Après la fin du politique, la venue du césarisme ?

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Source : institut-iliade.com – 2 avril 2022 – David Engels

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Intervention de David Engels, professeur-chercheur en histoire romaine à l’Instytut Zachodni de Poznań, au IXème colloque de l’Institut Iliade, samedi 2 avril 2022.

Ne nous trompons pas : ce n’est pas par le biais de processus démocratiques conventionnels que nous obtiendrons la victoire de ce que j’ai appelé un jour « l’hespérialisme », afin de distinguer clairement le patriotisme culturel pour l’Europe chrétienne du nationalisme libéral-conservateur conventionnel qui implique assez souvent une idéalisation naïve des prétendues « bonnes vieilles années 1980 ». Ce n’est pas parce que les élections en tant que telles sont à rejeter (toute forme de gouvernement est aussi bonne ou mauvaise que les personnes qui la déterminent), mais parce que l’ensemble du système politique actuel, malgré le pluralisme formel, est si unilatéralement dominé par le libéral-gauchisme qu’il rend une victoire électorale globale de la « droite » impossible dans les faits et ne peut donc être qualifié de démocratique que dans une mesure limitée. Qu’il s’agisse de l’orientation gauchiste des médias, de l’école, de l’université, du monde professionnel, des institutions de l’État ou des fonctions politiques : partout, la synchronisation idéologique est telle que seules des infimes nuances de gauchisme semblent être tolérées, tandis que tout mouvement patriotique culturel est soit étouffé, soit désintégré de l’intérieur, soit discrédité ou éradiqué.

C’est ainsi qu’est apparue progressivement une structure sociale que l’on peut décrire, avec Oswald Spengler, comme le « socialisme des milliardaires », tel que toutes les civilisations vieillissantes l’ont connu : au sommet, un système capitaliste tardif et de plus en plus monopolistique de quelques « global players » (Big Money, Big Data, Big Tech et Big Pharma), dont chacun est plus puissant que de nombreux États et emploie des légions de politiciens, de journalistes et d’intellectuels ; en bas, une masse étroitement surveillée de consommateurs appauvris et de salariés remplaçables, maintenus heureux par le pain et les jeux, dont les besoins sont de plus en plus satisfaits par l’économie planifiée, et qui sont coupés de toute possibilité de résistance collective par le multiculturalisme, l’hédonisme et l’endoctrinement – à moins que leur ressentiment ne soit détourné contre les derniers Occidentaux en tant que prétendue « menace droitiste pour la démocratie ».

Mais ce colosse a des pieds d’argile en dépit, ou peut-être justement à cause, de son omnipotence presque écrasante. Même si le socialisme des milliardaires est devenu la norme partout, premièrement, la rivalité entre les grands États-civilisation tels que la Chine, la Russie, l’Europe, l’Inde, les États-Unis et le monde islamique (bien que fragmenté) se poursuit et s’intensifie à mesure que ces espaces se centralisent. Deuxièmement, le système est également instable sur le plan interne, car les différents acteurs se disputent des parts de pouvoir toujours plus importantes, radicalisant ainsi l’opinion publique. Et troisièmement, un examen plus approfondi de la situation de l’Europe suggère que les prochaines années et décennies seront marquées par la crise. Le bradage de la technologie occidentale, le vieillissement de la population, l’autodestruction de l’industrie, le déclin de l’éducation, les tensions ethniques, la crise de l’euro et de la dette, les chaînes d’approvisionnement défaillantes, la crise de l’énergie, la folie de la « neutralité climatique » : tout cela ne peut pas continuer sans changement à long terme et accélérera énormément le déclin – et conduira au césarisme, qui a toujours été la conséquence du socialisme des milliardaires à travers l’histoire humaine.

