Scénarios géopolitiques et conflit en Ukraine : la doctrine géopolitique de sous-traitance de Washington, obstacle pour une nouvelle détente avec la Russie
Source : eurocontinent.eu – 19 février 2026 – Pierre-Emmanuel Thomann https://www.eurocontinent.eu/scenarios-geopolitiques-et-conflit-en-ukraine-la-doctrine-geopolitique-de-sous-traitance-de-washington-obstacle-pour-une-nouvelle-detente-avec-la-russie/
Introduction : la nouvelle stratégie de sécurité américaine
Selon la nouvelle Stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis publiée en 2025, (NNS 2025[i]) ; l’objectif de Washington est de maintenir les Etats-Unis au sommet de la hiérarchie géopolitique mondiale dans les dimensions géostratégiques, géoéconomiques et financières, énergétiques et digitales.
La nouvelle stratégie de sécurité des Etats-Unis est de nature géopolitique avec un diagnostic clinique et la désignation des priorités géopolitiques de manière explicite. Elle confirme que la globalisation est une lutte de répartition des espaces géopolitiques
La stratégie de sécurité nationale inaugure la doctrine de sous-traitance géopolitique des alliés vassalisés selon les priorités des Etats-Unis. Dans ce document cette doctrine est énoncée se selon le double principe de « partage du fardeau » (Burden sharing) et de transfert du fardeau (Burden shifting). Toutefois il s’apparente plus à la sous-traitance géopolitique, car s’il s’agit de transférer aux alliés la charge de leur propre sécurité et le coût associé, ils sont supposés restés alignés sur les priorités géopolitiques de Washington.
En ce qui concerne la primauté des Etats-Unis, cela ne change pas fondamentalement des objectifs précédents mais auparavant, cet objectif était enveloppé dans un discours sur les valeurs et la démocratie libérale. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, la doctrine centrale, c’est l’Amérique d’abord, mais il y a des inflexions dans la mise en œuvre et les doctrines par rapport aux stratégies précédentes.
Il n’y a pas d‘isolationnisme intégral mais un resserrement géopolitique, autour des intérêts vitaux américains et une stratégie géopolitique qui établit des priorités selon les espaces géopolitiques en cercles concentriques.
On constate une hiérarchie forte avec le renforcement de la suprématie des Etats-Unis dans l’hémisphère occidental selon la doctrine Monroe réaffirmée et une politique d’équilibre dans les autres espaces, en Europe et en Asie et donc en Eurasie, avec l’objectif d’empêcher les adversaires de dominer soit l’Europe, soit l’Asie. La Russie et la Chine ne sont plus désignées explicitement comme adversaires, comme dans le NSS en 2017 sous le premier mandat de Donald Trump, mais ils demeurent des adversaires de manière implicite.
Avec « America First », Il n’y a donc pas d’acceptation d’un monde multipolaire équilibré, mais il y a abandon du projet unipolaire et le début d’acceptation d’un monde multicentré mais déséquilibré au profit des Etats-Unis.
Cette stratégie replace les Etats nations au centre du jeu international et s’accompagne de l’acceptation de la diversité des régimes politiques et des cultures, et un retrait vis-à-vis du multilatéralisme et ses organisations internationales[ii]. Il n’y a cependant pas d’inscription de ce nouvel ordre spatial et géopolitique dans le droit international puisque la question du multilatéralisme et de nouveaux traités de droit international sont évacués dans cette stratégie.
Ce document prend en réalité acte de l’impasse de Washington dans le conflit hybride contre la Russie sur le théâtre ukrainien, car l’OTAN ne pourra plus s’élargir dans le monde russe et le monde unipolaire ne peux plus être imposé à la Russie et la Chine et au Sud global.
Sur le théâtre Europén, l’objectif affiché est d’empêcher tout adversaire, sous-entendu la Russie, de dominer la région par la pratique d’une politique d’équilibre. Cependant, le document annonce l’arrêt de l’expansion de l’OTAN et la promotion d’une nouvelle stabilité stratégique avec la Russie.
En réalité, en ce qui concerne les Etats membres de l’OTAN et de l’UE, l’hégémonie américaine est renforcée au profit d’une vassalisation intégrale sous couvert d’une fausse autonomisation. S’il est demandé aux Etats Européens de prendre la responsabilité de leur propre défense accompagnée d’une plus grande autonomie stratégique, c’est évidemment dans la limite stricte des priorités géopolitiques américaines et selon la doctrine de sous-traitance géopolitique. Il n’y a pas d’acception de l’indépendance stratégique européenne et l’Europe doit rester fragmentée géopolitiquement pour prévenir toute entente sur l’axe Paris-Berlin-Moscou-Pékin. L’autonomie stratégie est ici de nature tactique.
Il est ainsi proposé dans la NSS 2025 d’élargir l’UE à l’Ukraine, ce qui permettrait de faire financer par les Européens leur propre assujettissement. Une intégration de l’Ukraine résiduelle par l’intermédiaire de l’UE au profit des Etats-Unis qui contrôleraient la reconstruction, est aussi au menu donnant à Washington un pouvoir géopolitique de blocage contre tout projet alternatif de coopération continentale entre Etats européens avec la Russie.
La promotion annoncée dans ce document par Washington du modèle des Etats-nations va favoriser le scénario d’affaiblissement de l’UE mais l’ingérence politique sera aussi croissante dans les parties politiques dans les Etats-membres de l’OTAN et de l’UE en faveur du conservatisme/Trumpisme américain. La réorientation des conservateurs et souverainistes européens qui sont en faveur d’un rapprochement avec la Russie vers les Etats-Unis serait probablement facilitée. Enfin, il s’agit d’ouvrir les marchés européens à l’armement aux produits commerciaux et aux exportations énergétiques américaines.
Ce document se place dans le sillage des doctrines géopolitiques anglo-saxonnes qui se sont succédé dans le temps avec une inflexion sur les priorités et une nouvelle combinaison entre la puissance continentale et la puissance maritime. Il réaffirme la Doctrine Monroe avec un renforcement du Panaméricanisme dominé par Washington, la puissance thalassocratique héritée de la doctrine d’Alfred Mahan, la fragmentation géopolitique de l’Eurasie, héritée de la théorie de John Macckinder, le contrôle du Rimland européen, Rimland indopacifique, mais aussi le Rimland arctique, hérité des conceptions de Niçolas Spykman, le détachement de l’Ukraine résiduelle de la Russie héritée de la doctrine Brzezinski. A ces héritages doctrinaires est inaugurée une nouvelle doctrine géopolitique qui consiste à faire des Européens de l’OTAN-UE les sous-traitants des priorités géopolitiques américaines contre la Russie.
