Déclin historique des capacités cognitives : pour la première fois une génération obtient un score inférieur aux précédentes

Source : atlantico.fr – 17 mai 2026 – Michel Desmurget 

https://atlantico.fr/article/decryptage/declin-historique-des-capacites-cognitives-pour-la-premiere-fois-une-generation-obtient-un-score-inferieur-aux-precedentes-culture-science-ecrans-niveau-nouvelles-technologies-cerveau-intelligence-neurones-Michel-Desmurget

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Depuis un siècle, les sociétés occidentales vivaient sur une certitude implicite : chaque génération serait plus instruite, plus performante cognitivement et mieux armée intellectuellement que la précédente. Or cette dynamique historique semble aujourd’hui s’inverser. Baisse du niveau de lecture, fragilisation de l’attention, recul des compétences verbales : plusieurs études internationales montrent un déclin inédit de certaines capacités cognitives chez les jeunes générations. Les sociétés hyperconnectées sont-elles en train d’affaiblir les fondements intellectuels qui avaient fait leur puissance ?

  • Inversion historique de l’effet Flynn : dans plusieurs pays occidentaux, certaines capacités cognitives progressent moins ou reculent, notamment les compétences verbales et l’attention.
  • Ce déclin est lié à plusieurs facteurs convergents : les écrans récréatifs, la baisse de la lecture, la fragmentation de l’attention et la dégradation du sommeil.
  • La numérisation scolaire a souvent produit des effets faibles ou négatifs lorsqu’elle remplace les fondamentaux pédagogiques.
  • Cet enjeu dépasse l’école et touche l’innovation, la productivité, la qualité du débat démocratique et la formation du capital humain.

Atlantico : Depuis près de deux siècles, chaque génération obtenait de meilleurs résultats cognitifs que la précédente. Pourquoi l’inversion actuelle de cette tendance constitue-t-elle un événement historique majeur, bien au-delà d’un simple débat scolaire ou éducatif ?

Michel Desmurget : Il faut déjà nuancer légèrement l’idée selon laquelle cette progression aurait été parfaitement linéaire et universelle pendant deux siècles. Ce qu’on appelle l’effet Flynn est un phénomène observé au cours du XXe siècle dans les pays ayant connu une amélioration continue des conditions sanitaires, économiques et éducatives. Ce n’est pas une “loi naturelle” de l’humanité, mais le produit d’un environnement favorable au développement cognitif : meilleure alimentation, recul des maladies infantiles, allongement de la scolarisation, enrichissement culturel, stabilité économique, développement de la lecture, etc.

L’intelligence humaine dépend de ces multiples facteurs. Historiquement, pendant des décennies, dans la plupart des pays occidentaux développés, ceux-ci ont évolué dans le bon sens. Les enfants grandissaient dans des environnements globalement plus favorables que ceux de leurs parents. Et cela se traduisait par une augmentation progressive des performances aux tests cognitifs.

Or, ce qui se produit aujourd’hui est inédit pour ces sociétés-là : dans plusieurs pays occidentaux, cette dynamique s’est arrêtée, puis a commencé à s’inverser. Les premiers signaux solides sont venus des pays nordiques, notamment la Norvège ou le Danemark qui disposent de bases de données extrêmement robustes, suivies sur plusieurs décennies. Puis le phénomène a été observé dans d’autres pays : Royaume-Uni, France, Allemagne, Pays-Bas, États-Unis… Il est aujourd’hui difficilement contestable.

Et ce qui rend cette évolution inquiétante, c’est qu’elle touche directement au capital humain sur lequel reposent nos économies modernes. Une société avancée repose sur la capacité de sa population à comprendre des systèmes complexes, à innover, à traiter de l’information, à produire de la connaissance et à maintenir un haut niveau de productivité intellectuelle. Pendant très longtemps, les sociétés occidentales ont considéré cette progression cognitive comme acquise, presque automatique. Comme si chaque génération allait mécaniquement devenir plus performante que la précédente.

Ce présupposé vacille aujourd’hui.

Et derrière ce renversement, il y a quelque chose de profondément troublant : les sociétés les plus riches, les plus technologiquement avancées, les plus connectées de l’histoire commencent à produire des générations dont certaines capacités fondamentales reculent. C’est un paradoxe civilisationnel majeur.

