhéran a cherché à éviter que Bagdad ne tombe sous une influence américaine excessive.
Après la chute de Saddam Hussein en 2003, l’Iran a adopté une stratégie visant à contenir la
menace représentée par la présence militaire américaine le long de ses frontières, jusqu’au
retrait des troupes américaines en 2011. Des inquiétudes similaires ont émergé lors du
redéploiement américain à partir de 2014, officiellement destiné à combattre l’État islamique.
Toutefois, la lutte contre l’IS a conduit Téhéran à accepter temporairement cette présence,
tout en mettant en place une forme de « garantie » par le soutien aux Unités de mobilisation
populaire (PMU).
Le rôle des PMU a été décisif dans la défaite de l’État islamique, mais leur maintien après la
libération de Mossoul soulève des interrogations quant à leur avenir, constituant un défi
majeur pour l’autorité centrale irakienne et perpétuant l’influence iranienne dans le pays. À
moyen terme, l’objectif fondamental de l’Iran restera d’empêcher l’émergence de nouvelles
menaces depuis le front irakien, en conservant une influence significative sur la politique
intérieure, notamment via le contrôle de certaines PMU évoluant vers des acteurs politiques,
selon un modèle comparable à celui du Hezbollah libanais.
Liban
Le Liban constitue le seul contexte régional où l’Iran a réussi à façonner un acteur politico-
militaire reproduisant, au moins partiellement, le modèle révolutionnaire originel : le
Hezbollah. Fondé en 1982 lors de l’invasion israélienne du Liban, avec le soutien direct des
Pasdaran iraniens, le mouvement a représenté les revendications de la communauté chiite
libanaise, historiquement marginalisée face aux groupes chrétiens et sunnites, ainsi que les
conséquences déstabilisantes de la présence des combattants palestiniens et des interventions
militaires israéliennes.
Au fil du temps, la relation initialement hiérarchique entre Téhéran et le Hezbollah s’est
transformée en un lien plus complexe et interdépendant. Plusieurs facteurs expliquent cette
évolution : la capacité du Hezbollah à contraindre Israël à se retirer du sud-Liban en 2000, la
résistance armée lors du conflit de 2006, et plus récemment l’expérience acquise pendant la
guerre civile syrienne aux côtés d’Assad, qui a permis au mouvement de développer de
nouvelles compétences opérationnelles et d’accéder à un armement plus sophistiqué, ou
encore sa forte résistance face à l’agression de l’entité sioniste entre 2023 et 2025.
Du point de vue iranien, le Hezbollah représente un pilier de la stratégie de « défense avancée
», jouant un rôle central dans la dissuasion vis-à-vis d’Israël. En l’absence de capacités
offensives directes pour frapper Tel-Aviv, Téhéran considère le Hezbollah comme une
assurance stratégique fondamentale et un levier de pouvoir dans la politique libanaise,
constamment influencée par la présence américaine.
Tout en restant un allié de Téhéran, le Hezbollah a progressivement renforcé sa légitimité
nationale, se présentant comme porteur des intérêts libanais plutôt que simple instrument
iranien. Le succès électoral de mai 2018, obtenu avec ses alliés dont le Mouvement
patriotique libre, illustre cette dynamique. La popularité de Sayyed Nasrallah et son influence
sur la population confirment également ce soutien massif.
Syrie
L’alliance entre l’Iran et la L’alliance entre l’Iran et la Syrie remonte à la guerre Iran-Irak,
période durant laquelle Damas fut l’un des rares acteurs régionaux à soutenir Téhéran contre
Saddam Hussein. Cette entente repose sur la convergence stratégique face à des ennemis
communs : le régime irakien, Israël et la présence américaine au Moyen-Orient.
La préservation du lien avec la Syrie représente un facteur de cohésion dans le paysage
politique fragmenté iranien. Malgré des tensions intermittentes avec la famille Assad,
Téhéran considère qu’il est essentiel de maintenir l’orientation stratégique de Damas. Le
déclenchement de la révolte syrienne, qui a dégénéré en guerre civile, a renforcé la crainte
qu’un changement de régime — soutenu par l’Occident ou par des groupes djihadistes —
puisse entraîner un encerclement stratégique de l’Iran.
