États-Unis – Israël – Iran – Gaza : alliance asymétrique, messianisme actif et désordre stratégique piloté

Source : profession-gendarme.com – 5 février 2026 – François Dubois

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François Dubois est vice-président de Profession gendarme.

Dans mon précédent articlehttps://www.profession-gendarme.com/lamerique-apres-lhegemonie-trump-et-la-recomposition-du-monde/ j’analysais la fin progressive de l’hégémonie américaine telle qu’elle s’était construite après la Seconde Guerre mondiale, confrontée à l’essor de la Chine, de la Russie et des BRICS. J’y soulignais le pragmatisme stratégique de Donald Trump, qui privilégie la défense des intérêts vitaux des États-Unis et le contrôle des zones d’influence plutôt que la recherche d’un ordre mondial unipolaire. L’Europe et l’OTAN apparaissaient comme des acteurs secondaires, tandis que le monde se recomposait autour de blocs multipolaires et de routes stratégiques. Ce cadre me sert de toile de fond pour aborder ici les dynamiques complexes IsraëlIranUSA et la manière dont se gère, ou se contrôle, le chaos dans cette région.

L’alliance entre les États-Unis et Israël est souvent analysée comme un bloc homogène, mû par une convergence de valeurs, d’intérêts et de finalités. Cette lecture est trompeuse. Elle occulte une dissymétrie fondamentale : si Washington agit dans une logique essentiellement pragmatique, instrumentale et réversible, Israël, lui, est traversé par une dynamique téléologique plus profonde, enracinée dans un socle théologico-historique structurant son rapport au territoire, à la sécurité et au temps long.

Comprendre cette alliance impose de rompre avec l’idée d’une fusion stratégique. Il s’agit moins d’un projet commun que d’un chevauchement temporaire d’intérêts, appelé à durer tant que le coût systémique demeure acceptable pour la puissance américaine.

Le pragmatisme impérial américain : changer sans reconstruire

Du point de vue des États-Unis, Israël fonctionne avant tout comme un relais stratégique régional : capacités de renseignement, supériorité militaire locale, pression permanente sur l’axe iranien et point d’ancrage stable dans une région fragmentée. En échange, Washington fournit couverture diplomatique, aide militaire et garanties de sécurité. Une stratégie gagnant-gagnant, qui s’avère lucrative de surcroît.

Contrairement à certaines lectures messianiques qui ont vu en Donald Trump un acteur providentiel, l’examen attentif de sa trajectoire politique conduit à une conclusion plus sobre : Trump agit surtout en gestionnaire de rapports de force. Son objectif n’a jamais été la conquête territoriale ou l’occupation durable, mais le maintien d’une domination géostratégique minimale, à coût maîtrisé, dans un contexte de fragilisation du système des pétrodollars et d’épuisement du modèle des guerres longues.

Dans ce cadre, et du point de vue de l’administration Trump, la question centrale n’est pas Israël en tant que tel, mais l’Iran — ou plus précisément ce que l’Iran relie. Non comme simple État-nation, mais comme nœud géopolitique : pivot énergétique, acteur civilisationnel chiite, profondeur stratégique régionale, et surtout trait d’union potentiel entre la Russie et la Chine. Ce que Washington cherche avant tout à empêcher, ce n’est pas la survie de l’Iran, mais son intégration dans un bloc eurasien structuré susceptible de remettre en cause l’ordre hégémonique hérité de l’après-Guerre froide.

De facto, Washington ne se contente pas de « contenir » passivement l’Iran. Il cherche à modifier l’ordre politique iranien, y compris par des stratégies de déstabilisation intérieure, informationnelle et économique. Les tentatives de pression sur le régime, l’instrumentalisation des contestations sociales et l’exposition médiatique de figures alternatives, telles que Reza Pahlavi, s’inscrivent dans une doctrine classique de guerre politique indirecte, dans laquelle la CIA et les services israéliens jouent un rôle central.

Cependant, cette volonté de changement ne s’accompagne pas d’un projet de refondation régionale intégrée. Les États-Unis ne cherchent ni à reconstruire un Moyen-Orient stabilisé autour d’un Iran fort et pro-occidental, ni à assumer les coûts d’un tel ordre. La stratégie américaine vise plutôt à désidéologiser, neutraliser et fragmenter l’Iran, empêchant toute structuration eurasienne autonome.

Autrement dit : il s’agit de changer le régime sans reconstruire l’ordre, produisant un affaiblissement stratégique durable mais sans créer un nouvel État ou pôle régional autonome. Ordo ab chao ?

Chaos maîtrisé versus chaos total

Cette stratégie implique qu’un certain niveau de chaos est accepté, voire fonctionnel, comme en Irak ou en Libye, bien qu’il ne soit pas nécessairement recherché comme finalité absolue.

L’objectif américain n’est pas d’effondrer l’État iranien au point de perdre tout contrôle sur la région.

L’objectif est un désordre orienté : affaiblissement, fragmentation interne, incapacité à projeter une puissance cohérente, mais sans déclencher une guerre régionale incontrôlable ni un effondrement global.

Dans cette logique, les tentatives de déstabilisation graduelle, les sanctions, le sabotage ciblé et l’exposition médiatique de figures alternatives servent à maîtriser le chaos. Elles permettent de tester la résistance du régime, de le fragmenter, mais sans s’engager dans une aventure militaire directe aux conséquences incalculables.