Lorsque l’on parle de déclin cognitif et d’inversion de l’effet Flynn, parle-t-on réellement d’une baisse globale de l’intelligence humaine, ou surtout du recul de certaines compétences historiquement valorisées par l’école et les tests standardisés ? Est-ce que l’intelligence se résume réellement à des critères quantifiables et mesurables ou ces évolutions traduisent-elles aussi une autre forme d’adaptation à un environnement cognitif et numérique profondément différent ? 

Michel Desmurget : Il faut éviter deux caricatures. La première consisterait à nier les données en expliquant que “les jeunes sont simplement intelligents autrement”. La seconde serait de prétendre que toute l’intelligence humaine serait en train de s’effondrer uniformément. La réalité est plus complexe.

D’abord, l’intelligence ne se résume évidemment pas à un simple chiffre de QI ni à quelques critères standardisés. Les capacités humaines sont multiples : créativité, intelligence sociale, adaptabilité, raisonnement abstrait ou compétences émotionnelles. Les tests cognitifs ne capturent donc jamais l’intégralité de ce qu’est l’intelligence humaine.

Mais cela ne signifie pas pour autant que toutes les compétences mesurées seraient arbitraires ou secondaires. L’effet Flynn ne s’est d’ailleurs pas inversé partout ni de manière homogène. Certains pays continuent à progresser, notamment ceux qui poursuivent encore une dynamique de développement économique, sanitaire et éducatif. Et toutes les composantes de l’intelligence ne semblent pas touchées de la même façon.

Ce qui paraît particulièrement fragilisé aujourd’hui, ce sont les compétences verbales : richesse du vocabulaire, compréhension de texte, culture générale, raisonnement, appréhension critique des informations. Autrement dit, tout ce qui dépend fortement du langage, de la lecture, de la mémorisation et des connaissances accumulées. Les capacités de concentration, elles aussi, se détériorent rapidement.

Et ce n’est pas anodin, parce que ces compétences structurent une grande partie de notre rapport au monde. Le langage ne sert pas seulement à communiquer. Il sert à penser. Plus un individu possède un vocabulaire riche, une maîtrise fine de la syntaxe et des connaissances solides, plus il est capable de structurer une pensée complexe, d’analyser des situations abstraites, de hiérarchiser des informations ou de manipuler des idées nuancées.

Or, on observe aujourd’hui un affaissement massif de la lecture, notamment des textes longs, une diminution des échanges verbaux dans les familles, une centration croissante sur le récréatif, corrélative d’un affaiblissement des capacités d’effort, ainsi qu’une dégradation du sommeil, qui joue pourtant un rôle central dans la construction et le fonctionnement cérébral. Le tout dans un environnement numérique qui pousse en permanence vers des formats courts, fragmentés et émotionnels.

Alors certains avancent l’idée que les jeunes développeraient une forme “d’intelligence numérique”, davantage adaptée à ce nouvel environnement cognitif. Il existe probablement certaines formes d’adaptation. Les environnements numériques peuvent favoriser, par exemple, des capacités de réaction rapide liées à des traitements plus superficiels ou certaines formes d’attention visuelle.

Mais lorsqu’on mesure concrètement les compétences numériques réelles des jeunes générations, les résultats sont beaucoup moins impressionnants qu’on pourrait le croire. Les études sur la littératie numérique montrent qu’une majorité de jeunes rencontrent des difficultés importantes pour chercher, comprendre, évaluer et critiquer les informations qu’ils rencontrent quotidiennement, notamment sur Internet. Beaucoup ont le plus grand mal à distinguer une source crédible d’une manipulation ou d’une fake news.

Les travaux menés à Stanford sont extrêmement inquiétants de ce point de vue. Les chercheurs expliquent que les capacités des jeunes à évaluer correctement l’information en ligne sont devenues si faibles qu’elles constituent désormais une menace potentielle pour le fonctionnement démocratique lui-même.

