Le rôle géoéconomique de la France dans les routes commerciales des pays du Golfe
Par Cyrano de Saint Saëns
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Les hydrocarbures et la dépendance énergétique structurelle
La dimension énergétique constitue l’épine dorsale des relations géoéconomiques entre la
France et les pays du Golfe. La France importe historiquement entre 30 % et 40 % de ses
besoins en pétrole de la région du Golfe, l’Arabie saoudite et l’Irak étant ses principaux
fournisseurs. TotalEnergies – qui, avec ses 200 milliards de dollars de capitalisation
boursière, figure parmi les cinq principaux opérateurs énergétiques mondiaux – maintient une
présence en amont significative au Qatar, où elle détient des participations dans les
principaux blocs de production du North Field, le plus grand gisement de gaz naturel au
monde, ainsi qu’aux Émirats arabes unis, où elle exploite des concessions pétrolières sur le
continent à Abu Dhabi par l’intermédiaire d’ADNOC.
La transition énergétique a partiellement redessiné cette dépendance structurelle, en
introduisant de nouveaux vecteurs de coopération dans le secteur des énergies renouvelables.
TotalEnergies et ENGIE ont signé des accords avec la société saoudienne ACWA Power,
avec l’émiratie Masdar et avec QatarEnergy pour le développement de projets d’énergie
solaire et éolienne offshore, ainsi que pour la production et le transport d’hydrogène vert. Ces
investissements, qui s’élèvent au total à plusieurs dizaines de milliards de dollars, reflètent la
volonté des deux parties de redéfinir leur relation énergétique dans une perspective à long
terme qui transcende la dépendance aux hydrocarbures fossiles.
Les routes commerciales et la position de la France dans les chaînes de valeur du Golfe
Du point de vue des routes commerciales, la France occupe une position structurellement
importante dans le système de transit des marchandises entre le Golfe et l’Europe occidentale.
Le port de Marseille-Fos, premier port méditerranéen en volume de trafic, est la principale
plaque tournante pour le tri des marchandises en provenance et à destination du Golfe via la
route du canal de Suez. L’achèvement du projet d’extension des quais et l’adaptation des fonds
marins aux nouvelles catégories de très grands porte-conteneurs (ULCV) ont renforcé la
compétitivité de Marseille pour capter les flux commerciaux du Golfe, en concurrence avec
les ports de la Northern Range (Rotterdam, Hambourg, Anvers).
La position géographique de la France en Méditerranée occidentale confère au pays un
avantage comparatif dans la gestion des flux logistiques entre le Golfe et l’Europe centrale et
méridionale. Airbus, dont le siège social est situé à Toulouse et dont les principaux sites de
production se trouvent en France, a conclu des commandes massives avec les compagnies
aériennes du Golfe – Emirates, Qatar Airways, Etihad – pour la fourniture d’appareils des
familles A380, A350 et A320neo, confirmant ainsi le secteur aéronautique comme l’un des
axes principaux des relations commerciales franco-golfiennes. À lui seul, le contrat de Qatar
Airways portant sur 50 appareils A321XLR, signé en 2023, représente une valeur catalogue
supérieure à six milliards de dollars.
Les flux d’investissements directs étrangers (IDE) constituent un troisième axe important.
Les fonds souverains du Golfe – au premier rang desquels le PIF saoudien, le QIA qatari,
l’ADIA émirati et Mubadala – ont réalisé en France des investissements cumulés estimés à
plus de 30 milliards d’euros sur la période 2005–2024, avec une concentration dans les
secteurs du luxe, de l’immobilier commercial et résidentiel parisien, de l’énergie et des
infrastructures. La récente acquisition de parts dans Stellantis par le PIF saoudien et l’intérêt
de Mubadala pour des participations dans le secteur de la défense français illustrent
l’intégration progressive des capitaux du Golfe dans les chaînes de valeur industrielles
françaises.