L’Iran se distingue ici de l’Irak ou de la Libye par sa taille, son identité civilisationnelle et ses réseaux régionaux. Un effondrement iranien total serait exponentiellement plus dangereux, affectant le Caucase, l’Asie centrale et les routes énergétiques mondiales. Washington avance donc prudemment, acceptant un chaos relatif mais évitant le chaos total.

Israël : une téléologie incompatible avec la prudence américaine

Cette lecture ne vaut cependant que pour la rationalité américaine. Du côté israélien, l’alliance s’inscrit dans une temporalité différente. L’existence même de l’État d’Israël repose sur un fondement théologico-historique dépassant le simple calcul géopolitique. Le projet du « Grand Israël » fonctionne comme un mythe politique opérant, orientant les choix stratégiques de certains courants — sionisme religieux nationaliste et sionisme révisionniste radical — aujourd’hui surreprésentés dans les coalitions gouvernementales et les appareils sécuritaires.

Dans cette perspective, l’Iran n’est pas seulement l’adversaire stratégique. Il constitue un obstacle existentiel et symbolique. Centre civilisationnel du chiisme et soutien structurant des forces régionales hostiles à Israël, l’Iran représente la seule puissance capable de contester durablement le projet sioniste sur le plan idéologique et géopolitique. Pour les courants messianiques israéliens, le renversement du pouvoir iranien n’est pas un choix tactique, mais une nécessité historique.

Cette divergence crée une tension potentielle majeure, illustrée par les réactions extrêmement mesurées de Donald Trump lors de la récente guerre de Douze Jours. La retenue et la précision des frappes américaines, coordonnées en amont avec Téhéran, contrastèrent fortement avec les velléités israéliennes. Là où Washington cherche à affaiblir l’Iran sans déclencher un chaos incontrôlable, Israël pourrait être tenté de pousser vers un effondrement plus rapide.

Gaza : désordre utile, non pivot économique

La situation à Gaza illustre cette divergence. Les États-Unis ont intérêt à ne pas contrarier frontalement la posture israélienne, car Gaza fonctionne comme un espace de conflictualité contenue, fragmentant les acteurs palestiniens et maintenant une pression indirecte sur l’axe iranien.

En revanche, je pense désormais avec un peu de recul que Washington n’a aucun intérêt stratégique à transformer Gaza en clé d’un projet économique structurant ou d’un hub régional. La logique américaine reste donc strictement négative et défensive : empêcher, ou contenir et affaiblir, mais sans construire un ordre régional intégré.

Jusqu’où Washington freine Israël

De toute évidence, les États-Unis soutiendront Israël tant que celui-ci : n’entraîne pas Washington dans une guerre directe contre l’Iran, ne provoque pas un embrasement régional incontrôlable, et n’impose pas une reconfiguration territoriale irréversible.

L’Iran constitue la ligne rouge. Toute tentative israélienne d’accélérer un affrontement direct expose donc l’alliance à une tension majeure.

Influence des réseaux pro-israéliens et limites

L’influence des réseaux pro-israéliens aux États-Unis est réelle, institutionnalisée et puissante, mais elle n’est ni homogène ni omnipotente. Elle agit par le lobbying, le financement politique, le cadrage médiatique et les think tanks, mais je ne pense pas qu’elle puisse contraindre durablement l’État américain à agir contre ses intérêts vitaux. Il ne s’agit pas d’une fusion des projets, mais d’un chevauchement d’intérêts, valable tant que le coût systémique demeure acceptable pour Washington.

Cette convergence est toutefois facilitée par un environnement culturel et politique spécifique aux États-Unis. Une part importante de l’électorat de Trump est évangéliste, donc structurellement pro-israélienne, parfois pour des raisons théologico-eschatologiques. À cela s’ajoutent des réseaux d’influence divers — lobbies institutionnels comme l’AIPAC, think tanks néoconservateurs, mécènes — qui contribuent à créer une forte inertie pro-israélienne au sein du système politique américain. Mais cette inertie n’est ni monolithique ni toute-puissante. L’exécutif américain reste un arbitre pragmatique, capable de recadrer un allié si celui-ci devient un passif stratégique.

L’exemple des mouvements religieux juifs, tels que Chabad-Loubavitch, illustre bien cette nuance. Leur influence réelle aux États-Unis est avant tout communautaire, culturelle et symbolique. Ils disposent d’un réseau dense, de ressources financières importantes et d’un capital relationnel transversal, mais ne constituent ni un lobby politique centralisé ni un acteur décisionnel de la politique étrangère américaine. Leur pouvoir est horizontal, diffus, relevant du soft power identitaire plutôt que de la géopolitique opérationnelle.

Conclusion

L’alliance américano-israélienne repose sur une équation instable : un partenaire gère son déclin via un désordre maîtrisé, l’autre poursuit un projet d’accomplissement historique et théologique.
Les États-Unis cherchent à affaiblir l’Iran sans créer un ordre stable et autonome, acceptant un chaos relatif mais évitant l’effondrement total. Israël cherche à neutraliser l’Iran pour lever un obstacle existentiel. Gaza demeure un théâtre géostratégique secondaire, l’Iran est le nœud central, et, comme l’a illustré la précédente guerre des Douze Jours, c’est dans cet écart entre pragmatisme impérial et horizon messianique que se loge le principal risque géopolitique à venir.

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