Donc oui, certaines formes d’adaptation cognitive existent probablement dans les environnements numériques. Mais elles ne compensent pas le recul de capacités fondamentales nécessaires à l’apprentissage approfondi, à la réflexion critique, à la production de connaissances ou à l’innovation intellectuelle. Même une société dite connectée continue d’avoir besoin de langage, de lecture, de mémoire, de concentration et de culture générale pour fonctionner durablement.

Peut-on établir un lien de causalité entre l’exposition aux écrans et le déclin cognitif, ou s’agit-il d’une corrélation commode qui masque d’autres facteurs ? 

Michel Desmurget : Aujourd’hui, il devient très difficile de soutenir sérieusement que les écrans ne jouent aucun rôle causal dans cette évolution. Bien sûr, les écrans ne sont pas le seul facteur. Mais la masse des données accumulées commence à devenir extrêmement lourde.

Le problème, c’est qu’on confond souvent “prudence scientifique” et paralysie intellectuelle. Évidemment qu’en biologie et sciences humaines il existe toujours des variables multiples, des interactions complexes, des causalités croisées. Mais à un moment donné, lorsque les études convergent massivement, lorsqu’on dispose d’explications causales cohérentes, lorsqu’on prend en compte les études qui manipulent expérimentalement l’exposition à divers contenus numériques (réseaux sociaux, films, jeux, etc.) et lorsqu’on observe les mêmes effets délétères dans différents contextes, sur différentes populations, indépendamment du détail des usages, continuer à prétendre que le débat n’est pas tranché, qu’on manque d’études, qu’il n’y a pas de consensus et, in fine, qu’il est urgent de ne rien faire, confine à la malhonnêteté intellectuelle.

Et les mécanismes explicatifs sont nombreux.

D’abord, les écrans réduisent massivement les interactions verbales précoces. Or on sait depuis longtemps que le développement de l’intelligence (notamment verbale mais aussi émotionnelle) dépend directement de la richesse des échanges familiaux durant les premières années de vie. Certaines études montrent qu’en quelques années seulement, les enfants ont perdu des dizaines de milliers d’interactions verbales annuelles avec leurs parents. C’est extravaguant.

Ensuite, il y a la lecture. Toutes les études convergent vers un effondrement massif du temps consacré à la lecture longue. Or la lecture est l’un des outils cognitifs les plus puissants qui existent. Elle a des effets positifs documentés sur l’intelligence (prise dans le sens restrictif du QI), le langage, les connaissances générales, la créativité, les capacités de rédaction et de synthèse, la structuration de la pensée, l’expression orale et bien entendu, la réussite scolaire. Mais ce n’est pas tout. La lecture de romans améliore aussi fortement nos intelligences émotionnelle et sociale en nous permettant de « vivre mille vies » disait Umberto Eco. Lire a ainsi des impacts avérés sur la compréhension d’autrui et de soi-même, le tolérance et l’empathie.

Un enfant qui lit régulièrement entend et assimile une richesse lexicale et grammaticale sans commune mesure avec celle des contenus audiovisuels ou des réseaux sociaux.

Il y a également le sommeil, qui est aujourd’hui profondément perturbé par les usages numériques. Or celui-ci joue un rôle central dans la mémorisation, la consolidation des apprentissages, la concentration, la santé émotionnelle et la maturation cérébrale.

Au-delà des simples corrélations statistiques, il existe aussi des études expérimentales. Lorsqu’on donne une console, une tablette ou un smartphone à des enfants qui n’en avaient pas auparavant, on observe une baisse des capacités de concentration et des résultats scolaires. De même lorsqu’on laisse un enfant ou ado utiliser les écrans dans sa chambre.

Se pose aussi le problème de l’attention, élément essentiel de notre fonctionnement cognitif. On sait que les jeux vidéo améliorent certaines formes d’attention visuelle extrêmement spécifiques, liées à la détection rapide de stimuli. Mais cette hypervigilance visuelle n’a rien à voir avec l’attention focalisée nécessaire pour lire un texte complexe, résoudre un problème mathématique ou apprendre une leçon. Autrement dit, les jeux vidéo, comme les principaux outils numériques récréatifs (films, séries, réseaux sociaux, etc.), détériorent profondément la concentration. Le smartphone est en ce domaine particulièrement délétère.

