Pourquoi la gauche aime-t-elle le confinement?

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Source : https://www.progettoprometeo.it/perche-la-sinistra-ama-il-lockdown/ – Marco Malaguti – Traduit par euro-synergies.hautetfort.com – 15 mai 2021

Des États-Unis à l’Italie, de l’Allemagne à l’Espagne, la gauche a partout été le “parti du confinement”. Curieux pour ceux qui, ces cinquante dernières années, avaient fait de la liberté de circulation et de l'”interdit d’interdire” leurs étendards. Y a-t-il une raison à cela ou est-ce vraiment un coup de chance?

Au début de la pandémie, nous pensions que les mesures sévères prises par les autorités chinoises pour contenir les contagions (confinement total, couvre-feu, locaux fermés par l’autorité, etc.) n’auraient jamais été adoptées en Europe, et notamment en Italie. Mais comme souvent, la réalité a dépassé le fantasme, et la situation de notre pays nous est bien connue. Cependant, l’un des rares éléments de certitude, qui était également destiné à être balayé, était que toute la galaxie progressiste, qui avait fait de la liberté et de la mobilité ses drapeaux de guerre, aurait opposé une résistance farouche aux mesures coercitives adoptées par le gouvernement Conte Bis.

A vrai dire, les prodromes de la pandémie ont semblé donner raison aux préjugés précédemment entretenus: Matteo Salvini entendait mettre en quarantaine rien moins que les enfants arrivés de Chine. Un scandale digne de la pire droite souverainiste et raciste! Garder les enfants étrangers à la maison pour des raisons de santé? La folie! Fermer les frontières? Aucune chance. Ouvrez les ports (et les aéroports), embrassons les Chinois, tout le monde dîne au sushi wok et les déclarations de ce genre deviennent de plus en plus démentes. Vous frissonnerez, et rirez en même temps, si vous feuilletez l’un des journaux en kiosque entre janvier et février 2020. Entre un Nicola Zingaretti prenant l’apéritif dans un Milan désert et un Corrado Formigli dévorant un nem en direct à une heure de grande écoute sur La 7, il n’y avait aucun doute: les drapeaux de la gauche post-moderne étaient toujours les mêmes, liberté de mouvement à tout prix, interdit d’interdire, abolition des frontières, Erasmus permanent comme mode de vie. Il n’a fallu que quelques mois pour que ce paradigme soit complètement renversé. La même galaxie progressiste est maintenant alignée sur le camp diamétralement opposé. Non seulement ceux qui voulaient autrefois abattre toutes les frontières les ont maintenant rétablies, même entre les régions et les communes, une circonstance que nous pensions avoir déjà surmontée à la fin du Moyen Âge, mais ils ont même fait du “rester chez soi” leur propre croisade de civilisation.