Aussi cynique que cela puisse paraître, dans cette accélération même réside un certain espoir – non pas l’espoir en une véritable renaissance, mais au moins, que certaines possibilités encore impensables aujourd’hui se présentent pour une restauration hespérialiste. Un point de départ important est l’observation que la politique va retourner des parlements, qui sont essentiellement devenus des organes d’acclamation de décisions extra-politiques, à la rue : plus l’État recule en tant que garant de la sécurité, de l’ordre, de la paix, de la prospérité et de l’identité, plus d’autres forces entreront en scène, qu’il s’agisse de clans, de groupes religieux, de communautés fermées, de grandes corporations ou d’églises clandestines. Sous la surface de l’État conventionnel, l’Europe se désintégrera ainsi en une multitude d’archipels identitaires dans lesquels l’ordre politique, idéologique, social, interpersonnel et économique ne font qu’un. Ces groupements se feront une concurrence de plus en plus féroce pour le territoire, la main-d’œuvre, les matières premières, l’argent, les moyens de production, les médias, le soutien politique et bien d’autres choses encore – une rivalité qui sera parfois ouverte, parfois secrète, mais qui impliquera un recours croissant à la violence jusqu’à ce qu’un nouveau paradigme social émerge enfin.

C’est l’heure des derniers patriotes européens : s’il leur est impossible, dans les circonstances données, de remplir leur mission par les voies parlementaires habituelles, les règles du jeu sont bien différentes dans la constellation décrite ci-dessus. Les stratégies suivantes s’imposent.

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Tout d’abord, il est urgent de faire une évaluation froide et réaliste de la situation au lieu de fermer les yeux. Le temps d’une société majoritairement bourgeoise, éclairée, chrétienne, européenne et éduquée est révolu – et il ne reviendra jamais. La polarisation sociale, l’ultra-libéralisme, la déchristianisation, le multiculturalisme et le désastre éducatif ont atteint un niveau qui rend tout renversement fondamental impossible pour les générations à venir – et fait apparaître la tentative d’imposer un retour aux années 1980 par la force non seulement comme dangereuse, mais aussi comme peu intelligente. L’Europe de l’Est pourra probablement échapper à ces phénomènes ; l’Occident, en revanche, devra s’en accommoder en permanence. Mais même si la civilisation occidentale tardive ne connaîtra probablement plus jamais une véritable floraison spirituelle ou culturelle, il est néanmoins de notre devoir intellectuel et spirituel de continuer à défendre et à transmettre nos valeurs et nos convictions, d’autant plus que le véritable Européen sait que le succès ici et maintenant ne peut de toute façon jamais être forcé, mais qu’il peut tout au plus être accordé comme un don d’en haut.

En outre, il est important de trouver un équilibre entre les différents acteurs conscients ou inconscients de l’hespérialisme : partis politiques, associations, académies, confréries spirituelles, écoles, organisations d’entraide, institutions caritatives, associations de sécurité – tous doivent travailler étroitement ensemble afin d’être reconnus comme faisant partie d’un seul mouvement, mais d’autre part être si divers et polyvalents afin de représenter le spectre le plus large possible et ne pas offrir aux adversaires institutionnels une cible centralisée.

En outre, compte tenu de l’actuelle suprématie libéral-gauchiste sur l’éducation, il est grand temps de créer un nouveau système scolaire et universitaire patriotique, car une nouvelle « marche à travers les institutions » est largement vouée à l’échec à l’heure actuelle. L’éducation est la clé de la formation d’une future élite hespérialiste et en même temps la condition préalable à la transmission organisée des idées occidentales : ce qu’il faut, c’est rien de moins qu’un nouveau Cluny en matière de politique éducative.

Si les sociétés parallèles européennes patriotiques veulent exister à long terme, elles doivent non seulement former des réseaux informels, mais aussi exercer des fonctions de stabilisation identitaire et de législation informelle dont la qualité n’est plus garantie par les structures étatiques. Il s’agit ici, dans la mesure du possible, de la construction d’espaces exemplaires de repli identitaire et de communauté patriotique dans lesquels le projet de restituer l’ancien ordre européen se trouve concrètement anticipé – un peu comme dans le cas des ordres médiévaux, de la Médina de l’Islam ou le Shaanxi de la Longue Marche chinoise. C’est dans les campagnes que de tels projets seront le plus aisé à réaliser, comme l’illustrent notamment en France un nombre croissant de groupements catholiques traditionnels. Néanmoins, les grandes villes ne doivent pas non plus être complètement ignorées afin d’offrir un soutien aux derniers Européens qui y tiendraient bon et de sonder les conditions de coexistence avec les sociétés parallèles migrantes.