Le problème central, c’est probablement la fragmentation permanente de l’attention. Les environnements numériques modernes entraînent le cerveau à passer sans cesse d’un stimulus à un autre. Notifications, vidéos courtes, scroll infini, activation artificielle du système de récompense… tout pousse vers l’interruption constante plutôt que vers la concentration profonde. Des études menées chez l’animal confirment ce point en indiquant qu’une sollicitation sensorielle quasi-constante est destructrice pour l’attention et les capacités d’apprentissage.

Tout cela finit par remodeler durablement les habitudes cognitives.

Les systèmes éducatifs occidentaux ont activement promu la numérisation des salles de classe (tablettes, ENT, classes inversées). Ont-ils aggravé le problème qu’ils prétendaient résoudre ?

Michel Desmurget : C’est probablement l’un des aspects les plus embarrassants de toute cette affaire. Car pendant des années, le numérique éducatif a été présenté comme une évidence progressiste. Moderniser l’école signifiait automatiquement introduire davantage d’écrans, de tablettes, d’outils numériques et de plateformes interactives.

Le problème, c’est que les résultats scientifiques n’ont jamais validé cet enthousiasme.

Les grandes évaluations internationales, les rapports de l’OCDE, plusieurs travaux parlementaires ou encore les études menées dans les pays nordiques montrent globalement que ces investissements numériques massifs ont eu des effets au mieux nuls, au pire négatifs, sur la performance des élèves. Un récent rapport sénatorial de Mesdames Aeschlimann et Garnier offre, sur ces sujets, une synthèse édifiante et remarquable.

Même dans les rares expériences favorables, les gains observés restent marginaux comparés à des politiques beaucoup plus efficaces comme la formation des enseignants, l’amélioration des conditions pédagogiques ou la réduction intelligente des effectifs.

Beaucoup d’établissements ont confondu innovation technologique et amélioration pédagogique.

Une tablette ne produit pas magiquement de meilleures capacités cognitives. Au contraire, lorsqu’elle est utilisée, comme c’est quasi-systématiquement le cas, sans encadrement extrêmement strict, en dehors d’un objectif pédagogique clairement prédéfini, elle introduit davantage de distraction, de dispersion attentionnelle et d’usages récréatifs.

Les pays nordiques, qui avaient été parmi les plus enthousiastes sur le numérique scolaire, commencent d’ailleurs à revenir en arrière. La Suède a notamment reconnu publiquement une dégradation importante des capacités de lecture de ses élèves après des années de numérisation massive.

Ce qui est troublant aussi, c’est le rôle joué par certains intérêts industriels dans cette transformation. Plusieurs rapports institutionnels (par exemple de l’UNESCO) et enquêtes du service investigation de Radio France évoquent des conflits d’intérêts, des stratégies de lobbying ou une influence importante des entreprises technologiques dans les politiques éducatives.

Cela crée un paradoxe extrêmement dérangeant : les institutions censées protéger le développement cognitif des enfants ont parfois participé elles-mêmes à accélérer leur exposition à des environnements dont les effets délétères étaient déjà documentés.

Pourquoi les systèmes éducatifs asiatiques (Singapour, Corée, Japon, Chine) résistent-ils au déclin observé en Occident, alors qu’ils sont tout aussi technologiquement avancés ?

Michel Desmurget : Parce qu’ils n’ont pas du tout le même rapport au numérique. Le problème ce n’est pas l’existence des écrans ou des outils informatiques. Le problème, c’est leur usage. Et c’est là que la différence avec l’Occident devient majeure.

Les travaux liés à PISA (Programme for International Student Assessment) montrent quelque chose d’assez clair : les systèmes qui obtiennent les meilleurs résultats ne sont pas ceux qui mettent le plus d’écrans entre les mains des enfants, au contraire ! Ce n’est pas la présence de la technologie qui fait la performance scolaire, c’est la manière dont elle est encadrée. Le directeur du programme PISA, Monsieur Schleicher, explique ainsi dans le rapport Aeschlimann /Garnier précité « si vous m’interrogez sur le cas de la France, je dirais que nous ne voyons pas beaucoup d’utilisations intelligentes de la technologie (…) La technologie peut amplifier un bon enseignement, mais elle ne peut pas se substituer à un mauvais enseignement ». Le rapport concluait lui-même sans détour qu’en France, « les politiques menées depuis 20 ans se sont montrées dispendieuses et incapables de soutenir efficacement l’apprentissage des élèves ».