La concurrence géoéconomique et les défis émergents
L’émergence de la Chine en tant que principal partenaire commercial des pays du Golfe –
avec des volumes d’échanges dépassant désormais les 300 milliards de dollars par an et se
traduisant par l’influence croissante de Huawei dans les infrastructures numériques, de
CNOOC et CNPC dans l’amont pétrolier et de BYD dans le secteur automobile – constitue le
principal défi structurel pour la position géoéconomique française dans la région. La BRI
(Belt and Road Initiative) a donné lieu à des connexions infrastructurelles et financières avec
les pays du Golfe qui redéfinissent les routes commerciales traditionnelles et offrent aux
régimes du Golfe une capacité de diversification de leurs partenariats qui affaiblit le pouvoir
de négociation de Washington et de Paris.
La réponse française à ce défi s’articule à plusieurs niveaux. Sur le plan bilatéral, la France a
intensifié sa coopération dans les secteurs à forte valeur ajoutée où elle conserve un avantage
technologique : l’industrie de la défense, l’aéronautique civile et militaire, le nucléaire civil
(avec EDF et Orano respectivement actifs dans la construction de centrales et la fourniture de
combustible dans les pays du Golfe en phase de diversification de leur mix énergétique),
l’industrie pharmaceutique et le secteur agroalimentaire. Sur le plan multilatéral, la France a
encouragé l’inclusion des principaux pays du Golfe dans les instances de dialogue du G20 et
a soutenu l’ouverture de voies de coopération UE-CCG (Conseil de coopération du Golfe)
dans le cadre de la redéfinition de la politique commerciale européenne.
Enfin, une tension non résolue concerne l’articulation entre les engagements climatiques de la
France – qui s’est dotée d’objectifs de réduction des émissions parmi les plus ambitieux de
l’OCDE et qui héberge le Secrétariat de la Convention-cadre des Nations unies sur les
changements climatiques – et sa dépendance stratégique vis-à-vis des pétrodollars du Golfe,
tant sur le plan énergétique que sur celui des investissements et des contrats d’armement.
Cette contradiction structurelle, que les diplomates français ont tendance à gérer à travers la
rhétorique de la transition progressive et du partenariat énergétique transformateur, représente
l’une des vulnérabilités fondamentales de la projection géoéconomique française dans le
Golfe pour la décennie à venir.
L’analyse menée dans les pages précédentes permet de tirer quelques conclusions d’ordre
général sur la nature et la trajectoire de la présence française dans les monarchies pétrolières
du Golfe. En premier lieu, il convient de souligner la profondeur historique de ce lien, qui ne
peut être réduit aux aléas des contrats d’armement ou des crises pétrolières, mais qui plonge
ses racines dans une tradition d’engagement colonial et postcolonial ayant donné naissance à
des réseaux de dépendance institutionnelle, culturelle et technique à long terme.
En second lieu, la spécificité de la politique arabe française – avec sa capacité à maintenir
ouverts des canaux de dialogue avec des acteurs en conflit les uns avec les autres et à séparer
la coopération bilatérale des questions de gouvernance interne – s’est révélée à la fois un
avantage concurrentiel par rapport aux approches plus conditionnelles des États-Unis et du
Royaume-Uni, et une source de vulnérabilité face aux critiques internes et internationales
concernant la cohérence des valeurs démocratiques proclamées par la Ve République.
En troisième lieu, le déplacement progressif du centre de gravité géoéconomique du Golfe
vers l’Asie de l’Est – et en particulier vers la Chine – impose à la France de redéfinir sa
stratégie de positionnement, qui ne peut plus se fonder exclusivement sur les avantages
comparatifs de l’ère de la Guerre froide, mais qui doit construire de nouveaux vecteurs
d’influence dans les secteurs émergents de la transition énergétique, de l’économie
numérique et de la gouvernance des systèmes d’intelligence artificielle. Dans ce contexte, la
capacité de la France à mobiliser son pouvoir normatif au sein de l’Union européenne – en
traduisant les préférences réglementaires européennes en normes internationales qui
structurent les marchés du Golfe – pourrait constituer le levier géoéconomique le plus
important pour le maintien d’un positionnement stratégique dans la région au cours du XXIe
siècle.

