La perspective de la France envers l’Iran
Par Cyrano de Saint Saëns
Abonnez-vous au canal Telegram Strategika pour ne rien rater de notre actualité
Pour nous soutenir commandez les livres Strategika : “Globalisme et dépopulation” , « La guerre des USA contre l’Europe » et « Société ouverte contre Eu
Une histoire d’amour et de haine
Les relations entre l’Iran et la France ont traversé des phases très différentes : de la
coopération économique et stratégique avec le Shah à la longue période de méfiance après
1979, jusqu’à la position actuelle d’Emmanuel Macron, qui combine pression politique,
dissuasion militaire et refus explicite d’une confrontation directe à grande échelle.
Une histoire d’amour et de haine qui a profondément marqué la présence française dans la
région du Moyen-Orient, déterminant certaines phases du processus historique et
géopolitique. Au cours de la décennie 1969-1979, l’Iran du Shah Mohammad Reza Pahlavi
était une puissance régionale, construite par la volonté du bloc européen pour administrer la
région, en particulier pour ses gisements de pétrole.
Dans le même temps, la France se présentait comme une puissance moyenne avec une
stratégie autonome par rapport aux États-Unis et au Royaume-Uni, mais pleinement intégrée
dans l’espace décisionnel de l’architecture européenne d’après-guerre. Les relations bilatérales
entre la France et l’Iran étaient intenses : le pétrole iranien était échangé contre des
technologies, des biens industriels et des produits agroalimentaires français, témoignant d’une
relation fortement mercantile mais aussi stratégique.
Paris était en concurrence avec ses partenaires européens, américains et japonais pour
pénétrer le marché iranien en plein essor, tout en cherchant à préserver son influence
culturelle et linguistique de longue date face à l’« invasion culturelle » anglo-saxonne. Au
cours de ces années, une coopération dans le domaine nucléaire civil s’est également
développée, la société publique française Cogéma participant avec Téhéran à la création de la
Sofidif, filiale franco-iranienne pour l’enrichissement de l’uranium au sein du consortium
européen Eurodif, liant ainsi la France aux ambitions énergétiques et technologiques du Shah.
Un détail stratégiquement non négligeable.
Sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, les relations personnelles et politiques entre
Paris et le Shah étaient considérées comme excellentes, s’inscrivant dans le cadre plus large
de la stabilité du Golfe dans une optique anticommuniste et de confinement soviétique. La
France voyait dans l’Iran monarchique à la fois un partenaire économique et un acteur utile à
l’équilibre régional, sans toutefois bénéficier des privilèges politico-militaires qui liaient
Téhéran à Washington et à Londres.
Dans la phase terminale du régime Pahlavi, la France a joué un rôle particulier en accueillant
l’ayatollah Ruhollah Khomeini à Neauphle-le-Château, près de Paris, après son exil d’Irak.
L’exil sur le territoire français, doté d’infrastructures de communication beaucoup plus
efficaces qu’en Irak, a permis aux partisans de Khomeini d’inonder l’Iran de cassettes et
d’enregistrements de ses sermons, transformant la banlieue parisienne en un centre de
direction politico-médiatique de la révolution.
Les services diplomatiques et de renseignement français ont offert au leader islamique une
tribune mondiale, convaincus qu’il s’agissait d’un interlocuteur radical mais « contrôlable » et
potentiellement utile pour réduire l’influence américaine sur le Shah.
Des raisons énergétiques et stratégiques – la volonté de renégocier les futurs équilibres
pétroliers et de réduire le monopole anglo-américain sur les privilèges accordés par Téhéran –
contribuent à expliquer cette ouverture, qui s’avérera toutefois être un calcul erroné.
Nous arrivons en effet à la fatidique année 1979, marquée par la révolution islamique
iranienne. Avec la naissance de la République islamique, la France suspend rapidement son
programme nucléaire conjoint avec l’Iran, bloquant la coopération liée à Sofidif et Eurodif, et
adopte l’une des lignes les plus rigides d’Europe à l’égard du nouveau régime.
Au début des années 80, dans le contexte de la guerre imposée à l’Iran et à l’Irak, Paris se
rapproche encore davantage de Bagdad, consolidant ses liens traditionnels avec l’Irak baasiste
de Saddam Hussein, tandis que les relations avec Téhéran deviennent de plus en plus
conflictuelles. La période qui suit la révolution est caractérisée par une combinaison de
confrontation politique, de suspicion mutuelle et de crises épisodiques de grande intensité.
Dans les années 1980 et 1990, plusieurs vagues de réfugiés – monarchistes, nationalistes
libéraux, marxistes puis musulmans libéraux – s’installent en France, transformant Paris en un
centre politique de la diaspora iranienne et accentuant la sensibilité du régime islamique à
l’égard de la scène politique française.
À la fin des années 1980, une série d’attentats terroristes en France a été attribuée à la
République islamique d’Iran, entraînant la fermeture du Centre culturel persan par les
autorités françaises et une nouvelle détérioration des relations. Au niveau régional, le soutien
français à l’Irak pendant la guerre avec l’Iran et l’hostilité de Téhéran envers la présence
occidentale dans le Golfe ont consolidé un climat de méfiance structurelle, dans lequel le
canal économique restait marginal par rapport aux priorités de sécurité (et à partir de ce
moment, beaucoup de choses ont changé dans toute la France en ce qui concerne la présence
islamique).