Dans plusieurs pays asiatiques, les smartphones personnels ne sont pas tolérés à l’école. En outre, l’usage récréatif domestique est davantage contenu. On ne considère pas que l’enfant doit être connecté en permanence pour apprendre. Le numérique peut servir à enseigner l’informatique, à chercher une information, à coder, à manipuler certains outils. Mais on ne l’utilise pas ou peu comme substitut permanent au livre, à l’écriture, à la mémorisation ou à la transmission directe.

C’est une différence fondamentale avec une partie du modèle occidental, où l’on a souvent confondu (parfois à dessein) “enseigner le numérique” et “enseigner par le numérique”. Ce sont deux choses très différentes. Apprendre à un enfant à utiliser intelligemment un ordinateur ou une suite bureautique, c’est une compétence utile. Confier l’apprentissage du français, des mathématiques ou de la lecture à des écrans, c’est autre chose.

Les pays asiatiques performants ont aussi conservé une culture beaucoup plus forte des fondamentaux. Lecture, calcul, mémorisation, vocabulaire, répétition, discipline de travail : tout cela reste central. Or ces bases sont précisément ce qui permet ensuite d’utiliser le numérique de façon performante. Pour comprendre une information trouvée sur Internet, il faut savoir lire correctement, posséder du vocabulaire, avoir des connaissances, pouvoir contextualiser l’information.

C’est tout le problème de la “littératie numérique”. On croit parfois qu’un enfant est compétent parce qu’il sait faire défiler une interface ou utiliser une application. Mais cela ne veut pas dire qu’il sait chercher une information fiable, identifier une manipulation, comprendre un texte complexe ou hiérarchiser des sources. Les études de Stanford sur ce sujet sont très inquiétantes : elles montrent que beaucoup de jeunes sont extrêmement vulnérables face à l’information en ligne. Les études PISA indiquent pour leur part que la lecture de textes longs et complexes est un bien meilleur prédicteur de la littéracie numérique des élèves, que l’utilisation de la technologie elle-même.

Donc la vraie différence, c’est que dans ces pays, on semble davantage partir de l’idée qu’il faut d’abord construire un cerveau solide avant de l’exposer aux outils numériques. En Occident, on a souvent fait l’inverse : on a mis les outils dans les mains des enfants très tôt, sans projet pédagogique construit, en espérant que les compétences suivraient. Or les données montrent que ce n’est pas le cas.

Un déclin des capacités cognitives d’une génération entière a-t-il des conséquences macroéconomiques mesurables, ou s’agit-il d’un débat essentiellement culturel ?

Michel Desmurget : Non, ce n’est pas seulement un débat culturel. C’est un sujet économique majeur.

Il existe un lien très fort entre le niveau de compétences scolaires, cognitives et intellectuelles d’une population et ses performances économiques à long terme. Les travaux d’économistes comme Eric Hanushek et Ludger Woessmann l’ont montré depuis longtemps : la qualité du capital humain influence directement la croissance, la productivité, l’innovation, le nombre de brevets, la capacité industrielle et scientifique d’un pays.

On raisonne souvent comme si l’économie dépendait seulement du capital financier, de l’énergie, des infrastructures ou de la fiscalité. Mais une économie avancée repose d’abord sur de la matière grise. Elle a besoin d’ingénieurs, de chercheurs, de techniciens, d’enseignants, de médecins, de mathématiciens, d’artisans qualifiés, de cadres capables de résoudre des problèmes complexes.

Si les compétences cognitives baissent, cela finit forcément par se voir. On l’observe déjà dans certains secteurs où les entreprises alertent sur la difficulté à recruter des profils scientifiques ou techniques solides. Quand un grand groupe industriel explique qu’il manque d’ingénieurs et de mathématiciens, ce n’est pas une anecdote. C’est un symptôme.