La sous-traitance géopolitique de Washington par les Européens de l’OTAN et de l’UE
La sous-traitance géopolitique est la nouvelle doctrine de Washington, qui cherche à déléguer la responsabilité du conflit en Ukraine aux Européens de l’OTAN et de l’UE, tout en continuant à imposer ses priorités géopolitiques. A Washington, la tête du pôle impérial euro-atlantiste, la Grande Stratégie géopolitique, à l’UE, le supplétif de l’empire, les objectifs tactiques de cette stratégie. Washington n’a donc pas abandonné Kiev, mais comme ses livraisons d’armes, de renseignements et de fonds s’amenuisent, les Européens de l’OTAN et de l’UE sont censés assumer de plus en plus ce rôle et jouer un rôle de plus en plus important. Il s’agit donc d’un projet de vassalisation géopolitique intégrale des supplétifs européens géopolitique, géostratégique et énergétique puisqu’elle se coule dans la doctrine géopolitique américaine de sous-traitance, avec achats croissants d’armement américain pour les transmettre à Kiev et importations du gaz et du pétrole américain.
Les Etats membres européens de l’OTAN et de l’UE se voient confier, on l’a dit, le contrôle du « Rimland »des Etats-Unis pour contrer les puissances continentales comme la Russie, selon la vision euro-atlantiste. Le « Rimland » est la ceinture littorale qui entoure le continent eurasien, (le Rimland européen et le Rimland indopacifique autour du « Heartland », cœur de l’espace eurasien. Cette doctrine géopolitique est l’héritière de la vision du géopoliticien américain Nicolas Spykman (1893-1943) qui a reformulé la doctrine de Halford John Mackinder (1861-1947) et Zbigniew Bzrezinski (1928-2017) s’en est inspiré aussi dans sa doctrine de détachement de l’Ukraine du monde Russe.
Ce plan fait dériver de manière plus significative encore, le centre de gravité géopolitique du projet européen vers l’Est au bénéfice d’une Europe américano-germanique et au détriment de la France.
Les Etats-Unis font donc de la Russie un adversaire implicite (et non plus explicite comme la NSS 2017) avec pour objectif ultime, de confier l’alimentation du front aux Etats membres de l’UE pour remplacer les Etats-Unis progressivement pour le soutien à Kiev. L’UE devient une périphérie, un hinterland derrière l’Ukraine, Etat front qui fait la guerre à la Russie par procuration avec les ressources financières et militaires américaines décroissantes, mais de plus en plus européennes avec un renforcement de l’achat d’équipements américains. Le prêt de 90 milliards de l’UE pour soutenir Kiev, permettra d’acheter des armes américaines[iii], revendication de l’Allemagne et des Pays-Bas, malgré l’opposition de la France qui souhaite une préférence européenne stricte[iv]. Le prêt à Kiev ne sera évidemment jamais remboursé, car il dépend des compensations totalement illusoires de la Russie à l’Ukraine dans le cas d’une sortie de crise du conflit. Ce soutien à Kiev vise à compenser le retrait progressif de Washington, et constitue un élément central de la sous-traitance géopolitique des intérêts des Etats-Unis, avec achat d’équipements militaires américains et financement de Kiev, et donc double inféodation aux Etats-Unis.
Il y a donc un énorme malentendu sur le concept d’autonomie stratégique par l’UE. En effet, c’est dans l’intérêt de Washington que les Européens de l’UE se mettent en ordre de bataille contre la Russie, en leur déléguant le front européen, leur donnant l’illusion de l’autonomie stratégique mais en réalité en préservant les priorités géopolitiques américaines. Cette fragmentation de l’Europe provoquée par le conflit en Ukraine et le sabotage de Nord Stream pour torpiller toute entente continentale de Brest à Vladivostok faisait partie des objectifs géopolitique implicites de Washington[v]. Les Etats-Unis peuvent ainsi que se concentrer sur leurs objectifs internes, pivoter dans l’Indo-Pacifique contre la Chine et négocier avec la Russie sur des enjeux tactiques, au détriment des Européens membres de l’OTAN et de l’UE.
Les Etats européens de la Coalition des Volontaires en soutien à Kiev (La Coalition des volontaires rassemble 35 nations, dont de nombreux pays européens auxquels s’ajoutent l’Australie, le Japon et la Nouvelle-Zélande) qui proposent d’envoyer des troupes d’interposition en Ukraine dans le cas d’un cessez-le-feu et un plan de sortie de crise (Paris, Londres sont les seuls à avoir promis des soldats en Ukraine), sont en pointe pour porter la sous-traitance géopolitique de Washington[vi]. Ils visent à se positionner sur un mode tactique en envoyant des unités militaires en Ukraine, mais selon les priorités géopolitiques de Washington, c’est à dire le contrôle et l’élargissement du Rimland, sous-élément de la stratégie géopolitique de fragmentation et d’encerclement de l’Eurasie. C’est l’inverse de l’autonomie stratégique européenne car la vassalisation géopolitique des Européens membres de l’OTAN et de l’UE se renforcerait en réalité selon ce schéma, faute de doctrine géopolitique indépendante de la part des Européens et qui les place comme acteurs secondaires et disqualifiés pour une négociation avec Moscou.
L’impossibilité de l’élargissement de l’OTAN et l’accélération du monde multicentré suite à l’intervention russe en Ukraine écartent le rêve unipolaire américain dans lequel l’UE cherchait à se positionner, mais les gouvernements européens vassalisés poursuivent les doctrines géopolitiques anglo-saxonnes obsolètes qui ont échoué à préserver le monde unipolaire. Ces doctrines font des Européens de l’UE, la variable d’ajustement du nouvel ordre spatial et géopolitique, tandis que Washington masque ainsi son incapacité à faire plier la Russie.