On l’aura compris : l’important dans ces communautés modèles n’est pas seulement l’échange intellectuel, mais aussi le développement d’une société ordonnée, impliquant ainsi la mise au point d’une protection juridique et physique, d’un système éducatif indépendant, le soin accordé à l’épanouissement spirituel, l’organisation d’un espace professionnel aussi varié et complémentaire que possible, la gestion responsable de l’environnement et des ressources stratégiques, la création d’une défense résiliente contre tout type d’agression et enfin le soutien aux cas de difficultés sociales. Ce dernier point, souvent délaissé, est d’une importance fondamentale dans les temps de crise à venir, où les derniers patriotes se trouveront de plus en plus activement ruinés et persécutés, et il est de notre devoir d’instituer un système de soutien pour tous ceux dont les familles deviendraient, d’une manière ou d’une autre, de vrais martyrs à la cause du patriotisme culturel. En effet, l’hespérialisme ne peut générer de la sympathie que s’il transcende la critique stérile du présent et devient une force d’ordre holistique qui protège et prend en charge ceux qui ont été lésés par le système actuel. La victoire politique n’est possible que pour les forces d’opposition qui font preuve d’une solidarité non seulement théorique mais aussi concrète avec les victimes du régime en place, comme le prouve si bien le christianisme primitif, qui a non seulement révolutionné la notion de charité, mais dont les moines savaient aussi se défendre très efficacement.

Ce passage du formalisme théorique à la révolution traditionaliste de nos vies personnelles devrait également façonner l’engagement politique. L’ère des grands programmes idéologiques est révolue, et l’attention s’est déplacée du contenu vers les personnalités. Les nouvelles élites occidentales doivent également développer ce charisme, mais le charisme visé ne doit pas être limité, comme du côté de la gauche libérale, à une simple superficialité médiatique, mais plutôt, comme la royauté médiévale, contenir une forte revendication d’une conduite de vie exemplaire, car la rénovation hespérialiste souhaitée vise un changement de paradigme durable qui est tant politique que moral. Cela passe nécessairement par un engagement offensif pour la tradition chrétienne en tant qu’essence même de l’Occident, car après l’échec du libéralisme, seul un retour explicite à la transcendance peut empêcher la décadence complète.

Un revirement identitaire n’est donc possible que s’il est orienté vers la défense de la civilisation occidentale chrétienne dans son ensemble, dont l’État-nation moderne n’est qu’une facette éphémère. Et même si l’on souhaite avant tout stabiliser l’identité nationale en tant que fondement actuel de la participation politique, on serait bien inspiré de combiner cette consolidation avec un renforcement de la civilisation européenne dans son ensemble au lieu de la placer dans le vide d’un mondialisme superficiellement américanisé. Les plus de quarante petits et moyens États européens ne pourront défendre leur identité que si les patriotes de toutes les nations occidentales créent des structures capables de prendre la place de l’Union européenne afin d’offrir une véritable alternative aux sociétés parallèles et aux élites libéral-gauchistes organisées de manière supranationale. Le véritable Européen doit combattre l’UE actuelle pour la même raison que le patriote national sait que son identité dépend de la défense de la civilisation européenne.

Pour devenir le noyau cristallisant d’un nouvel ordre, le patriotisme culturel a toutefois besoin non seulement de structures éducatives, d’un ordre holistique de vie commune, d’un véritable charisme et d’une coordination paneuropéenne, mais aussi d’un accès aux moyens matériels. Il faudra donc essayer de créer, grâce à nos propres moyens, un pouvoir financier et économique de plus en plus performant ; non seulement pour nous rendre indépendants de la pression extérieure, mais aussi de pouvoir prouver aux Européens nos compétences dans la construction d’espaces d’ordre et de sécurité et de suggérer aux grands acteurs économiques que le retour au traditionalisme sera le seul moyen de stabiliser une Europe déclinante. Auguste, lui aussi, ne réussit à obtenir l’approbation des grands banquiers afin de pouvoir se lancer dans la reconquête de la Méditerranée qu’après avoir démontré que la pratique de gouvernement qu’il avait imposée à l’Italie était aussi performante que rentable. La confirmation formelle, « constitutionnelle », de ces nouvelles réalités par le Sénat et le peuple ne fut ensuite qu’une simple formalité – et nous pouvons nous attendre à ce qu’il n’en soit pas autrement en Europe.

