Palantir : guerre, république technologique et capitalisme algorithmique des données
Par Cyrano de Saint-Saëns
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Il arrive un moment, dans la trajectoire historique de toute forme de pouvoir, où la nécessité
de se dissimuler disparaît. Lorsque cela se produit, le pouvoir cesse de se justifier et
commence à se déclarer. Dans le cas de Palantir Technologies, cette transition s’est opérée de
manière étonnamment explicite : non pas par une révélation extérieure ou une enquête
journalistique, mais par une auto-déclaration. Le manifeste en vingt-deux points publié en
2026 et l’ouvrage The Technological Republic: Hard Power, Soft Belief, and the Future of
the West représentent en effet bien plus qu’une prise de position : ils constituent une véritable
doctrine politique.
Dans ces pages, nous tenterons de montrer comment cette doctrine n’est pas une anomalie,
mais le produit cohérent d’une transformation structurelle du capitalisme contemporain : le
passage de la donnée en tant que marchandise à la donnée en tant qu’instrument de
commandement. Un passage qui redéfinit la nature même de la souveraineté.
Fondée en 2003 à Palo Alto par Peter Thiel et Alexander Karp, Palantir se trouve dès le
départ dans une position ambiguë : formellement une entreprise privée, mais
substantiellement intégrée à l’appareil de sécurité américain. Le financement initial par In-Q-
Tel n’est pas un détail marginal, mais le signe d’une vocation originelle : construire des outils
d’analyse de données au service du renseignement.
Le nom lui-même – tiré des pierres voyantes de l’univers de Tolkien – n’est pas une
métaphore innocente. Il évoque une promesse de vision totale, d’accès privilégié à
l’information, et donc de pouvoir.
D’un point de vue technique, des plateformes telles que Gotham et Foundry opèrent une
transformation décisive : elles ne se contentent pas de collecter des données, mais les
intègrent, les corrèlent et les rendent prédictives. C’est là que s’opère le saut qualitatif. La
donnée cesse d’être une archive et devient un outil décisionnel.
Le rôle de Palantir sur les théâtres de guerre contemporains met en évidence l’ampleur de
cette transformation. De l’Irak à l’Afghanistan, en passant par l’Ukraine et le Moyen-Orient,
ses technologies sont utilisées pour identifier des cibles, analyser des réseaux relationnels et
optimiser les opérations militaires.
Dans le conflit ukrainien, par exemple, l’intégration entre données satellitaires, drones et
sources ouvertes a considérablement accéléré le cycle décisionnel. La guerre n’est plus
seulement une question stratégique : elle devient computationnelle.
Son utilisation est encore plus controversée dans les contextes de Gaza, du Liban et des
tensions avec l’Iran, où le logiciel contribue à la sélection des cibles. Un point crucial se fait
ici jour : la décision létale est progressivement déléguée à des systèmes opaques, développés
par des entités privées.
Parallèlement, aux États-Unis, l’utilisation de ces technologies par l’Immigration and
Customs Enforcement introduit une logique analogue sur le plan interne : le profilage
prédictif remplace la présomption d’innocence.
Le manifeste d’Alexander Karp représente la formalisation théorique de ces pratiques. Le
point central est le rejet de la neutralité technologique : la technologie n’est plus un outil,
mais fait partie intégrante de la souveraineté.
Selon Karp, la Silicon Valley aurait une « dette morale » envers les États-Unis, à régler par
un engagement direct dans la défense nationale. Cela implique une alliance organique entre le
capital technologique et l’appareil militaire.
Le concept clé est celui de hard power algorithmique : les logiciels remplacent
progressivement les formes traditionnelles de dissuasion. Ce n’est plus l’arme nucléaire qui
garantit l’équilibre, mais le contrôle du code.
Dans cette vision, la guerre revêt une nouvelle fonction : non seulement celle d’un conflit,
mais aussi celle d’un laboratoire. Les théâtres d’opérations deviennent des espaces
d’expérimentation pour les nouvelles technologies.
La guerre contre l’Iran, considérée sous cet angle, apparaît comme un banc d’essai pour des
systèmes d’armes basés sur l’intelligence artificielle. Il ne s’agit plus seulement de
géopolitique, mais d’un développement technologique accéléré.
C’est là qu’intervient une transformation de l’impérialisme classique. Si, pour Vladimir
Lénine, l’impérialisme était l’expansion du capital par le biais de l’État, nous assistons
aujourd’hui au processus inverse : l’État est absorbé dans un système techno-économique qui
le dépasse.
L’un des aspects les plus problématiques de la pensée de Karp est la reprise, sous une forme
actualisée, d’une hiérarchie entre les civilisations. Certaines seraient porteuses de valeurs «
progressistes », d’autres « régressives ».
Cette vision renvoie explicitement au « choc des civilisations » de Samuel Huntington, mais
avec un élément supplémentaire : la légitimation du recours à la force comme instrument
ordinaire de gouvernance mondiale.
Le soft power est considéré comme inefficace. À sa place, il propose une combinaison de
coercition militaire et de contrôle technologique.
Pour bien comprendre ce scénario, il est utile de le replacer dans une périodisation du
capitalisme :
Le capitalisme néolibéral (le marché comme régulateur universel)
Le capitalisme de surveillance (les données comme marchandise)
Le capitalisme de plateforme (infrastructures privées)
Le capitalisme souverain (les données comme commandement)
Palantir incarne cette quatrième phase. Elle ne vend plus de services : elle exerce des
fonctions souveraines.
C’est là que la définition de Carl Schmitt redevient d’actualité : le souverain est celui qui
décide de l’exception. Dans le contexte actuel, le souverain est celui qui contrôle l’algorithme
qui définit l’exception.
Cette évolution peut être interprétée à travers la catégorie du technoféodalisme, reprise par
Yanis Varoufakis. Quelques acteurs contrôlent des infrastructures fondamentales et exercent
un pouvoir semblable à celui des seigneurs féodaux.
L’État moderne, né avec la souveraineté territoriale, perd progressivement ses fonctions. La
citoyenneté se transforme en profil, la politique en gestion algorithmique.
Palantir n’agit pas isolément. Il fait partie d’un écosystème plus large qui inclut des acteurs
tels que BlackRock et SpaceX. Ce bloc intègre la finance, la technologie et l’appareil
militaire.
En termes gramsciens, il s’agit d’un nouveau « bloc historique » : une classe dirigeante
transnationale qui allie pouvoir économique et idéologie.
Le manifeste de Palantir marque une rupture définitive : le pouvoir technologique ne se cache
plus. Il s’affirme, se légitime, se propose comme une nouvelle forme de souveraineté.
La question centrale n’est plus de savoir si ce processus est en cours, mais comment y
répondre. L’accepter reviendrait à transformer définitivement le citoyen en donnée et la
politique en algorithme.
Le refuser implique d’imaginer de nouvelles formes de souveraineté, de nouvelles alliances
et, surtout, une nouvelle conscience culturelle.
L’histoire n’est pas encore écrite. Mais le terrain de jeu est désormais défini.