Au sein du Conseil suprême pour la sécurité nationale iranien, le débat sur la réponse à la
crise a été intense : certains préconisaient des réformes politiques pour désamorcer la révolte,
tandis que d’autres jugeaient indispensable une répression immédiate. Avec l’intervention
militaire d’Assad, l’Iran a apporté son soutien, d’abord avec prudence. En 2012, le nombre de
conseillers militaires iraniens fut limité à 1 500. Cependant, l’effondrement progressif de
l’armée syrienne a contraint Téhéran à intensifier son engagement, en mobilisant le
Hezbollah, des milices chiites irakiennes et afghanes, et en sollicitant l’intervention russe en
2015.
L’arrivée de la Russie a profondément modifié les équilibres du conflit et de la région,
réduisant l’exclusivité du lien entre Assad et Téhéran. L’Iran a dû accepter la médiation de
Moscou et l’inclusion de la Turquie dans le processus d’Astana. Tout a changé avec la chute
de Hassad et l’avènement du nouveau cours syrien sous Al Jolani, guidé par Tel-Aviv et
Washington, transformant la Syrie en un protégé instable et en une menace constante pour
l’ensemble de la région, au-delà des clivages politiques et religieux.
Yémen
Contrairement à l’Irak et à la Syrie, le Yémen ne constitue pas une priorité stratégique
majeure pour l’Iran selon sa doctrine militaire. Traditionnellement dans la sphère d’influence
saoudienne, le pays a été le théâtre d’une rébellion — celle des Houthis — née de
dynamiques politiques internes. Après un conflit armé initié en 2004, les Houthis ont
participé au processus de paix de 2012, échoué en 2014, ce qui a conduit à la prise de Sanaa
et à la chute du gouvernement Hadi.
L’intervention militaire de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite et les Émirats en 2015 a
empêché la conquête totale du pays par les Houthis, mais a figé le conflit dans une guerre
d’usure. Dans ce contexte, l’Iran a commencé à soutenir le mouvement houthi par l’envoi
d’armes et de conseillers, non pas par ambition territoriale, mais pour contrer l’influence
saoudienne, faisant du Yémen un facteur de pression stratégique sur Riyad.
La centralité limitée du Yémen dans la stratégie iranienne rend ce dossier particulièrement
propice à une résolution négociée. Téhéran participe à des initiatives diplomatiques avec les
pays européens de l’E4. Néanmoins, une paix durable exige un compromis entre l’Iran et
l’Arabie saoudite, intégrant l’autonomie politique des Houthis, perspective encore éloignée.
Les Houthis ont démontré leur rôle majeur au sein de l’Axe de la Résistance, non seulement
en résistant aux attaques israéliennes et américaines, mais aussi en infligeant des pertes
stratégiques significatives aux deux puissances. Les événements de décembre 2025 et janvier
2026 confirment cette dynamique et pourraient ouvrir un espace de négociation entre Riyad
et Téhéran.
Arabie Saoudite
La rivalité entre l’Iran et l’Arabie saoudite, deux pôles géopolitiques majeurs du Moyen-
Orient, constitue depuis des décennies la principale ligne de fracture régionale. Les deux
États incarnent des modèles politiques, religieux et stratégiques profondément divergents.
Depuis la Révolution iranienne de 1979, ils ont alterné périodes de dialogue et phases de forte
confrontation. Les tentatives de détente, notamment dans les années 1990 sous la présidence
de Hashemi Rafsanjani, ont progressivement laissé place à une rivalité croissante.
Ces dernières années, cette compétition s’est intensifiée à la suite des Printemps arabes et du
désengagement partiel des États-Unis sous l’administration Obama. La perception d’un
affaiblissement des garanties de sécurité traditionnelles offertes par Washington a poussé
Riyad à adopter une posture plus assertive. La montée en puissance de mouvements
politiques affiliés aux Frères musulmans, perçus comme une menace directe pour la stabilité
des monarchies du Golfe, a renforcé cette orientation.
Dans ce cadre, les nombreux théâtres de crise régionaux — de la Syrie au Yémen, en passant
par le Liban et l’Irak — sont devenus des espaces de confrontation indirecte entre Téhéran et
Riyad. Les analystes parlent d’une véritable « guerre par procuration », menée par
l’intermédiaire d’acteurs locaux et de milices alliées, plutôt que par des affrontements directs.