En réalité, l’enjeu principal de ce conflit, c’est le nouvel ordre spatial et géopolitique multipolaire[vii] avec la reconnaissance des nouvelles frontières et zones d’influences, qui est déjà de facto devenu la réalité en faveur de Moscou puisque les territoires réunifiés à la Russie le sont définitivement et l’élargissement de l’OTAN est désormais impossible. Mais Washington cherche à escamoter cette réalité, car négocier un nouveau traité spécifiant l’arrêt de l’élargissement de l’OTAN, c’est inscrire dans le droit international ce nouvel ordre spatial et donc reconnaître la victoire de la Russie et la défaite de l’axe Washington-OTAN-UE-Kiev.
L’alternative est donc de progressivement sous-traiter le conflit à l’UE, tout en maintenant une co-belligérence contre Moscou par l’intermédiaire de ventes d’armes à l’UE qui les transmet à Kiev. Tant que Washington ne reconnaitra pas ce nouvel ordre spatial et géopolitique, le conflit se poursuivra. Donald Trump avait ainsi précisé que « Poutine et la Russie sont confrontés à de graves difficultés économiques, et c’est le moment pour l’Ukraine d’agir. Quoi qu’il en soit, je souhaite bonne chance aux deux pays. Nous continuerons à fournir des armes à l’OTAN afin que celle-ci puisse en faire ce qu’elle veut. Bonne chance à tous ![viii]», donnant l’illusion d’un acteur de plus en plus neutre qui se retire, alors que l’implication de Washington, plus indirecte, reste décisive. Mais au moment du bilan final avec la victoire géopolitique russe qui se profile, cela permettra de faire porter la responsabilité de la défaite aux Européens membres de l’OTAN et de l’UE.
Les Européens membres de l’OTAN et de l’UE se sont accrochés pendant longtemps à l’illusion de voir les Etats-Unis rester en première ligne de la guerre hybride menée par l’axe Washington-OTAN-UE-Kiev contre la Russie avec une co-belligérence sous le seuil du combat frontal (toutes les armes et renseignements, sauf le nucléaire et les troupes au sol), alors qu’ils se voient confier la responsabilité explicite du conflit. Ils seront pourtant incapables de renverser la situation dans ce conflit géopolitique que Kiev ne peut pas gagner, mais ils restent prisonniers de leur aliénation et vassalisation géopolitique mentale à Washington, incapables d’en tirer un enseignement pour une vraie stratégie géopolitique alternative basée sur l’indépendance stratégique.
La vraie autonomie stratégique pour les Européens exigerait l’élaboration de doctrines géopolitiques indépendantes et un choix souverain de leurs alliances ainsi que leur propre désignation de l’ennemi, et non pas ceux de Washington (non explicite désormais dans la NSS 2025), c’est-à-dire la Russie, la Chine et l’Iran. L’indépendance géopolitique, selon vision gaullienne, c’est de construire un axe Paris-Berlin-Moscou-Pékin qui serait judicieux, pas de faire de la Russie un adversaire au bénéfice de Washington.
Scénarios géopolitiques
Cette nouvelle doctrine de sous-traitance géopolitique promue par Washington pourrait aboutir à des scénarios différents, selon la trajectoire poursuivie par les Etats européens.
La sous-traitance du conflit transférée aux Européens est un traquenard qui permet de vassaliser intégralement les Européens
Le scénario le plus probable est l’enlisement des négociations entre Washington, Moscou et Kiev, qui vont s’éterniser, parallèlement à la poursuite du conflit qui va évoluer de plus en plus favorablement pour Moscou. Le plus probablement, la Russie va poursuivre son opération militaire, pour atteindre ses objectifs sur le terrain pendant toute la durée des négociations, éventuellement jusqu’à l’acceptation par Kiev des exigences de Moscou avec l’assentiment de Washington, ou l’effondrement militaire de l’armée de Kiev qui accélérerait la sortie de crise. Dans cette optique, c’est l’issue sur le champ de bataille qui dictera les conditions de sortie de crise.
A plus long terme, le scénario d’une « Nouvelle Guerre Froide », représentation commode héritière de la guerre froide et mise en avant par les gouvernements hostiles et leurs complexes militaro-industriels à la Russie n’est pas pertinent car nous sommes entrés dans une lutte de répartition des espaces géopolitiques, qui va faire accroître les théâtres de conflits.
Une coalition d’Etats européens se positionnent dans une posture de conflit contre la Russie, en synergie avec la doctrine américaine de sous-traitance géopolitique de leurs priorités en Europe. Ainsi les organes militaires de Paris, Berlin, Londres, insistent sur une menace russe croissante et avertissent d’une guerre de haute intensité en Europe dans les prochaines années[ix] et s’inscrivent dans une rivalité géopolitique durable et structurelle entre les Etats membres de l’UE et de l’OTAN et la Russie. ll s’agit vraisemblablement d’instrumentaliser le narratif d’une menace russe, pour reconstruire les complexes militaro-industriels dans le contexte d’une rivalité croissante entre Etats membre de l’UE et de l’OTAN.
La militarisation de l’UE et le réarmement des Etats-membres de l’OTAN et l’UE en désignant la Russie comme adversaire a pour conséquence d’aggraver de prolonger la guerre en Ukraine et d’augmenter le risque de guerre hybride et au pire de l’éclatement de conflits militaires sur le long terme.
Le scénario d’une rivalité, voire d’une confrontation hybride dans la durée serait marqué par de nombreuses inconnues et des incertitudes et difficultés suivantes :
– Les Etats en pointe pour fournir une force militaire dans l’Ukraine résiduelle, Londres et Paris n’ont pour l’instant pas les capacités militaires de réaliser cet objectif, et donc encore moins dans le cas d’un conflit direct contre la Russie[x].
– La rivalité entre Etats-membres de l’OTAN et de l’UE va s’exacerber pour exercer le rôle de chef de file de cette nouvelle Europe militaire, notamment entre la France et l’Allemagne eu sein de l’UE, mais aussi entre la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Les rivalités internes à l’UE vont aussi s’aggraver aussi entre les Etats d’Europe centrale qui refusent le conflit contre la Russie comme la Hongrie et la Slovaquie et dans une moindre mesure, la République tchèque, et les Etats les plus en pointe contre la Russie comme la Pologne et les pays baltes.