Il faut aussi rappeler que la créativité ne sort pas du néant. On parle souvent de créativité comme si elle était une sorte de talent spontané, presque magique. En réalité, la créativité dépend largement des connaissances. Pour innover, il faut être capable de relier des savoirs différents, de réorganiser des idées, de faire des ponts entre des domaines qui ne semblaient pas liés au départ.

Mais pour relier des connaissances, il faut déjà en avoir. Une génération qui lit moins, qui mémorise moins, qui possède moins de vocabulaire et moins de culture générale risque mécaniquement d’être moins capable d’innover. L’intelligence artificielle ne résout pas ce problème. Elle peut accélérer certaines tâches, mais elle ne remplace pas la formation profonde de l’esprit. Au contraire, si elle est utilisée pour faire le travail à la place des élèves, elle risque de se transformer en dépendance cognitive et d’accélérer notre abrutissement.

Le paradoxe est ici évident : les pays occidentaux misent énormément sur l’IA, la transition technologique et la souveraineté industrielle, mais ils fragilisent en même temps les capacités humaines nécessaires pour développer, maîtriser et utiliser ces outils. C’est absurde. Mais plus que cela, c’est dangereux. Sauf à vouloir laisser les clés de notre monde aux IA, comme le proposent certains visionnaires médiatiques, à quoi nous servira ChatGPT si nous devenons incapables de comprendre ce qu’il nous raconte. Et puis au-delà de l’économie, comment pourrons nous rester citoyens de nos démocraties si nous ne comprenons plus rien aux débats qui les fondent et les animent ? Renoncer à notre intelligence, c’est renoncer à notre humanité.

Face à ce constat, quelles politiques publiques seraient efficaces et pourquoi les gouvernements occidentaux tardent-ils à les mettre en œuvre ?

Michel Desmurget : Les mesures efficaces ne sont pas mystérieuses. On les connaît déjà en grande partie.

Il faut d’abord limiter très strictement l’usage des smartphones à l’école. Les politiques fondées sur l’autorégulation ne fonctionnent pas. Dire aux enfants “utilisez votre téléphone intelligemment” n’a aucun sens quand on sait que ces outils sont précisément conçus pour capter leur attention. Il faut des règles claires : pas de smartphone en classe, pas de smartphone dans les espaces d’apprentissage, et idéalement une interdiction réelle dans les établissements, y compris au lycée.

Ensuite, il faut revoir la place du numérique éducatif. Il ne s’agit pas de supprimer tous les ordinateurs, mais d’arrêter de croire qu’une tablette améliore mécaniquement l’apprentissage. Les écrans doivent être utilisés quand ils apportent une vraie plus-value pédagogique démontrée, pas parce qu’ils donnent une impression de modernité. Il faut investir dans la formation et la qualité du corps enseignant. Les données sont de ce point de vue incontestables : l’effet enseignant sur la performance des élèves est massivement supérieur à l’effet numérique. Les études PISA montrent que « l’Enseignant » est le facteur primordial de la réussite scolaire.

Il faut aussi protéger les enfants des réseaux sociaux et plus globalement des écrans récréatifs. Là encore, les rapports s’accumulent. On connaît les effets de ces outils sur le sommeil, le langage, l’attention, la santé mentale, et bien sûr la réussite scolaire. La question n’est plus vraiment de savoir s’il y a un problème. La question est de savoir pourquoi on continue à temporiser.

L’apathie des gouvernements tient à plusieurs raisons. D’abord, il y a une rhétorique bien connue : “il n’y a pas de consensus”, “c’est une panique morale”, “corrélation ne veut pas dire causalité”, “il ne faut pas freiner l’innovation”. Ensuite, il y a des intérêts économiques considérables. L’économie de l’attention rapporte énormément d’argent. Les plateformes vivent du temps passé par les utilisateurs, y compris les mineurs. Cela étant, à terme, comme le montre une étude récente du ministère de l’économie, ce laxisme finira par coûter très cher à la collectivité, en termes de productivité, de performance économique et de PIB.

On a déjà vu ce type de stratégie avec le tabac, certains pesticides ou le climat. Entre le moment où les preuves deviennent très fortes et le moment où les pouvoirs publics agissent réellement, il peut se passer vingt ou trente ans.