Au cours des années 2000, et en particulier en 2010, la France a participé à l’approche
multilatérale sur le dossier nucléaire iranien, soutenant le régime de sanctions et les initiatives
de négociation qui ont abouti à l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA), tout en conservant une
position généralement plus sévère que ses autres partenaires européens. Une sorte de
vengeance implicite. Dans le même temps, Paris continuait à percevoir l’Iran comme un
acteur déstabilisateur au Levant et dans le Golfe, en raison de ses liens avec le Hezbollah, le
Hamas, certaines milices irakiennes et d’autres groupes armés pro-iraniens.
La position du gouvernement Macron sur l’Iran et l’engagement militaire
Avec l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, la France tente dans un premier temps une
politique de « fermeté dialogante », misant sur le maintien du JCPOA et sur l’idée d’impliquer
Téhéran dans un cadre de sécurité régionale réglementé, tout en critiquant le programme
balistique et le rôle de l’Iran dans les conflits au Moyen-Orient. Macron s’est d’abord présenté
comme l’un des défenseurs européens de l’accord sur le nucléaire après le retrait unilatéral des
États-Unis en 2018, cherchant à préserver un minimum d’espace diplomatique avec l’Iran
islamique et révolutionnaire.
Au fil des ans, cependant, la ligne de l’Élysée s’est sensiblement durcie, notamment en
réponse à des complots présumés d’attentats sur le territoire français attribués à des réseaux
liés à l’Iran. Lors d’une conférence de presse en juin 2025, Macron a défini comme « clairs »
les objectifs français : empêcher l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire, inscrire son programme
nucléaire civil dans un régime international de contrôle, réduire son programme de missiles,
limiter son soutien aux groupes régionaux déstabilisateurs et dire « non » tant aux attaques
contre les infrastructures énergétiques et civiles qu’aux actions militaires visant à un
changement de régime.
Dans ce même discours, le président a insisté sur une double ligne, à savoir une forte pression
politique et une sécurité renforcée, mais aussi le rejet d’une stratégie de « changement de
régime » par la voie militaire, jugée imprévisible et potentiellement catastrophique pour la
région. À ce jour, Macron souligne à plusieurs reprises la « lourde responsabilité de l’Iran
dans la déstabilisation de toute la région », tout en précisant qu’il ne souhaite pas engager la
France dans des opérations offensives directes contre Téhéran. Une ligne d’antagonisme
déclarée et continuellement encouragée par le lien indissoluble entre Tel-Aviv et Paris.
Sur le plan militaire, la France adopte une posture de dissuasion et de défense de ses alliés
régionaux, plutôt que de confrontation directe avec l’Iran. Dans le cadre des traités de défense
conclus avec divers États du Golfe et avec des partenaires tels que les Émirats arabes unis,
l’Élysée maintient une présence militaire dans la région, qui a été placée « en état d’alerte
maximale » ces derniers mois face à l’aggravation du conflit entre l’Iran et les pays
occidentaux.
Le 28 février dernier, une attaque à l’aide de drones iraniens a frappé la base navale de Camp
Peace à Abu Dhabi, qui abrite des forces françaises, provoquant un incendie mais aucune
victime, et marquant une escalade dans le niveau de tension entre Téhéran et Paris. En
réponse, la France a décidé de redéployer le porte-avions Charles de Gaulle de la Baltique
vers la Méditerranée et le Moyen-Orient, présentant cette décision comme un renforcement
du « bouclier » stratégique protégeant les pays avec lesquels elle a conclu des traités de
défense et assurant la sécurité des communications maritimes et des installations amies dans
la région.
Macron insiste toutefois sur le fait que la France n’a pas l’intention de participer à des
opérations offensives directes contre l’Iran, mais plutôt de contribuer à la défense aérienne et
antimissile des États partenaires et à la prévention de nouvelles attaques contre les
infrastructures énergétiques et les cibles civiles. Au niveau interne, Paris renforce le dispositif
Sentinelles et les mesures de sécurité afin de protéger les citoyens, les troupes et les sièges
diplomatiques contre d’éventuelles représailles, liant ainsi la dimension extérieure du conflit
avec Téhéran à la gestion du risque terroriste et de la sécurité nationale sur le sol français (un
fait que nous aborderons plus loin).
La stratégie française actuelle consiste davantage en un endiguement armé et une protection
des alliés qu’en une préparation à une guerre directe avec l’Iran. Cependant, tout pourrait
changer rapidement. Il convient de préciser qu’il s’agit d’une position qui s’inscrit dans la
longue évolution des relations franco-iraniennes : de l’alliance utilitaire avec le Shah, au
soutien tactique puis à la rupture avec Khomeini, jusqu’à la situation actuelle, dans laquelle
Paris considère Téhéran comme un acteur révisionniste à dissuader et à contenir, mais pas à
renverser par la force. Car, en fin de compte, il se peut que le gouvernement français souhaite
redevenir un acteur sur l’échiquier du Moyen-Orient, en s’appropriant une part du butin.