– Les opinions publiques sont de plus en plus sceptiques vis à vis du soutien à Kiev, qui draine les ressources financières et militaires des Etats, sans résultat sur la posture russe et l’évolution du conflit, mais aussi un risque d’escalade auquel les Européens de l’OTAN-UE ne seraient pas capable de faire face. Il n’est ainsi pas du tout garanti que les efforts dans la préparation à un conflit de haute intensité avec l’investissement dans les équipements nécessaires soit soutenu dans la durée, car les réticences des citoyens à approuver ce scénario sont très importantes et la mauvaise situation économique et l’endettement croissant des va rendre difficile cet objectif.
Dans l’optique d’une poursuite du conflit en Ukraine contre la Russie, et d’un soutien à bout de bras de Kiev, le temps joue pour la Russie qui ne dérogera pas de ses objectifs affichés, et que Washington n’a pas réussi à faire dévier.
Les rivalités géopolitiques internes à l’UE
Si le scénario le plus probable de confrontation hybride choisi par les capitales européennes pro-Kiev se précise dans la durée, même en cas de cessation des opérations militaires en Ukraine, de nombreuses déstabilisations sont à attendre, y compris en mode de basse intensité (tentatives de changement de régimes dans le pourtour de la Russie, déstabilisations, sabotages), Ce scénario d’instabilités pourrait s’éterniser car les Etats de l’UE et de l’OTAN seront incapables de changer le rapport de force, mais l’enjeu des rivalité internes européennes s’aggraverait.
En jeu est la question du pouvoir dans l’UE et l’invention de la menace russe est instrumentalisée dans la lutte pour le pouvoir et définir le chef de file de l’UE militarisée aussi à l’OTAN. Il exacerbe donc avant tout la rivalité géopolitique franco-allemande dans l’UE et la rivalité entre Paris, Berlin, Londres Rome et Varsovie dans l’OTAN.
Les idéologues de l’Europe intégrée et fédérale voient aussi dans la désignation de l’ennemi russe, l’occasion de relancer le projet d’intégration européenne qui rencontre de moins en moins l’adhésion des peuples.
La communication sur la soi-disant menace russe, a pour objectif de convaincre les populations de financer les complexes militaro-industriels otanisés qui rivalisent pour les contrats. La France veut éviter que les marchés européens de la défense ne soient dominés par les bases industrielles de défense allemande et Américaine qui sont engagées dans un processus de fusionnement. Le risque est que les complexes militaro-industriels deviennent un Etat dans l’Etat et cherchent à prendre le pouvoir pour au final menacer la sécurité européenne par une fuite en avant dans la course aux armements s’ils ne sont pas encadrés par des objectifs géopolitiques nationaux indépendants. Ils sont aujourd’hui au service de Kiev et des plans de sous-traitance géopolitiques de Washington.
De plus, les gouvernements des capitales européennes qui se sont positionnés en pointe dans la co-belligérence hybride en faveur de Kiev contre la Russie ont tellement désinformé sur la situation géopolitique réelle et annoncé une victoire ukrainienne inéluctable, qu’ils ne peuvent pas reconnaitre leur défaite désastreuse face aux citoyens qui vont leur demander des comptes. Ils vont donc choisir la fuite en avant dans la mesure de leurs moyens pour camoufler leur humiliation et tenter d’échapper aux futurs revers électoraux.
Derrière la question ukrainienne, la question allemande
L’angle mort de ce confit est la question allemande. Berlin en particulier a la ferme intention d’élargir l’UE à l’Ukraine afin d’affaiblir la Russie, selon une posture revanchiste vis-à-vis de l’histoire. Il faut se rappeler que Berlin était en pointe pour convaincre les Etats-Unis d’élargir l’OTAN le plus à l’Est possible depuis la chute de l’URSS, afin de se positionner comme puissance centrale européenne dans une Europe germano-américaine. Berlin va donc poursuivre le soutien à Kiev le plus longtemps possible, y compris dans le cas d’un retrait américain, dans la mesure de ses moyens, en synergie avec les capitales pro-Kiev d’Europe centrale, y compris dans l’éventualité d’une amorce de négociation avec la Russie.
Paris, à l’occasion du conflit en Ukraine s’est positionné sur le flanc Est pour contrebalancer la domination allemande dans la Mittel-Ost-Europa et pour éviter que l’Allemagne ne prenne une position hégémonique dans l’UE, comme puissance économique centrale avec l’Euro et comme Berlin l’a annoncé, une puissance militaire centrale avec son plan de réarmement.
Cependant Paris est embarqué dans un processus de vassalisation croissant vis-à-vis des objectifs géopolitiques germano-américains, en particulier depuis le conflit en Ukraine, mais aussi sur les temps plus longs depuis les guerres contre la Yougoslavie, mis à part la parenthèse avec le refus de l’axe Paris-Berlin-Moscou de l’agression de l’Irak par les Etats-Unis en 2003.
Paris cherche à promouvoir une autonomie stratégique européenne mais c’est une illusion, car Washington cherche à confier le rôle de chef de file de l’Europe militarisée à Berlin[xi] et au travers de l’OTAN, pas à Paris. C’est préférable pour Washington, car Berlin dépend du parapluie nucléaire américain, fusionne sa base industrielle de défense avec celle des Etats-Unis[xii], et se coule parfaitement dans la sous-traitance géopolitique des Anglosaxons depuis 1945. L’UE dominée par Berlin n’a pas pour priorité de faire émerger une industrie de défense européenne avec préférence européenne pour les achats d’armements mais permet l’achat d’armement américain avec les prêts de l’UE à l’Ukraine[xiii] et Berlin relance les investissements dans l’armement mais pour à son unique profit et cherche à devenir la première puissance militaire dans l’UE[xiv].
Paris perd ainsi sur les deux tableaux, ne peut pas prendre le rôle de chef de file de l’UE et s’éloigne de plus en plus de Moscou, alors que la Russie constitue un pôle d’équilibre important pour la France comme facteur d’équilibre vis-à-vis de cette Europe américano-germanique.
Le monde post-conflit en Ukraine
Si une sortie de crise est négociée et le conflit est gelé en Ukraine, la rivalité entre Etats-Unis et la Russie va évidemment se poursuivre, sur d’autres théâtres et selon différentes modalités et à différentes intensités, car dans un monde multipolaire, les pôles de puissance négocient la stabilité précaire et temporaire, mais la rivalité se poursuit. Le complexe militaro-industriel a trop à gagner à désigner la Russie et la Chine comme adversaires mais la Russie a réussi le coup du siècle, torpiller le monde unipolaire.