L’élection de Donald Trump a renforcé le front anti-iranien, Washington et Riyad réaffirmant
leur alignement et relançant une stratégie de containment coordonnée.
Émirats arabes unis
Les relations entre l’Iran et les Émirats arabes unis connaissent une phase de forte tension
depuis cinq à six ans. Bien que membres du GCC, les EAU ont historiquement suivi une
politique étrangère autonome, s’alignant sur l’Arabie saoudite seulement lorsque leurs
intérêts convergent et conservant des marges d’indépendance sur les dossiers vitaux pour
leurs intérêts nationaux.
Pendant longtemps, Dubaï a constitué un canal essentiel pour les échanges économiques avec
Téhéran. Son rôle de hub commercial et financier permettait à l’Iran de contourner
partiellement les sanctions internationales. Cependant, les répercussions des Printemps arabes
et l’émergence d’une nouvelle direction menée par le prince héritier Mohammed bin Zayed
ont conduit à un réalignement stratégique des EAU, désormais fortement alignés avec Riyad
sur les principaux dossiers régionaux : isolement du Qatar, confrontation avec l’Iran, conflit
au Yémen, soutien aux forces anti-Assad en Syrie.
Cette évolution a progressivement réduit les canaux économiques entre l’Iran et les EAU. Le
renforcement des contrôles bancaires et la limitation des activités des traders iraniens
accentuent l’isolement économique de Téhéran. En réponse, l’Iran se tourne vers Oman et le
Qatar comme alternatives pour maintenir un accès limité aux marchés internationaux.
Qatar
Les relations entre l’Iran et le Qatar, traditionnellement pragmatiques, se sont renforcées à
partir de la crise de juin 2017 entre Doha et le reste du GCC. L’isolement politique et
économique tenté par l’Arabie saoudite et les EAU a poussé Doha à intensifier ses relations
avec Téhéran et la Turquie pour surmonter le blocus.
Dans ce contexte, Téhéran a joué un rôle crucial en garantissant l’accès à son espace aérien et
maritime, permettant au Qatar de maintenir ses échanges commerciaux malgré les
restrictions. La Turquie, quant à elle, a assuré les approvisionnements alimentaires essentiels.
Après plusieurs années, le Qatar a non seulement évité l’effondrement économique, mais a
aussi consolidé ses liens avec l’Iran, paradoxalement renforçant son rapport avec l’acteur
qu’il était censé isoler.
La seule faille dans cette relation est survenue en juin 2025, lors de la guerre des douze jours,
quand le Qatar a autorisé des frappes américaines contre l’Iran, pour être ensuite frappé par
les mêmes forces américaines.
Oman
Dans un Moyen-Orient fortement polarisé, l’Oman se distingue depuis des décennies par son
rôle de médiateur et sa politique étrangère basée sur la neutralité et l’équilibre. Cette position
repose sur un haut degré d’autonomie décisionnelle, permettant à Mascate d’entretenir des
relations positives tant avec l’Arabie saoudite qu’avec l’Iran.
Les relations Oman-Iran, déjà solides à l’époque du Shah, se sont consolidées après la
Révolution de 1979, contrairement à l’attitude des autres monarchies du Golfe. La
coopération bilatérale couvre de nombreux domaines, notamment l’énergie et le militaire,
comme en témoignent les exercices conjoints dans le détroit d’Ormuz à partir de 2014.
Cependant, cette posture est de plus en plus mise sous pression. L’Arabie saoudite et les EAU
cherchent à aligner Oman sur la stratégie d’isolement de l’Iran, par des moyens économiques
et bureaucratiques. La dépendance de l’économie omanaise au pétrole et le chômage élevé
des jeunes accentuent sa vulnérabilité, tandis que l’incertitude sur la succession du Sultan
Qaboos pourrait menacer la stabilité interne. Ainsi, la capacité d’Oman à préserver son
autonomie et son lien privilégié avec l’Iran apparaît de plus en plus incertaine face aux
pressions croissantes des principaux acteurs du Golfe.

