Quand Ludwig Marcuse lisait et critiquait Evola (1934)
Source : voxnr.fr – 4 juin 2026 – Ludwig Marcuse
https://www.voxnr.fr/le-fascisme-aristocratique-ludwig-marcuse-nous-parle-devola
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Ludwig Marcuse (1894-1971) était un philosophe et écrivain allemand d’origine juive. Émigré dans le Sud de la France à la suite de l’incendie du Reichstag, il s’installa en Californie peu avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, obtenant la citoyenneté américaine en 1944. Professeur de philosophie et de littérature allemandes à la Southern University of California, il retourna en Allemagne en 1962.
Les partisans des mouvements fascistes ne forment pas un groupe social homogène : ils ont seulement un vocabulaire commun, également fasciste, qui reflète à la fois une opposition réelle et imaginaire au système capitalistico-démocratico-parlementaire ; mais puisque cette opposition n’est pas spécifiquement fasciste, ce vocabulaire a souvent pour grand défaut de reproduire simplement les formes marxistes. Le vocabulaire fasciste est donc ambigu : il oscille entre des significations féodales, marxistes et honteusement capitalistes.
Le plus souvent, les vocables partagés ne parviennent pas non plus à dissimuler les volontés opposées qu’ils cachent : la lutte intestine des idéologies fasciste révèle seulement la tentative ratée de fonder des intérêts opposés. Récemment, nous avons rencontré la critique explicite du national-socialisme exercée par l’illustre fasciste Spengler. Le Spengler italien, encore plus explicite quant aux divisions internes au fascisme, se nomme le baron Julius Evola. L’un de ses pamphlets* caractéristiques, Impérialisme païen, publié à Rome en 1928, est désormais publié en traduction allemande avec une révision du texte original. Une nouvelle attaque contre l’Allemagne d’aujourd’hui – du point de vue du fascisme.
Afin de présenter le baron Evola au lecteur allemand, il est possible de le définir comme un von Papen italien ; ici, le Sacrum Imperium de Papen a été rebaptisé sous le nom d’« impérialisme païen ». Evola est antisocialiste, mais en même temps antiprotestant, anti-faustien et antinationaliste : il est, en tant que latin, conceptuellement plus soigné que Hugenberg (1), Papen et Spengler, le porte-parole classique de l’insolente réaction, tout juste mystiquement occultée. Evola a tourné le dos aux dernières hypocrisies dont un écrivain césarien comme Spengler ne s’était pas encore libéré. Papen – Spengler – Evola se rapprochent l’un de l’autre comme les trois dernières danses des voiles de Salomé : seul Evola danse totalement nu.
Avec cet antépénultième voile, ce qu’il laisse derrière lui est avant tout les nationaux-socialistes. D’après lui, les dictateurs sont, « d’un point de vue traditionnel, rien d’autre que des tribuns du peuple » ; en aucun cas le baron ne légitime le petit-bourgeois en voie d’ascension. L’aristocrate voit aussi que le pathos de la « communauté du sang, de la terre et de la naissance » exercer un effet de nivellement sur la société, comparable à la morale égalitaire de la Révolution française. Les véritables raisons de la lutte des fascistes aristocratiques contre la doctrine de la race apparaissent plus clairement encore dans l’œuvre d’Evola que dans celle de Spengler. Le « patricien » demande expressément que soient finalement abattues en Allemagne les barrières du « fanatisme racial et du nationalisme », car l’on risquerait autrement de « tomber dans un particularisme matérialiste et anti-traditionnel ». Ce passage mérite une explication ! « Matérialiste » : car Evola prévoit fort clairement où s’engage consciemment la « communauté nationale » raciale – c’est-à-dire vers le marxisme. « Anti-traditionnel » : parce que cette « communauté nationale » est en réalité privée de toute tradition ; car le « frère » [Volksbruder] lié à la race pourrait aisément traduire la Brüderschaft en fraternité*. « Particulariste » : parce que le frère racial pourrait un jour se dire que, selon cette doctrine, le paysan de la campagne romaine serait plus proche du baron de Rome que le baron de la Prusse orientale.
C’est pour cette raison que le baron, de même qu’il est antisocialiste, est aussi antiraciste et antinationaliste. Son souhait est d’engager une libération d’avec « la superstition de la “patrie”, de la “nation” ». L’État, la nation – une « invention française » moderne – et la tradition nationale sont d’après lui de simples abstractions : le nationalisme constitue fondamentalement un obstacle. Mais il est monarchiste et international, un accouchement tardif de la Sainte-Alliance. Le rejeton de Metternich écrit : « Dans les différents États, nous aurons alors autant d’aristocraties qui, en vivant dans une même tradition d’esprit et dans la même liturgie du pouvoir, en adhérant intérieurement aux valeurs essentiellement supranationales de cette tradition, pourraient déterminer, de fait, une unité à partir du haut ». Ce qu’Evola reproche au fascisme italien est que malheureusement – au sein même de son système – la monarchie « gouverne mais ne règne pas ». Malgré toutes les affirmations sur le commandement et sur la hiérarchie, le noble italien n’est aucunement convaincu du caractère aristocratique des fascismes au pouvoir.
D’après lui, « les prétendues hiérarchies du fascisme sont quasiment toujours constituées de simples chefs de parti, le plus souvent des individus provenant du bas, sans nom et dépourvus d’une véritable tradition intellectuelle, plus particulièrement dotés de la capacité de fascination des tribuns du peuple ou des condottieres selon le sens laïc de la Renaissance, que de traits véritablement aristocratiques ». Ce légitimiste erratique veut une Paneurope de princes. Il veut – en tant qu’adversaire de l’autosuffisance nationale et de l’Internationale – une Ligue des Trônes.