L’élargissement de l’UE à l’Ukraine
Selon le scénario promu par l’UE mais aussi par Washington, dans ses propositions de résolution de la guerre en Ukraine et Kiev, d’un élargissement de l’UE à l’Ukraine résiduelle, l’UE serait réduite pour très longtemps au statut de périphérie géopolitique d’un Grand occident dominé par Washington, et ne pourrait pas se rapprocher de la Russie, avec Kiev qui torpillerait toute tentative de cette nature avec les Polonais et les Baltes. L’Ukraine dans l’UE torpillerait tout rapprochement avec la Russie pendant des décennies.
Cet élargissement favoriserait aussi l’instrumentalisation de l’UE par Kiev et lui fournir l’occasion de se préparer à prendre sa revanche. Ce scénario aboutirait à une impossibilité pour l’UE de tirer avantage de l’émergence du monde multipolaire alors même que les Etats-Unis pourtant rivaux de la Russie, négocieront des arrangements bénéfiques américano-russes au détriment des Européens de l’UE. Avec l’élargissement de l’UE à l’Ukraine, un déplacement du centre de gravité géopolitique du projet européen s’aggraverait, et dériverait vers une Europe germano-américaine, ce scénario allant à l’encontre des intérêts géopolitiques de la France, marginalisée géopolitiquement et de la vision gaullienne d’une Europe continentale avec la Russie pour un meilleur équilibre géopolitique européenne et mondiale.
En réalité, la question de l’élargissement de l’UE à l’Ukraine va créer une pomme de discorde durable au sein de l’UE avec la Hongrie mais aussi entre la France et les Etats méditerranéens et du sud de l’UE, avec le déplacement du centre de gravité géopolitique vers l’Allemagne, puissance centrale de l’UE.
L’élargissement de l’UE à l’Ukraine ne sera pas forcément accepté par Moscou, étant donné que l’UE vassalisée cherche à se positionner en sous-traitant géopolitique des Etats-Unis et l’OTAN avec un ersatz d’article 5 au sein de l’UE pour défendre l’Ukraine.
A plus court terme, et dans l’optique d’un cessez-le-feu et dans la cadre d’une sortie de crise du conflit, les Européens de la coalition des volontaires en soutien à Kiev, sous l’impulsion de Paris et de Londres, proposent de positionner des troupes en Ukraine résiduelle. Toutefois, non seulement ce plan n’a abouti pour l’instant à aucune obligation de fournir des troupes (les Etats-Unis, l’Allemagne et l’Italie n’en fourniront pas et seuls la France, le Royaume-Uni, l’Espagne, la Belgique, la Norvège, l’Estonie et la Lituanie ont dit être prêts à participer à la « force multinationale » évoquée, mardi, par la « coalition des volontaires)[xv]. Toutefois, ce plan a été rejeté par la Russie[xvi]. Ce plan est donc totalement irréaliste et déconnecté de la réalité géopolitique mais aussi militaire, car l’enjeu majeur du conflit en Ukraine, est précisément pour Moscou d’éviter d’avoir des troupes et des infrastructures de l’OTAN sur le territoire ukrainien à ses frontières. Cette proposition démontre que leur objectif est de torpiller la négociation, pour ensuite accuser la Russie de bloquer et ensuite de convaincre Donald Trump de poursuivre la co-belligérence avec Kiev éventuellement de l’aggraver. Sans l’appui de Washington, les Européens estiment qu’ils n’ont pas la capacité à imposer leurs revendications. C’est une illusion, car même en synergie avec Washington, l’axe Washington-OTAN-UE-Kiev n’est même parvenu à faire plier la Russie, mais au contraire, a renforcé la détermination de Moscou.
La crise transatlantique avec la question du Groenland
Pendant que les Etats de l’UE et de l’OTAN se préparent à un conflit hypothétique sur le théâtre européen contre la Russie, Donald Trump cherche à annexer le Groenland au détriment du Danemark et des Européens. Alors que les capitales européennes communiquent de manière croissante sur une menace russe hypothétique, c’est Washington qui finalement exerce une menace explicite sur un territoire d’un Etat membre de l’UE. Cet objectif provoque la dégradation des relations transatlantiques, mais paradoxalement, entraine les Européens vers plus de vassalisation géopolitique. Washington cherche à élargir sa présence au Groenland sur le nouveau front arctique contre la Russie et la Chine. Il s’agirait de protéger le territoire du Groenland mais aussi le territoire américain par l’installation d’un bouclier anti-missile américain (Golden Dome)[xvii] et le relier à d’autres infrastructures antimissiles comme en Alaska. Ce projet participe par la même occasion du renforcer l’encerclement de la Russie et la Chine par l’enveloppement de l’Eurasie ce qui aurait pour conséquence de déstabiliser encore plus l’équilibre stratégique mondial en touchant à la dissuasion nucléaire. Il s’agit aussi du contrôler des nouvelles routes de transport arctique et des minéraux rares présent au Groenland.