Le problème, c’est que les enfants n’ont pas vingt ou trente ans devant eux. Pendant que les gouvernements tergiversent, des millions d’enfants grandissent dans des environnements numériques délétères. À défaut d’une action publique rapide, les parents doivent déjà agir eux-mêmes : contrôle parental, limitation stricte des écrans, pas de smartphone trop tôt, pas de réseaux sociaux basés sur l’économie de l’attention (TikTok, Instagram, etc.), sanctuarisation du sommeil, de la lecture et des activités hors écran.

Mais il ne faut pas tout renvoyer aux familles. C’est aussi une responsabilité collective. Quand un produit industriel menace le développement des enfants, on n’attend pas simplement que chaque famille se débrouille seule. Le salut viendra peut-être, comme pour le tabac, des procureurs américains. Les grandes plateformes de réseaux sociaux, dont les document internes confirment l’impact délétère, sont sous le coup de plaintes collectives massives. Google et Méta viennent de perdre leurs deux premiers procès.

Au fond, le problème central est-il vraiment technologique, ou réside-t-il dans des modèles économiques conçus pour capter et fragmenter en permanence l’attention humaine, y compris celle des enfants ?

Michel Desmurget : Le problème n’est pas la technologie en elle-même. C’est essentiel de le dire, sinon on caricature le débat.

Personne ne dit qu’il faut supprimer les ordinateurs, Internet ou l’intelligence artificielle. Ces outils peuvent être formidables. Un ordinateur peut servir à apprendre, à coder, à chercher de l’information, à travailler plus efficacement. L’intelligence artificielle peut faire gagner un temps considérable lorsqu’elle est utilisée par quelqu’un qui possède déjà les compétences nécessaires pour vérifier, comprendre et corriger ce qu’elle produit.

Le problème, c’est l’usage dominant qui est fait du numérique par les enfants. Et cet usage est massivement récréatif : vidéos, séries, jeux vidéo, réseaux sociaux, contenus courts, scroll infini. Dans ces conditions, le numérique ne sert pas à développer l’intelligence, il sert à capter l’attention.

Les grandes plateformes ne sont pas conçues prioritairement pour instruire ou émanciper. Elles sont conçues pour retenir l’utilisateur le plus longtemps possible. Elles fragmentent l’attention, multiplient les récompenses immédiates, créent des boucles de dépendance, enferment les utilisateurs dans des bulles algorithmiques et exposent les mineurs à des contenus extrêmement violents, dangereux et toxiques.

C’est cela, le cœur du problème : une économie entière s’est construite sur l’exploitation de l’attention humaine. Et cette économie touche désormais les enfants dès le plus jeune âge.

Il faut donc distinguer deux choses. Le numérique comme outil peut être bénéfique. Le numérique comme environnement captatif permanent est destructeur. Un enfant qui apprend à coder, à chercher une information avec méthode sous la supervision d’un adulte ou à utiliser une suite bureautique pour créer quelque chose n’est pas dans la même situation qu’un enfant qui passe des heures sur TikTok, Snapchat, YouTube Shorts, Netflix ou des jeux vidéo conçus pour maximiser l’engagement.

Le sujet n’est donc pas “pour ou contre la technologie”. Le sujet est : accepte-t-on que des entreprises privées organisent industriellement la captation de l’attention des enfants, avec des effets délétères majeurs sur leur développement, leur santé mentale et leurs résultats scolaires ?

Tant que cette question ne sera pas posée clairement, on continuera à faire semblant de débattre du “numérique” en général, alors que le vrai sujet est beaucoup plus précis : combien de temps encore allons-nous accepter l’usage massif, précoce, destructeur et non régulé d’outils conçus pour manipuler nos enfants et exploiter les failles attentionnelles et émotionnelles de leur cerveau ?

