L’engagement de la France dans le Caucase : opportunité ou risque ?

Par Cyrano des Saint Saëns

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La France est depuis longtemps l’un des acteurs extérieurs les plus importants et les plus
engagés dans le Caucase du Sud, une région stratégique située entre l’Europe, la Russie, le
Moyen-Orient et l’Asie centrale. Son implication remonte à l’après-guerre, en particulier à la
Conférence de paix de Paris, lorsque, à l’issue de la Première Guerre mondiale, les
républiques indépendantes d’Arménie, d’Azerbaïdjan et de Géorgie furent reconnues pour la
première fois. Ce moment marqua le début d’un intérêt français constant pour la région,
même si la soviétisation qui s’ensuivit limita son action jusqu’en 1991.
Avec l’effondrement de l’Union soviétique, la France s’est retrouvée dans une position
particulière par rapport aux autres pays européens : elle a en effet été le seul État d’Europe
occidentale à être membre du Groupe de Minsk, créé sous l’égide de l’Organisation pour la
sécurité et la coopération en Europe, avec pour mission de servir de médiateur dans le conflit
du Haut-Karabakh. Cette participation a permis à Paris d’exercer une influence directe et
continue sur le processus de négociation, se distinguant ainsi de puissances telles que
l’Allemagne ou le Royaume-Uni.
Au fil des ans, la France a démontré sa capacité d’intervention également dans les domaines
diplomatique et sécuritaire. Un exemple significatif est le rôle qu’elle a joué lors de la crise
géorgienne de 2008, lorsque le président Nicolas Sarkozy a personnellement négocié le
cessez-le-feu entre la Géorgie et la Russie. Parallèlement, Paris a activement soutenu
l’intégration euro-atlantique de la Géorgie, en renforçant les liens avec l’OTAN et l’Union
européenne. Toutefois, le rôle de la France dans le Caucase du Sud ne se limite pas à la
diplomatie. Ces dernières années, on a assisté à une nette augmentation de la présence
militaire et des investissements dans le secteur de la défense, en particulier en Arménie. Ce
changement représente l’une des évolutions les plus marquantes de la politique étrangère
française dans la région.
À partir de 2023, la coopération militaire entre la France et l’Arménie s’est considérablement
intensifiée. Paris a lancé une série de livraisons militaires comprenant des systèmes de pointe
tels que les radars Ground Master 200 produits par le groupe Thales, des missiles à courte
portée de type Mistral, des véhicules blindés Bastion et des systèmes d’artillerie CAESAR.
Ces systèmes sont conçus pour améliorer les capacités de défense aérienne et terrestre de
l’Arménie, dans un contexte marqué par une instabilité régionale croissante.
Sur le plan financier, les investissements français dans le secteur militaire arménien ont
connu une croissance rapide : alors qu’ils étaient quasi inexistants jusqu’en 2022, les contrats
ont atteint une valeur d’environ 74 millions d’euros en 2023, pour ensuite passer à plus de
200 millions en 2024. Outre la fourniture d’équipements, la coopération porte sur la
formation militaire, le conseil stratégique et des projets visant à développer l’industrie de la
défense arménienne. La France a également dépêché des instructeurs militaires et mis en
place une mission de défense permanente à Erevan, marquant ainsi un saut qualitatif dans sa
présence sur le terrain.

Ce renforcement des liens militaires reflète un changement stratégique plus large : l’Arménie,
sous la direction de Nikol Pashinyan, réduit progressivement sa dépendance vis-à-vis de la
Russie et de l’Organisation du traité de sécurité collective, en recherchant de nouveaux
partenaires en Occident. Dans ce contexte, la France se positionne comme l’un des
principaux garants de la sécurité arménienne.
Parallèlement à la dimension militaire, la France conserve également un rôle important dans
les secteurs économique et énergétique de la région, notamment dans ses relations avec
l’Azerbaïdjan. Des entreprises françaises telles que TotalEnergies ont participé au
développement des ressources pétrolières et gazières de la mer Caspienne, contribuant ainsi à
la construction et à la consolidation du « corridor gazier sud-européen », un réseau
stratégique reliant la Caspienne à l’Europe.
Ce corridor énergétique, qui comprend des infrastructures telles que le gazoduc
transadriatique (TAP) et le gazoduc du Caucase du Sud, est essentiel à la diversification
énergétique européenne, surtout depuis la réduction des approvisionnements russes. Bien que
la France ne soit pas le principal importateur de gaz azerbaïdjanais, son implication par
l’intermédiaire de ses entreprises énergétiques lui confère un rôle significatif dans la
gouvernance et le développement des voies d’approvisionnement énergétiques régionales.
Le Caucase du Sud représente en outre un nœud crucial pour la connectivité eurasienne, en
particulier dans le cadre du « Middle Corridor », une route commerciale reliant la Chine et
l’Europe en passant par l’Asie centrale, le Caucase et la Turquie. Dans ce contexte, la France,
en tant que membre influent de l’Union européenne, soutient des initiatives visant à renforcer
les infrastructures de transport, les liaisons ferroviaires et les réseaux logistiques, contribuant
ainsi indirectement à la stabilité économique de la région.
Cependant, l’intensification de l’implication française a également eu des conséquences
géopolitiques importantes. Le soutien croissant apporté à Erevan a en effet détérioré les
relations avec l’Azerbaïdjan, qui accuse Paris d’avoir renoncé à sa neutralité. Après la guerre
de 2020 et les événements de 2023 au Haut-Karabakh, les tensions entre Paris et Bakou se
sont sensiblement accrues, notamment en raison des livraisons militaires françaises à
l’Arménie et des positions politiques exprimées par le président Emmanuel Macron.
Ce nouvel équilibre a contribué à déclencher une dynamique de réarmement dans la région :
tandis que l’Arménie renforce ses liens avec la France, la Grèce et l’Inde, l’Azerbaïdjan
intensifie sa coopération militaire avec la Turquie, Israël et le Pakistan. Il en résulte un
système régional de plus en plus polarisé et caractérisé par une concurrence stratégique
croissante.
Dans l’ensemble, la France apparaît aujourd’hui comme un acteur multidimensionnel dans le
Caucase du Sud : diplomatique, militaire, économique et énergétique. Cependant, son
approche semble de moins en moins équilibrée par rapport au passé. Si, d’une part, Paris
cherche à consolider son influence par le biais d’investissements militaires et d’un soutien
politique à l’Arménie, d’autre part, elle doit faire face à des contraintes structurelles, telles
que la dépendance énergétique d’autres pays européens vis-à-vis de l’Azerbaïdjan et la
présence dominante d’acteurs régionaux comme la Russie et la Turquie.
À l’avenir, le rôle de la France dans la région dépendra de sa capacité à concilier ces
différents intérêts : soutenir l’Arménie sans compromettre définitivement ses relations avec

Bakou, contribuer à la sécurité régionale sans alimenter davantage la course aux armements,
et promouvoir la connectivité et les voies d’approvisionnement énergétique tout en
conservant une position crédible au sein de l’Union européenne. Il est probable que la France
continue de collaborer avec d’autres acteurs occidentaux, tels que les États-Unis et l’Union
européenne, mais aussi avec des partenaires émergents comme l’Inde et la Grèce, dans le but
de consolider une nouvelle architecture géopolitique dans le Caucase du Sud.

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