Si les Danois et leurs alliés français, allemand et Britanniques sont opposés à l’annexion du Groenland par les Etats-Unis, ils envisagent de renforcer la présence de l’OTAN pour faire face à une menace russe et chinoise en réalité inexistante. Ils se coulent ainsi dans les objectifs géopolitiques américains qui cherchent positionner les Européens contre la Russie et la Chine[xviii] selon la doctrine de sous-traitance géopolitique. On peut imaginer une souveraineté formelle mais vide de sens du Groenland au sein du Danemark qui cherche à négocier une solution avec Washington[xix] avec le renforcement de la présence de l’OTAN au service des objectifs de Washington. La question du Groenland, accélère ainsi la vassalisation des Européens qui se positionnent comme en Ukraine selon une posture de sous-traitance géopolitique. Malgré la perte croissante de confiance vis-à-vis de Washington, et les déclarations politiques sur la nécessité de réduire la dépendance aux Etats-Unis, les Etats européens sont divisés sur le degré de résistance à adopter vis-à-vis de Washington. Le Premier ministre canadien a révélé que l’ordre occidental était une fiction basée sur le deux poids deux mesures, et que ce système inégalitaire s’appliquait désormais aussi aux alliés vassalisés avec la présidence Trump[xx]. Les Européens de l’UE et l’OTAN n’ont aucune marge de manœuvre immédiate car leur dépendance géopolitique, géostratégique, géoéconomique, énergétique et numérique aux Etats-Unis est structurelle. Seule la France est plus souveraine car elle possède l’arme nucléaire, mais de manière très relative car elle est un Etat membre de l’OTAN et de l’UE. Les Européens de l’OTAN et de l’UE ne pourraient regagner leur souveraineté de manière partielle que dans la longue durée et uniquement si la volonté politique existe, ce qui n’est pas encore démontré au-delà de la communication politique et des programmes de réarmement encore insuffisants qui sont ouvert à l’achat d’armement américain. Les Etats membres de L’UE et l’OTAN resteront divisés entre sur ces questions et il est douteux que ces organisations soient les plates-formes adéquates pour avancer vers plus d’indépendance. Des coalitions restreintes d’Etats seraient plus prometteuses
Le scénario alternatif de rapprochement avec la Russie
Le scénario alternatif à la sous-traitance géopolitique est de renouer le dialogue avec la Russie pour chercher une issue au conflit, et dans le meilleur des cas l’encadrer dans une nouvelle architecture de sécurité européenne. Le retour éventuel au dialogue a été proposé par Paris[xxi] et Rome[xxii], suivis de l’UE[xxiii], mais de manière très hypothétique et vague et révèle surtout l’impasse dans laquelle les capitales européennes se sont fourvoyées en cherchant à poursuivre le conflit avec l’avancée inéluctable de la Russie sur le théâtre ukrainien. Sans surprise, Londres est encore opposé à une reprise du dialogue[xxiv] car l’objectif géopolitique du Royaume-Uni, comme les Etats-Unis est de fragmenter l’Eurasie pour torpiller toute entente sur l’axe Paris-Berlin-Moscou-Pékin afin de maintenir la globalisation liquide des puissances maritimes et faire la sous-traitance géopolitique de Washington, contre la Russie et la Chine. Pire, dans les réseaux le plus opposés à la Russie dans les Etats membres de l’OTAN et de l’UE, on évoque, une architecture européenne de sécurité avec l’Ukraine mais excluant la Russie et les Etats-Unis, ce qui ne peut qu’aggraver la fracture géopolitique européenne[xxv].
Pourtant, si Washington a engagé des négociations bilatérales avec Moscou, il serait absurde que les capitales européennes ne fassent pas de même. Il est envisagé de nommer un représentant de l’UE pour négocier avec la Russie mais il est peu probable que l’UE soit capable de négocier un arrangement solide, minée pas les désaccords entre Etats membres et l’obsolescence de sa posture. L’engagement d’un dialogue au niveau bilatéral en formant une nouvelle coalition des Etats serait plus productive, mais les Etats membres de l’UE et de l’OTAN risquent dans tous les cas d’aggraver leurs divisions.
Le scénario probable selon cette perspective est la tentative d’une stabilisation de la situation et l’engagement de négociations qui prendraient beaucoup de temps car la confiance est absente entre les deux camps. Le conflit risque de se poursuivre pendant toute la durée des négociations. L’objectif serait à minima de chercher à éviter une escalade militaire et de faire coexister les Etats européens de l’UE et de l’OTAN, d’un côté et la Russie de l’autre.
Le scénario idéal à plus long terme repose sur la négociation d’une nouvelle architecture européenne de sécurité, même s‘il n’apparait pas très probable dans la situation actuelle. C’est pourtant le seul scénario qui permette de stabiliser l’Europe avec la prise en compte des intérêts de toutes les parties selon le principe de la sécurité indivisible. Cela ne sera vraisemblablement possible que lorsque les objectifs russes seront atteints, à savoir l‘abandon de l’élargissement de l’OTAN, la reconnaissance des nouvelles frontières avec la Crimée, le Donbass et les Oblast de Zaporojié et Kherson et une réforme fondamentale de l’Ukraine résiduelle pour lui ôter sa posture antirusse. Au-delà de ces revendications minimales pour un arrêt du conflit et pour stabiliser la situation dans la durée, il s’agirait aussi de revenir vraisemblablement aux enjeux de fond soulevés dans les propositions russes de décembre 2021. Un point central sera la question des infrastructures de l’OTAN aux frontières de la Russie, revendication formulée dans les propositions de 2021 avec une proposition de traité entre les Etats-Unis et la Russie sur les garanties de sécurité et un accord sur les mesures afin d’assurer la sécurité de la fédération de Russie et des Etats-membres de l’organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).[xxvi] Sans une négociation, refusée par Washington en 2021 avant l’intervention militaire russe, sur le contenu de ces propositions qui visent à construire une nouvelle architecture de sécurité européenne indivisible, il y a peu de chance d’arriver à un accord de fond entre Washington et Moscou. L’option d’une négociation avec une participation des plus grands Etats membres européens de l’OTAN et de l’UE sur un pied d’égalité, au moins formel, est pour l’instant très hypothétique, bien qu’elle soit nécessaire pour la stabilisation du continent à long terme.
Conclusion : L’émergence d’une architecture européenne de sécurité alternative ?
En conclusion, la doctrine de sous-traitance géopolitique des intérêts géopolitiques américains par les Européens de l’UE et de l’OTAN, à court et moyen terme, constitue un obstacle à une sortie de crise en Ukraine. Elle prolonge le conflit et aggrave la vassalisation géopolitique géostratégique des Européens à Washington. A plus long terme, il sera intéressant de voir si la dégradation des relations transatlantiques provoquera, au-delà des déclarations sans effet concrets, une autonomisation stratégique des Européens.
Potentiellement, la posture de sous-traitance géopolitique pourrait graduellement être abandonnée au profit d’une plus grande indépendance géopolitique de certains Etats européens, après le discrédit de l’UE et l’OTAN qui ont échoué à infliger une défaite géopolitique à la Russie. Ce scénario serait envisageable s’il existait une volonté politique dans certains Etats et certainement pas dans l’ensemble des Etats membres de l’UE et de l’OTAN. Il implique des changements de personnel politique à la faveur des élections dans les prochaines années. Ce scénario nécessiterait un abandon de la doctrine d’intégration dans l’UE et l’OTAN et le retour à des politiques d’équilibre géopolitiques entre Etats européens, notamment entre la France et l’Allemagne. Une telle évolution n’est possible que dans certains Etats, comme la France, qui, possède potentiellement les instruments de souveraineté avec l’arme nucléaire, un abandon des doctrines géopolitiques anglosaxonnes obsolètes et l‘émergence d’une réflexion géopolitique indépendante qui permettrait de réfléchir à des scénarios alternatifs.
