Transmettre ou consommer ?

Source: 25 mars 2026 – Fiorella Bertetto

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Nos deux pintes de IPA moussent tranquillement devant nous. Nous sommes assises sur des chaises hautes et toujours attablées à la même table, de la même terrasse du même restaurant. J’allume une clope, à cette seule occasion. L’apéro filles que je tiens pour rituel avec une amie proche.

On s’y donne des nouvelles du quotidien et de nos découvertes réciproques : un podcast, un musée ou une expo. Et puis on discute jusqu’à pas d’heure sur la marche du monde. Et cette fois-ci, elle me surprend avec cette révélation.

– « Ça y est, je pense avoir convaincu mon conjoint de ne pas faire d’enfant. Je suis contente, c’est un soulagement pour moi. »

Elle m’avait déjà parlé de son choix strict et radical de ne pas faire d’enfants. Mais il fallait tout de même conditionner cette décision à la validation de son conjoint. C’est un choix de vie et il faut l’assumer à deux.

– « Et pourquoi est-il si important pour toi de ne pas en faire ? C’est une affaire de liberté ? »

« Non c’est que je trouve ça irresponsable. Le monde, tel qu’il va, n’a rien de bon et je ne veux pas avoir la responsabilité d’envoyer un individu au casse pipe. Toi, ça te fait pas peur ? »

– « Si bien sûr. Mais c’est l’histoire de la vie. On a traversé la peste noire, le communisme, des guerres et l’humanité est encore là. La vie continue quoi qu’il arrive. Et il me semble qu’après chaque crise, il y a un renouveau. Sauf que s’il n’y a personne pour ce renouveau, bon, et bien c’est un suicide collectif ton bazar. »

– « Oui mais ta fille par exemple, quand elle aura 30 ans. Y aura-t-il encore de l’eau ? De la nourriture ? Des lieux de paix ? »

« Je ne sais pas. Qui peut l’anticiper ? Je n’ai pas de prise sur ça mais je peux l’éduquer de mon mieux pour qu’elle puisse surmonter ce qui l’attend et donner du sens à tout ça. »

– « Ouais, tu fais ton enfant et après chacun sa galère, quoi » me lance-t-elle avec le menton en l’air pour souffler sa fumée de madame-je-sais-tout.

– « Oula, comme tu y vas ma belle. Je comprends et je respecte fondamentalement ton choix de ne pas faire d’enfant, ok ?! Juste je t’explique mon point de vue. Prenons un exemple rafraîchissant. Imagines un village peuplé de pédophiles. Tu fais quoi ? Tu interdis la procréation pour éviter les souffrances ?

Ou bien tu t’occupes d’incarcérer les pédophiles pour que les enfants puissent vivre, rire et jouer sans être abusés ? »

– « Ah oui. Très éclairant. Et tu fais quoi pour les incarcérer ? Tu lèves tes petits poings menaçants et tu écris ensuite une chronique pour organiser le mouvement ? »

« Bah oui, fous toi de ma gueule, vas-y, on te dira rien ! J’ai pris cet exemple caricatural parce que lorsque je dénonce les raisons qui amènent notre société à s’organiser autour d’une productivité à marche forcée plutôt qu’autour de la transmission, tu y vois une forme utopique et nostalgique de réfléchir. »

– « Tu es nostalgique et utopique. »

– « Et bien, moi je trouve que tu es incohérente »

J’ai dit ça avec des yeux furibonds et le cœur battant. Ma main a tremblé et j’ai renversé ma bière sur mon pantalon. Exactement au niveau de l’humiliation : juste en dessous de la braguette. Je me lève pour afficher mon ridicule en faisant une révérence exagérée. Nous partons dans un fou rire qui réconcilie de tout.

Pourquoi nous pensons les choses de façon si différente ?

Pour elle, la mondialisation, la productivité, la croissance et tous les piliers de notre fonctionnement actuel est le fruit du progrès. Et le progrès, même s’il nous mène à la désincarnation de nos vies, ne se discute pas.

Elle refuse d’avoir des enfants parce que le monde va mal. Mais elle défend, alimente et préserve ce qui motive son renoncement.

Et puis tant pis pour ceux qui galèrent dans leur parentalité. Ils sont seuls et fatigués ? C’est leur choix. Ils ne finissent plus leur fin de mois ? C’est leur choix.

Tout relève d’un choix individuel et rien ne dépend d’une responsabilité collective.

Et là-dessus, elle se revendique fièrement socialiste.

Ça me fait bugger, je l’avoue.

De quoi me convaincre de ne pas l’être et d’inventer mon propre parti. Avec deux militants seulement : moi et ma plume qui se challengeraient en permanence pour trouver un peu de bon sens quelque part.

Mais parfois, elle me fait douter. Parce que sa vie est autrement plus funky que la mienne. En faisant ce choix, elle optimise son existence autour de ce qui lui fait plaisir – tout simplement. Elle aime voyager, elle voyage. Elle a voulu cesser de travailler, elle a pu se le permettre. Elle veut faire une grasse mat, elle l’a fait.