Hugenberg pourrait parler d’une chose de ce genre, si cela lui était permis. Mais il s’agirait probablement de la limite de son courage. Les fascistes allemands reculent devant les conséquences radicales de leur idéologie. Ils sont prêts à agir impitoyablement, mais non à penser impitoyablement. Ils se signeraient en lisant la phrase suivante : « L’antisémitisme radical n’est possible que s’il est aussi un antichristianisme ». Ils ne sont devenus antisémites que pour des raisons d’État et n’ont jamais eu le moindre intérêt à unir leurs forces avec le christianisme. Pour sa part, le catholique Evola signale plus spécifiquement dans le protestantisme « l’obscure et barbare vague sémitique » : « La Réforme est la grande chute de l’humanité nordique » ; « Luther est tout aussi éloigné de la véritable essence aristocratique allemande que le “socialisme” du Juif Karl Marx ». Evola met sur le même plan le sémitique, le protestant, le faustien et le bergsonien ; il déniche des parents juifs et français chez Luther et Faust. En présence d’une telle atmosphère aryenne, même M. Von Papen, qui n’oserait jamais contredire publiquement le proverbe selon lequel le travail « anoblit » les hommes, finirait par perdre son souffle. Il est encore trop habitué au corset idéaliste allemand pour pouvoir conférer à l’idée la simple « valeur d’un principe évocateur à mesurer sur la base de ses conséquences pratiques ». Quel sommet a donc atteint l’Italien, homme des cimes, tandis que Hitler, Papen et Mussolini sont restés sur la piste à haleter ?
N’oublions pas qu’il exprime seulement de façon naïve ce que ses collègues n’osent déduire ou révéler. Sur le sommet nordique de la tradition aryenne, il reconnaît l’ancienne sagesse des réactionnaires, d’après laquelle « la réalité du passé est aussi le mythe prophétique d’un avenir meilleur ». Et que montre ce passé, par exemple celui de l’Inde ancienne ? « Le retour au système des castes est le retour à un système de vérité, de justice ». En tant que strate inférieure, nous aurions ainsi le « sain labeur des classes inférieures » ; la « noblesse guerrière », en tant que strate moyenne ; et la « race de l’esprit et de la sagesse » comme strate supérieure ; quoi qu’il en soit, celui qui se tient au sommet est le monarque divin, « dont le pouvoir est occulte, omnipotent et inconditionné ». Le chemin menant à ce système passe à travers « une révolte à partir des fondements, qui nous libère de la machine ». Mais si l’on se demande dès à présent sur la base de quelles normes l’anarchie humaine moderne devrait être réorganisée dans un système de castes, la réponse est la suivante : « Celui qui est au-dessus ne doit demander aucune sanction ou reconnaissance, il doit plutôt se baser uniquement sur la conscience directe de la supériorité de ceux qui sont supérieurs et qui se placent dans une position supérieure, au-delà de toute preuve ». Ainsi, tous les Müller et les Meier (2), dans leur indubitable « sentiment de supériorité », se placeront sûrement « au-delà de toute preuve ». Que personne ne rit ! C’est dans ces grotesques conséquences que se cache la seule doctrine fasciste qui sait ce qu’elle veut, qui dit ce qu’elle veut : annuler les derniers siècles européens. Elle veut transformer une nostalgie romantique du passé en action réelle. Enthousiaste face à la fidélité des serfs et de la dévotion des artisans, enthousiaste vis-à-vis d’une vie de gentilhomme dédiée à son clan, le grand seigneur propose d’éliminer tout ce qui fait obstacle à la réalisation de ce rêve : le passé dégoûtant de l’époque bourgeoise. Ceux qui parlent davantage d’organique, ceux-là imaginent qu’une rose qui fleurit avec force a seulement besoin d’être énergiquement pressée pour revenir à l’état de bourgeon. Le fascisme aristocratico-réactionnaire est, si l’on souhaite distinguer les types psychologiques qui le professent, la même chose : un cynisme prédateur, ou un impuissant romantisme du passé, ou une folie mégalomane. En effet, personne n’est en mesure d’expliquer différemment cette phrase de 1933, si ce n’est de façon psychopathologique : « L’empire sera présent pour une personnalité, pour une personnalité supérieure, pour cette personnalité qui est capable de dire : “L’État, c’est moi” – mais la personnalité ne sera pas présente pour l’État ».
N’est-il peut-être pas superflu de considérer sérieusement la personne qui a écrit cette phrase ? Il faudra considérer sérieusement ce qui est en action. De nos jours, l’idéologie aristocratique joue un rôle incroyablement important : construite de manière inorganique dans l’imaginaire des marxistes ratés, elle est la seule défense idéologique contre l’inclination naturelle de la pensée de millions de personnes non instruites.
Ludwig Marcuse (3) in Das neue Tage-Buch, II, n. 2, février 1934.
1 – Alfred Hugenberg (1865-1951) était un politicien et entrepreneur allemand. Représentant de la droite réactionnaire, il fut ministre de l’Économie et de l’Agriculture au cours des premiers mois du gouvernement d’Adolf Hitler.
2 – Noms de famille typiquement allemands, que l’on peut comparer aux noms français Durand et Dubois.
3 – Ludwig Marcuse (1894-1971) était un philosophe et écrivain allemand d’origine juive. Émigré dans le Sud de la France à la suite de l’incendie du Reichstag, il s’installa en Californie peu avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, obtenant la citoyenneté américaine en 1944. Professeur de philosophie et de littérature allemandes à la Southern University of California, il retourna en Allemagne en 1962.