A plus long terme, la défaite géopolitique inévitable des capitales européennes dans ce conflit devrait amener les futurs dirigeants politiques qui remplaceront les responsables de ce désastre à envisager un changement de posture. Il serait ainsi judicieux pour la France de refuser d’être coincée dans un rôle de sous-traitance géopolitique de Washington contre la Russie, mais à l’inverse se rapprocher de la Russie et pratiquer l’équilibre dans tous les espaces géopolitiques. Pour la France, il serait judicieux d’envisager un pivot géopolitique vers la Russie pour redonner la marge de manœuvre de la France comme nation d’équilibre afin de contrebalancer l’Europe germano-anglo-saxonne et l’axe des capitales pro-Kiev sur l’axe Londres-Varsovie-Stockholm-Pays baltes qui cherchent à entrainer l’Europe dans un conflit hybride durable avec la Russie.
Cela impliquerait une réforme fondamentale du projet européen porté par l’UE obsolète face à la nouvelle configuration géopolitique multipolaire, vers la réémergence d’une Europe des Etats-nations. Cette option est d’ailleurs promue par Washington, mais pour mieux contrôler les Européens, d’où la nécessité de s’écarter de cette doctrine géopolitique de sous-traitance et de reconstruire des Etat-nations souverains non alignés sur les priorités de Washington.
Ce scénario permettrait d’éviter la vassalisation programmée et éviter pour la France de se laisser entraîner par les alliances obsolètes à l’OTAN et l’UE otanisée dans des conflits qui ne correspondent pas aux intérêts nationaux, comme en Ukraine. Le projet européen devra ainsi choisir entre deux options géopolitiques (voir carte : Options géopolitiques européennes) soit rester une périphérie géopolitique dans un grand Occident sous direction américaine, avec fracture européenne et risque de condominium américano-chinois, soit une configuration plus équilibrée avec un rapprochement continental européen basé sur une Europe des nations souveraines, l’équilibre géopolitique et l’appartenance multiple aux différents espaces géopolitiques de coopération. C’est la voie indispensable pour éviter une nouvelle guerre froide (promue par les puissances occidentales), ou pire, des conflits permanents dans tous les espaces géopolitiques qui se propageraient à tous les conflits régionaux.
L’UE qui porte le projet européen est aujourd‘hui obsolète car tant qu’elle se considère complémentaire à l’OTAN et donc inféodée à Washington, elle ne conçoit pas autrement qu’un Rimland, un sous-ensemble de l’espace euro-atlantique sous hégémonie américaine contre la Russie. Sans réforme l’UE marginalisée pourrait pour laisser place à d’autres arrangements basés sur des coalitions plus restreintes qui porterait une volonté géopolitique partagée entre quelques Etats ambitieux.
Enfin, une négociation en toute indépendance d’une nouvelle architecture de sécurité continentale avec tous les Etats européens dont la Russie, à plus long terme, reste le seul scénario pour atteindre la stabilité. Pour promouvoir la stabilité, cette nouvelle architecture géopolitique de sécurité européenne devrait comporter une dimension eurasienne. Enfin, afin de préserver la civilisation européenne, qui est en danger, comme l’a souligné Washington dans la NSS 2025, un rapprochement avant tout avec la Russie, est nécessaire car la Russie est l’arche de Noé de la civilisation européenne.
Tant qu’un ce nouvel ordre spatial et géopolitique n’est pas accepté et mis en œuvre, les conflits se propageront à tous les espaces : Balkans, Baltique, Arctique, mer Noire, Caucase et Asie centrale.
Aujourd’hui encore, les leçons de la Deuxième Guerre mondiale n’ont pas été retenues, faute d’acceptation par les puissances occidentales de la multipolarité et le nouvel ordre spatial, c’est à dire l’impossibilité pour l’OTAN et l’UE de poursuivre leur extension et organiser le continent eurasien à partir de l’idéologie euro-atlantiste exclusive. La stabilité peut revenir en Europe, uniquement si la sécurité de la Russie est prise en compte. Si la question ukrainienne est surmontée et un nouvel ordre spatial est accepté entre Russie, Etats-Unis, Ukraine résiduelle et les capitales européennes, les nouvelles frontières et l’abandon de l’élargissement de l’OTAN vont permettre de stabiliser la situation
De nouvelles formes de maintien de la stabilité sont à inventer au niveau mondial car l’ordre unipolaire a vécu mais le système multilatéral issu de l’ordre géopolitique issu de la Seconde guerre mondiale reposant sur l’ONU est en danger car marginalisé par Washington, Le conseil de la paix proposé par Donald Trump pour la reconstruction et la stabilisation à Gaza menace de remplacer l’ONU, si ce type d’arrangement était généralisé à la gestion de tous le conflits au seul profit des Etats-Unis désireux de contourner un nouvel ordre multipolaire. Il reste pourtant aussi nécessaire même s’il doit être réformé. C’est aussi un élément qui pourrait rapprocher les Russes et les Européens de l’OTAN et de l’UE.