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Autrefois réservée à la droite la plus réactionnaire et sécuritaire, la lutte contre les bivouacs et la vie nocturne sauvage est devenue l’apanage de la gauche, qui avait bâti sa fortune électorale sur le laxisme à l’égard du délabrement urbain, des repaires de drogués, des enclaves universitaires et de l’anarchie urbaine. De champion de la liberté, qui vit obstinément contre toutes les règles de la société bourgeoise bigote et réactionnaire, le jeune homme oisif en quête de défonce est devenu l’ennemi public numéro un. Pour ce faire, ils ont puisé dans la rhétorique la plus éculée de la pire gauche bureaucratique et anti-bourgeoise des ‘’années de plomb’’ les plus sombres: le jeune qui s’amuse n’est plus un ‘’nouveau partisan’’ mais un plouc bouffeur de sandwichs, un rustre, presque certainement aisé (et donc naturellement mauvais) qui veut juste s’occuper de ses affaires tandis que les personnes âgées, hier encore champions vivants et haïs de la pire droite populiste et eurosceptique, meurent étouffées par le virus dans les services surpeuplés des hôpitaux. Même le nomade, magistralement illustré par l’étudiant Erasmus, a été diabolisé en un rien de temps: adieu l’Europe pour visiter le backpacking, les coupons Interrail et les pèlerinages Ryanair. Désormais, il vaut mieux ne pas sortir de chez soi plus d’une fois par semaine, mieux si l’on est équipé de la sympathique appli de suivi d’état appelée Immuni, dont la fortune, cependant, s’est perdue en chemin. Aujourd’hui, le voyageur est un ‘’irresponsable’’, le voyageur est devenu un ‘’hédoniste vicieux’’ doublé d’un hurluberlu qui jette l’argent par les fenêtres, l’expatrié qui, après un an de travail semi-esclavagiste au Royaume-Uni, aimerait rentrer chez lui pour quelques jours pendant les vacances est un ennemi public, un ultra-conservateur attaché à la vieille Italie des petites villes et du ‘’familisme amoral’’. Restez dans votre studio exigu à Bristol. Greta et les environnementalistes vous remercieront. Si vous ne pouvez pas résister, demandez-leur de vous envoyer le proverbial “paquet d’en bas”, ça va sans dire, dûment aseptisé. Quant aux immigrés en transit entre la Libye et la côte sicilienne sur les proverbiales péniches, qui ont toujours oublié tous les protocoles sanitaires, il suffisait de ne plus en parler, car ils ne protestent pas, ils n’apparaissent pas dans les salles de classe en formation à distance, ils ne se plaignent pas dans les émissions de radio, ils ne se coordonnent pas pour protester. Les ignorer et faire taire leurs histoires, qui nous étaient si chères auparavant, a été moins difficile que nous le pensions. Il vaut mieux parler des infirmières.

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Mais comment tout cela a-t-il été possible ? Comment cette métamorphose a-t-elle été possible, probablement la plus rapide jamais réalisée dans notre paysage politique changeant et fluide ? Attention, la nouveauté ne concerne pas seulement l’Italie: en Allemagne, les Verts et la gauche sont les plus ardents défenseurs du confinement jusqu’au bout, et il n’est pas une manifestation contre les fermetures qui ne voit une mobilisation parallèle de collectifs antifascistes contre les “négationnistes”. Nous avons vu la même chose en Espagne, où le ‘’lockdownisme’’ a coûté à la gauche ibérique une défaite écrasante à Madrid qui a mis fin, entre autres, à la lumineuse carrière politique du leader de Podemos, Pablo Iglesias. Sans parler des États-Unis, où la paranoïa covidienne a été l’atout qui a conduit Joe Biden à la victoire contre le “négationniste” Donald Trump. La raison de la passion fulminante de la gauche pour les enfermements est donc à chercher en amont de toute considération locale ou nationale.

En effet, l’artificialité de la frontière, érigée par une certaine gauche radicale, entre les gauchistes rouges (ou “authentiques”) et les gauchistes dits fuchsia, apparaît avec force. Le contexte, le terreau, n’a jamais été aussi commun: la gauche occidentale post-moderne, en ce sens, est allée harmonieusement de pair avec la pratique répressive maoïste la plus brutale de la République populaire de Chine. Est-ce que nous parlons vraiment de quelque chose de différent, alors?

Dans la vision matérialiste, athée et substantiellement anarchique qui unit ces deux courants de pensée, la Nature est complètement dépouillée de toute connotation providentielle, voire de tout organicisme immanentiste. La nature, qui n’est plus la Création, mais un simple agrégat informe d’éléments atomiques groupés indifféremment en objets animés et inanimés, est présentée au progressiste comme un royaume générique du Chaos. La vie n’est qu’un voile de moisissure sur une planète rocheuse appelée Terre. C’est donc la tâche de l’homme, armé des critères de la raison, de la normaliser, de l’ordonner en vue d’une finalité historique supérieure. L’homme n’est pas l’agent de l’ordre, l’homme est l’ordre. Si l’homme devient providence, il s’ensuit l’axiome logique que tout, s’il est abandonné par l’homme, cesse d’être préservé. D’où la manie obsessionnelle de l’environnement (où l’homme est de façon ambiguë à la fois le problème et la réponse) et de la vie biologique nue, où l’on fait semblant de ne pas voir comment les hommes ont toujours survécu aux pandémies de toutes sortes. Dans la vision progressiste, tout doit être normalisé, sous peine de voir se répandre l’iniquité, la souffrance et finalement le désordre. De ce point de vue, la nature est un fumier, un grouillement purulent de pus biologique, une blessure dans le corps du Néant, comme l’a défini Georg Büchner. Le confinement n’est rien d’autre que la quintessence du progressisme élevé à un contexte social.

