Yves Lacoste, ou le retour des peuples sur la carte
Source: revue-elements.com – 22 juin 2026 – Trystan Mordrel
https://www.revue-elements.com/yves-lacoste-ou-le-retour-des-peuples-sur-la-carte/
Abonnez-vous au canal Telegram Strategika pour ne rien rater de notre actualité
Pour nous soutenir commandez les livres Strategika : “Globalisme et dépopulation” , « La guerre des USA contre l’Europe » et « Société ouverte contre Eu
À l’heure où beaucoup rêvent d’un monde sans frontières et d’une humanité indifférenciée, la disparition d’Yves Lacoste rappelle une évidence trop souvent oubliée : les peuples ne disparaissent pas des cartes parce qu’on le décrète. Géographe iconoclaste, penseur indépendant issu de la gauche, il a réhabilité la géographie comme science du concret, du pouvoir et des territoires disputés. Trystan Mordrel lui rend hommage.
Il est des disparitions qui rangent notre bibliothèque intérieure. Je ne saurais prétendre avoir été un lecteur fidèle d’Yves Lacoste, ni l’un de ces étudiants que son enseignement a durablement façonnés. Son nom, pourtant, accompagnait depuis longtemps quelques souvenirs épars : Géographie du sous-développement, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, Maspero, Hérodote, la géopolitique, le Vietnam. En découvrant les détails de sa vie, ces fragments se sont rejoints. Une figure s’est recomposée.
C’est peut-être ainsi que l’on mesure l’influence véritable d’un esprit : non à la régularité avec laquelle on l’a lu, mais à la manière dont il a laissé, dans la mémoire, des traces discontinues qui finissent par dessiner une direction. Yves Lacoste n’a pas seulement rendu la géographie intéressante. Il lui a rendu son sérieux politique. Il a rappelé qu’un territoire n’est jamais une surface vide, qu’une carte n’est jamais innocente, qu’un fleuve, une montagne, une frontière, un delta ou une ville ne se comprennent pas sans les hommes qui les habitent, les pouvoirs qui les disputent, les armées qui les traversent, les représentations qui les chargent de sens.
Un des ses titres les plus célèbres eut la force des évidences longtemps refoulées : La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre. Il fallait oser l’écrire en 1976, chez Maspero, dans un monde intellectuel où tant d’universitaires préféraient donner aux sciences humaines une respectabilité abstraite, comme si les mots de puissance, de domination, de stratégie et de territoire appartenaient à un passé honteux. Lacoste, lui, réintroduisait le tragique. Il rappelait que l’espace est disputé, que les peuples ne vivent pas dans des idées générales, mais dans des lieux concrets, et que gouverner suppose toujours une certaine intelligence des cartes.
Cette liberté fut aussi politique. Yves Lacoste venait de la gauche, d’une gauche de l’après-guerre marquée par le prestige du Parti communiste. Il aurait pu demeurer prisonnier de cette famille, par fidélité de jeunesse ou par discipline de milieu. Il quitta pourtant le PCF en 1956, au moment où la répression de l’insurrection hongroise rendait visible ce que les catéchismes idéologiques s’efforçaient de masquer. Chez lui, l’honnête homme fut plus fort que l’homme de parti.
On retrouve la même indépendance dans son rapport à la colonisation. Lacoste fut anticolonialiste, il soutint l’indépendance de l’Algérie, mais il ne céda pas pour autant au simplisme qui consiste à transformer l’histoire en prétoire moral. Il sut reconnaître, au Maroc, l’œuvre de Lyautey, son intelligence des structures traditionnelles, son souci de ménager certaines continuités, sa compréhension des autorités locales. Le géographe voyait plus loin que le militant. Il savait qu’une société humaine ne se laisse jamais réduire aux slogans que l’on plaque sur elle.
Des intuitions partagées
C’est ici que surgissent, malgré la distance des itinéraires, plusieurs convergences avec la Nouvelle Droite française. Lacoste n’en fut évidemment pas un compagnon. Il venait d’un autre monde, d’autres fidélités, d’autres combats. Pourtant, il partagea avec elle certaines intuitions majeures : l’importance des peuples, le refus d’un universalisme abstrait, l’attention portée aux représentations collectives, la critique du moralisme appliqué à l’histoire, la conviction que la politique ne peut être comprise sans les territoires.