[i] National Security Strategy 2025, The White House, 2025. – URL:
[ii] Trump withdraws US from UN climate treaty and 65 other global bodies, Euronews. – URL :
[iii] La France n’a pas eu gain de cause: avec les milliards d’euros prêtés par l’UE, l’Ukraine pourra si elle en a besoin acheter des armes américaines (Paris souhaitait que les fournisseurs soient exclusivement européens). – URL: https://www.bfmtv.com/economie/la-france-n-a-pas-eu-gain-de-cause-avec-les-milliards-d-euros-pretes-par-l-ue-l-ukraine-pourra-si-elle-en-a-besoin-acheter-des-armes-americaines-paris-souhaitait-que-les-fournisseurs-soient-exclusivement-europeens_AD-202601140596.html
[iv] Paris veut que le prêt de l’UE à Kiev serve à acheter prioritairement de l’armement européen. Berlin refuse . -URL : https://www.opex360.com/2026/01/13/paris-veut-que-le-pret-de-lue-a-kiev-serve-a-acheter-prioritairement-de-larmement-europeen-berlin-refuse/
[v] George Friedman, « Europe: Destined for Conflict? », Chicago Council on Global Affairs. – URL: https://www.youtube.com/watch?v=QeLu_yyz3tc
[vi]La Coalition des volontaires valide des garanties de sécurité « robustes » à l’Ukraine, avec l’appui des Américains – URL : https://www.lesoir.be/720747/article/2026-01-06/la-coalition-des-volontaires-valide-des-garanties-de-securite-robustes-lukraine
[vii] Foreign Minister Sergey Lavrov’s remarks and answers to questions at a meeting with students and faculty of the MGIMO University, Moscow, March 23, 2022. – URL: https://mid.ru/en/foreign_policy/international_organizations/organizacia-po-zapreseniu-himiceskogo-oruzia/1805995/
[viii] X @realDonaldTrump
[ix] France’s top general expects ‘shock’ with Russia in 3-4 years. – URL:
[x] Paris Summit was theater, and much ado about nothing
Europeans are arguing for commitments that they cannot keep and Russia is bound to test, but not all agree anyway. – URL: https://responsiblestatecraft.org/paris-summit-ukraine/
[xi] Les Américains sont à la tête de l’Alliance de défense de l’Atlantique Nord. Il est désormais question dans les plus hautes sphères que cela change à l’avenir. Un leadership allemand est-il possible ? – URL : https://fr.euronews.com/2025/11/26/lallemagne-un-jour-a-la-tete-de-lotan
[xii] L’Allemagne tourne le dos à l’Europe : pourquoi Berlin mise soudain sur des drones militaires américains. – URL : https://armees.com/lallemagne-tourne-le-dos-a-leurope-pourquoi-berlin-mise-soudain-sur-des-drones-militaires-americains/?fbclid=IwVERTSAOzyndleHRuA2FlbQIxMABzcnRjBmFwcF9pZAwzNTA2ODU1MzE3MjgAAR4eiuU-XL75PnaBDlSRnXWfOmk9isS4uKxcEkIs4RP7IijmypUdr2hOTMENeA_aem_QQ7e2KIi2bDjiAt-UKRAYg&sfnsn=mo
[xiii] German’s economy pins its hopes on the defense industry . – URL: https://me https://www.spiegel.de/international/business/billions-for-the-military-germanys-economy-pins-its-hopes-on-the-defense-industry-a-720e1829-ffe3-4b51-bf44-479f91cbcb6cta-defense.fr/2025/12/11/varsovie-safe-industrie-defense-us/
[xiv] Germany aims to have ‘strongest’ military in Europe — Merz. – URL: https://www.dw.com/en/germany-aims-to-have-strongest-military-in-europe-merz/a-72546478
[xv] Guerre en Ukraine : peu de pays en Europe sont prêts à envoyer des troupes en cas de cessez-le-feu, – URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2026/01/09/guerre-en-ukraine-peu-de-pays-en-europe-sont-prets-a-envoyer-des-troupes-en-cas-de-cessez-le-feu_6661090_3210.html
[xvi] Any foreign troops in Ukraine to become legitimate targets for Russia — MFA. – URL: https://tass.com/politics/2071869
[xvii] @realDonaldTrump (accessed: 31.01.2026). https://truthsocial.com/@realDonaldTrump/posts/115893255826342514
[xviii] Sécuriser l’Arctique des incursions russes et chinoises, l’argument de Donald Trump pour s’emparer du Groenland. – URL : https://euractiv.fr/news/securiser-larctique-des-incursions-russes-et-chinoises-largument-de-donald-trump-pour-semparer-du-groenland/
[xix] ‘Fundamental disagreement’: Annexation row deepens after US-Denmark-Greenland talks | Euractiv – URL: https://www.euractiv.com/news/fundamental-disagreement-annexation-row-deepens-after-us-denmark-greenland-talks/
[xx] Davos 2026: Special address by Mark Carney, Prime Minister of Canada. – URL: https://www.weforum.org/stories/2026/01/davos-2026-special-address-by-mark-carney-prime-minister-of-canada/
[xxi] Vladimir Poutine se dit « prêt au dialogue » avec Emmanuel Macron, selon Moscou. – URL : https://www.franceinfo.fr/replay-jt/franceinfo/21h-minuit/23-heures/vladimir-poutine-se-dit-pret-au-dialogue-avec-emmanuel-macron-selon-moscou_7695634.html
[xxii] Meloni : « La dernière chose que je veux faire dans ma vie, c’est rendre service à Poutine » | Euronews . – URL : https://fr.euronews.com/my-europe/2026/01/09/meloni-la-derniere-chose-que-je-veux-faire-dans-ma-vie-cest-rendre-service-a-poutine
[xxiii] UE : porte ouverte aux discussions avec Poutine, mais « on n’en est pas là ». – UERL : https://fr.euronews.com/my-europe/2026/01/12/ue-la-porte-est-ouverte-a-des-discussions-directes-avec-poutine-a-un-moment-donne-mais-nou
[xxiv] UK Rejects Calls for Talks With Putin, Says There’s No Evidence He Wants Peace. – URL: https://united24media.com/latest-news/uk-rejects-calls-for-talks-with-putin-says-theres-no-evidence-he-wants-peace-15070
[xxv] Bond, Ian, European security in a time of war Standing with Ukraine, against Russia and without the US, Centre of European reform. 2025. – URL : https://www.cer.eu/sites/default/files/pb_IB_ukraine_ucl_2.12.25.pdf
[xxvi] 17 December 2021 13:30, Treaty between The United States of America and the Russian Federation on security guarantees. – URL: https://mid.ru/ru/foreign_policy/rso/nato/1790818/?lang=en
17 December 2021 13:26 Agreement on measures to ensure the security of The Russian Federation and member States of the North Atlantic Treaty Organization. – URL: https://mid.ru/ru/foreign_policy/rso/nato/1790803/?lang=en&clear_cache=Y17 December 2021 13:36,
Press release on Russian draft documents on legal security guarantees from the United States and NATO. – URL : https://www.mid.ru/en/foreign_policy/news/1790809/