Elle a enlevé les contraintes et cueille les fruits faciles de l’existence. Tandis que moi, je me trimbale des convictions et des cernes jusqu’au milieu des joues.

J’aimerais succomber à sa façon de penser. J’aimerais me satisfaire. Mais, y a un truc qui ne fonctionne pas dans son raisonnement. Comment lui expliquer aussi l’émotion d’être mère. Comment parler de ce truc si viscéral, si puissant qu’il te rend indispensable à un être en devenir – un pur potentiel – ce qu’il y a de plus sacré dans l’existence ? Dur de trouver les mots et nulle envie de la convaincre.

Ça m’agace de voir mon amie s’adapter à n’importe quelle réalité sans en souffrir, en apparence. Le malaise devient déni (le monde va mal, cessons de vivre et tout ira bien !). La volonté d’action devient résignation. (ceci me rend malheureux mais comme c’est la norme, allons-y gaiement)

J’en allume une deuxième clope, tiens.

Et ensuite ?

Ensuite le tour de passe passe intellectuel et linguistique opère faisant que le mot « déni » se prononcera « sagesse » et le mot « résignation » se muera en « pragmatisme sans nuage ». Novlangue, niveau avancé !

Alors pourquoi j’ai publié un texte beaucoup plus intime que les autres mardi dernier ? Pourquoi passer par moi pour faire le pont avec mes autres chroniques ? Il me fallait essayer de comprendre pourquoi je ne parviens pas à me réfugier dans les échappatoires de la bonne conscience et du contentement. Et je découvre que dans l’intime, la névrose commence avec le déni. Et je ne suis pas tombée dans ce piège.

Et puis, je me suis demandé pourquoi je me cabre face à une réalité qui vient contraindre nos existences et limiter l’étendue de nos libres arbitres. Et j’ai découvert que pour ce qui est du collectif, le cynisme commence avec la résignation. Et j’aimerais que l’on ne tombe pas dans ce piège.

Mais pourquoi, ai-je ce réflexe quand tant d’autres s’arrangent de la réalité ?

Pourquoi est-ce si difficile pour moi de vivre en normalité ?

Pourquoi mon amie y parvient-elle et moi, non ?

Comment se fait-il qu’elle dorme si bien et moi non ?

Et en allant chercher dans l’intime, j’ai réalisé que j’écris toujours depuis une faille.

Qu’elle soit intime ou “géopolitique”, j’écris depuis un endroit où l’on sait que quelque chose cloche, sans toujours pouvoir le formuler. Sans toujours le conscientiser.

J’ai compris que je fais toujours confiance à mes sensations.

Là où il y a un malaise, il y a un sujet !

Pourquoi ?

Parce que si le malaise n’est jamais formulé, alors il ne donne pas de bons fruits. Il ouvre sur deux possibilités existentielles que pratiquent mon amie et tant d’autres. Appelons-les, sagesse et pragmatisme, pour ne vexer personne.

Formuler est toujours une tentative de vérité – une prise de conscience qui est l’amorce d’un possible changement et le choix d’un avenir renouvelé. Ne pas formuler, c’est accepter de n’avoir de prise sur rien et de défendre, par l’inaction, un système corrompu.

Alors évidemment, mes pensées ne vont pas changer le monde.

Évidemment.

Mais une idée qui passe, une pensée qui se transmet, une vérité cachée qui se véhicule d’un esprit à un autre, forme le tissage d’une autre réalité possible. C’est le travail des vilains petits canards dans les familles dysfonctionnelles. Souvent écartés. Rarement écoutés. Mais leur parole a entaché la bonne conscience du groupe. Le prochain empêcheur de tourner en rond sera moins seul. Car son malaise fera écho à quelque chose qui a déjà été formulé.

L’effet papillon. Donner une impulsion d’ailes – toutes petites soient-elles – c’est déjà participer au changement.

J’écris ces chroniques générationnelles dans cette intention. Je commence le traitement par moi – moi qui bois une mousse, moi qui m’étonne, moi qui m’indigne, moi qui ressens trop, Et en même temps, j’écris pour ceux qui s’étonnent aussi, qui ressentent le malaise mais ne le nomment pas.

J’aimerais devenir ce que je suis. Et dans ce travail de recherche de vérité, j’aimerais emmener avec moi toutes les personnes qui me liront et qui, elles aussi, voudraient tendre à une humanité qui serait ce qu’elle est possiblement !

Parce que s’il ne nous reste qu’à accepter sans broncher le monde tel qu’il tourne, et à nos adapter à ses absurdités sans les questionner, alors notre libre arbitre n’existe plus. Et je m’y refuse.

– « Parce que vivre n’est pas un long fleuve tranquille, ma bonne dame ! »

Mon amie lève les yeux au ciel avec un sourire en coin.

– « Qu’est ce qu’elle raconte encore madame Pipi ? »

– « Vivre, vraiment, c’est faire face, c’est résister, c’est transformer et participer de son mieux. Il faut relire Jonathan Livingston le goéland pour s’en convaincre. »

Le serveur pose notre troisième pinte, on lève nos verres et on trinque à cette conviction qui me file des cernes d’une vigueur remarquable :

– « Au goéland, Tchin ! »

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