La Nouvelle Droite a toujours refusé de réduire les peuples à des accidents provisoires de la modernité. Elle les a pensés comme des réalités historiques, culturelles, politiques, enracinées dans des formes longues. Lacoste, depuis la gauche, retrouvait cette évidence. Son intérêt pour la nation, notamment dans Vive la nation, allait contre le confort de son camp. Il avait compris qu’abandonner le fait national à ses caricatures était une faute. La nation, le drapeau, la mémoire commune, le sentiment d’appartenance, ne disparaissent pas parce qu’une classe bavarde décrète leur obsolescence. Ils travaillent encore les peuples, pour le meilleur ou pour le pire.
Son intérêt pour le tiers-monde participe de la même profondeur. Il ne s’agissait pas seulement chez lui de sympathie militante pour les peuples dominés, mais d’une volonté de comprendre les structures historiques, les blocages internes, les héritages sociaux, les effets démographiques, les rapports de domination. Là encore, la convergence avec certaines intuitions de la Nouvelle Droite est réelle : soutenir les peuples du tiers-monde n’a de sens que si l’on reconnaît leur droit à une histoire propre, à des formes politiques particulières, à une souveraineté réelle, et non si l’on projette sur eux les abstractions humanitaires de l’Occident.
Son intervention sur les bombardements américains contre les digues du delta du fleuve Rouge illustre parfaitement cette méthode. Il ne se contentait pas de condamner une opération militaire. Il en révélait la logique géographique. Bombarder des digues dans un delta densément peuplé, ce n’était pas seulement frapper une infrastructure. C’était menacer un milieu humain tout entier, un équilibre entre un fleuve, des terres, des cultures, des villages et une population dense. Lacoste montrait ainsi que la géographie est une science des vulnérabilités collectives.
Il n’est donc pas surprenant qu’il ait réhabilité, en France, le mot « géopolitique ». Le terme était suspect, presque tabou, longtemps associé aux ombres du XXe siècle. Lacoste eut l’intelligence de ne pas abandonner un outil parce qu’il aurait été compromis. Il le reprit, le déplaça, le rendit à l’analyse. Avec sa revue Hérodote, puis avec la définition des rivalités de pouvoir sur des territoires et des représentations contradictoires qui les accompagnent, il offrit à la pensée française un instrument dont elle ne pouvait plus se passer.
Cette audace explique son importance. Yves Lacoste n’a jamais accepté d’être enfermé dans une case. Géomorphologue de formation, il s’intéressa surtout à la géographie humaine. Homme de gauche, il prit au sérieux la nation. Anticolonialiste, il refusa la paresse anticoloniale. Universitaire, il osa parler de guerre, de pouvoir, de stratégie. Géographe, il força sa discipline à retrouver le monde réel, celui des peuples, des frontières, des conflits, des mémoires et des puissances.
Il eut sans doute ses angles morts, ses fidélités discutables, ses habitudes d’un autre temps. On pourra même lui reprocher, avec un sourire, d’avoir accordé au quotidien Le Monde une estime que le journal de Beuve-Méry pouvait peut-être justifier, mais que le catéchisme contemporain de la pensée officielle rend plus difficile à comprendre. Ce détail même dit quelque chose d’une génération pour laquelle les journaux avaient encore une gravité que notre époque leur a largement fait perdre.
Le point crucial est ailleurs. Yves Lacoste a rendu les peuples à la carte. Il a rappelé que la politique commence par une certaine manière de voir le monde, non comme une abstraction morale ou économique, mais comme un espace habité, disputé, raconté, défendu. Une frontière n’est pas seulement une ligne. Une région n’est pas seulement une surface. Une nation n’est pas seulement un appareil d’État. Un peuple n’est pas une population posée sur un fond de carte.
À une époque qui rêve d’humanité indifférenciée, de mobilité permanente et de territoires neutralisés, cette leçon demeure précieuse. Lacoste ne nous invite pas à fuir le monde dans les cartes. Il nous apprend au contraire à y voir les hommes