Une pensée sur “Déclin historique des capacités cognitives : pour la première fois une génération obtient un score inférieur aux précédentes

  • 24 mai 2026 à 10 h 40 min
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    Commençons par rappeler que l’action antiraciste est l’une des sphères d’action du mondialisme.
    Plusieurs traditions et de nombreux textes anciens annoncent très clairement que l’un des signes principaux de la « fin des temps » est le métissage. La racine du métissage, et mieux des métissages, s’ancre dans la confusion. Celle-ci est appelée à sévir à tous les niveaux et dans tous les aspects de la société. Par-delà ceux-ci, elle manifeste une confusion première qui prend sa source dans l’esprit de l’homme. C’est une des conséquences des plus tragiques de la subversion antitraditionnelle. Elle provoque la perte de tous les points de repère et d’appuis. Dès lors, les hommes sont ballotés, constamment ahuris, car ils ne peuvent et ne savent plus discerner ; la langue, la musique, l’art, la culture, les idées, la religion, les mœurs, l’histoire et autres, tout se brouille, se mélange, s’auto-détruit et s’annihile.
    Dans les sociétés mélangées les liens affectifs se détendent et la famille se dissout. Dans les sociétés hybrides, les rôles sont mal distribués, les guerriers manquent de courage, les intellectuels sont irresponsables, les commerçants voleurs, les artisans sans amour pour leur œuvre. Privés de leur rôle, de leur place dans la société, les héros deviennent des chefs de bande, des guérillas et les intellectuels promulguent des doctrines aberrantes.
    Ainsi, lorsque le code génétique est transmis dans un terrain inadapté, comme c’est le cas dans les mélanges de castes et de races, il devient confus et les êtres qui en sont issus n’ont plus les qualités, les vertus nécessaires pour transmettre l’héritage ancestral de l’être de savoir. C’est ainsi que meurent les civilisations.
    En France, mais pas que… En 1978, sous la présidence de Valery Giscard d’Estaing, la France allait connaître une réforme majeure dans le domaine de l’immigration : la mise en place du « regroupement familial ». La politique d’intégration des étrangers transformera à partir de là, le modèle d’assimilation culturelle et d’adoption totale de la culture française selon la République « Une et Indivisible », qui « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion », par un multiculturalisme, libéral, forcé, diviseur et communautaire, selon le modèle anglo-saxon, et conduisant à toute une kyrielle de malheurs sociaux, culturels, économiques et politiques, individuels ou collectifs : entre autres, dumping social, apparition et croissance, au sein d’un peuple, de tensions et de divisions ; perte de l’identité ; éradication brutale de la mémoire et de tous ses symboles ; déracinement et errance culturels ; perte des repères linguistiques que sont la grammaire et la syntaxe, donc de la capacité de bien structurer sa pensée si l’ethnie dominante est d’une autre langue ; réduction de la capacité à s’exprimer correctement pour être bien compris et participer pleinement à la vie collective ; ghettoïsation et paupérisation de pans entiers de la population les moins souples à s’adapter, etc.… sans parler des dangers sanitaires liés aux virus et autres germes inconnus qui peuvent être véhiculés dans ces échanges.
    NB : « Pour le plus grand nombre d’hommes et de femmes, la rupture quasi-radicale avec rites, mythes et songes est gravement pathogène. Il me semble que le plus tragique chez l’Homme moderne est d’avoir consommé cette rupture en injectant des informations artificielles dans la mémoire génétique des nouvelles générations : ceci par la voie d’une déculturation systématique et par celle d’une suppression presque totale de la relation de l’Homme au cosmos en tant que personne vivante, mais plus encore par la voie d’une alimentation dénaturée, par un abus de toutes les chimiothérapies (des antibiotiques en particulier) et par l’accumulation des vaccinations (ces dernières empêchant l’enfant de faire les maladies nécessaires à la constitution de son immunité, donc de son identité). À tous les niveaux de réalité s’applique en effet la loi selon laquelle la vie est intégration d’un potentiel d’énergie. L’adulte conscient qui se retourne vers son orient construit son nom et acquiert sa force en réalisant ce potentiel dans ses rencontres avec l’« Adversaire » ; l’enfant, lui, construit son premier « moi » encore inconscient, en même temps que son immunité, en traversant les maladies qui, dans cette optique, le constituent physiquement et psychiquement, et en assumant les épreuves initiatiques qui devraient faire partie de son éducation. Les vaccins se situent alors dans le prolongement meurtrier de l’abolition des rites initiatiques. » (Annick de Souzenelle)
    Lien : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/2017/07/introduction-livres-de-femmes.html

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