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Nous devons reprendre les dés du jeu là où ils sont tombés – ou être réduits au simple rôle de spectateurs. Au moins en Europe occidentale, en tant que patriote hespérialiste, nous devrons vivre avec le fait que le socialisme des milliardaires est devenu le système économique dominant et le restera pendant longtemps. Il faudra vivre avec le fait que les Lumières et le libéralisme se sont eux-mêmes menés à l’absurde, et que tout retour au statu quo de l’État de droit des années 1980 si injustement idéalisées ne reproduirait tôt ou tard exactement que les mêmes phénomènes dégénératifs que nous voyons aujourd’hui. Nous devrons vivre avec le fait que, même dans le meilleur des cas, seule une petite élite dirigeante pourra être rechristianisée, mais que la majorité de la population continuera à faire preuve d’un désintérêt spirituel total et ne pourra être mené au mieux qu’à un christianisme purement patriotique. Il faudra vivre avec le fait que l’éducation et l’amour de sa propre histoire se trouvent au plus bas et que l’abrutissement médiatique des masses ne permette pas d’espérer un retour rapide à un minimum de responsabilité civique et culturelle. Et il faudra vivre avec le fait que le nombre des Européens « de souche » dans les grandes villes restera, au mieux, constant, et ce malgré toutes les mesures natalistes et immigratoires imaginables, et que dès lors, une réorganisation hespérialiste de l’Europe ne pourra ignorer l’existence des sociétés parallèles migrantes et devra leur faire une offre d’intégration crédible, bien que basée non pas sur la laïcité et le libéralisme, mais le conservatisme social et le patriotisme culturel, comme ce fut le cas jadis avec l’exaltation d’une « romanitas » inclusive sous l’Empire romain.

Bien évidemment, tout ceci n’est pas un appel au compromis ou à la dilution de ce qui reste encore du conservatisme et du patriotisme, mais bien le contraire : il s’agit d’un appel à revenir au réalisme de Machiavel et d’aborder enfin le jeu du pouvoir avec ce pragmatisme froid et impitoyable qui est si caractéristique de nos adversaires libéral-gauchistes. Car même dans le meilleur des cas, l’hespérialisme restera une opinion minoritaire et ne doit pas s’attendre à devenir un jour un mouvement de masse, puisque sa base, c’est-à-dire une population homogène, solidaire et politiquement éduquée, s’est mortellement érodée, du moins en Europe occidentale. L’hespérialisme doit donc apprendre à se considérer comme une société parallèle parmi d’autres, et donc travailler, d’une part, à consolider sa propre identité et à élargir son audience, et, d’autre part, à développer une « auctoritas » morale et organisationnelle tellement supérieure qu’il deviendra, tôt ou tard, intéressant pour les autres acteurs majeurs de notre monde marqué par le socialisme des milliardaires de lui transférer de plus en plus de responsabilités politiques, culturelles et économiques : le conservatisme doit se placer, pour ainsi dire, dans la situation stratégique d’une clé de voûte qui ne peut plus être retirée sans que s’écroule toute la structure qu’elle seule maintient encore ensemble. Ainsi, au lieu de faire reculer les horloges de quelques années ou même de quelques décennies, il faudrait plutôt utiliser la dynamique de notre époque pour les faire avancer si loin que le cycle historique de l’histoire occidentale se reconnecte au début : l’exigence démodée d’une « Europe des nations » dans le style des années 1960 serait alors remplacée par l’aspiration à un nouveau Saint Empire du XXIe siècle…

Pour aller plus loin

  • David Engels, Le Déclin : La crise de l’Union européenne et la chute de la République romaine – analogies historiques, Paris, Toucan/L’artilleur, 2016 (troisième édition avec nouvel avant-propos).
  • David Engels, Que faire? Vivre avec le déclin de l’Europe, Groningen, Blue Tiger Media, 2019,
  • David Engels (éd.), Renovatio Europae. Plaidoyer pour un renouveau hespérialiste de l’Europe, Paris, Le Cerf (éditions Patrimoine), 2020.

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