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Rien ne satisfait plus le politicien progressiste qu’une société qui a cessé de s’autoréguler de manière naturelle et qui, au contraire, obéit automatiquement aux ordres de l’utilisateur, comme s’il s’agissait d’un appareil électrique. Confinement oui, confinement non. Zone jaune, zone rouge, zone jaune, zone rouge. Savez-vous le plaisir et le sentiment de toute-puissance que vous ressentez en tant qu’enfant à allumer et éteindre la lumière de façon répétée? Là, on parle de la même chose. Dommage, comme les parents avaient l’habitude de nous prévenir, l’ampoule brûle. C’est de cela qu’il s’agit, de la conscience d’avoir un pouvoir plastique sur la réalité, de pouvoir faire défiler une multitude comme un seul homme, ce qui a toujours été le rêve humide de tout collectivisme, qu’il soit nationaliste ou égalitaire. Après tout, l’histoire est toujours maîtresse, et il n’est pas besoin d’archéologues pour démontrer que les régimes communistes et socialistes du passé, mais aussi du présent, n’ont jamais été les meilleurs amis de la liberté de mouvement et de divertissement. Entre les murs poétiquement rebaptisés barrières de protection antifascistes, les goulags, les villes fermées, le dépeuplement et le repeuplement forcés de régions entières en Union soviétique, en Chine, au Cambodge et en Europe de l’Est, les régimes qui aspiraient à la liberté la plus totale du peuple ont donné de nombreuses preuves de ce qu’ils entendaient par liberté. Certes, les râleurs ne manquaient pas non plus à l’époque, mais la responsabilité de la souffrance n’était-elle pas imputée aux saboteurs dont la débauche n’a fait que retarder sine die l’avènement radieux de la société communiste? Déjà à l’époque, les ennemis internes ne manquaient pas: parmi les dissidents, les clercs, les “asociaux”, les petits voleurs, les hédonistes et les “traîtres” génériques, il y avait l’embarras du choix, et si vous pensez que j’exagère, allez revoir le contexte idéologique et les sympathies géopolitiques de ceux qui, aujourd’hui, en Italie, soutiennent le confinement à tout prix.

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Et tout cela en gardant le silence sur la pratique néo-stalinienne de liquidation des soi-disant ennemis de classe. Là où le NKVD ne peut plus accéder, l’ordre d’un président régional suffit. Avez-vous un numéro de TVA? Vous n’êtes pas un employé (notamment de l’État)? Alors, fermer. Quoi qu’il en soit. Même si vous êtes affamé. D’ailleurs, on sait où vont les sympathies de ces commerçants. Si la révolution ne s’est pas encore manifestée dans les niveaux superstructurels de la société, rien de mieux que d’agir immédiatement à la base, en allant intervenir dans la base dite économique. Il ne faut pas être politologue pour comprendre que, pour ceux qui font des prolétaires et des assistés leur base sociale, leur disparition serait une tragédie. Au contraire, il vaut mieux que les prolétaires soient toujours plus nombreux, et cela, nous l’accordons, le communisme a toujours réussi à l’obtenir dans tous les endroits où il a pu arriver au pouvoir. La prosopopée vieille de 50 ans sur les libertés individuelles s’est révélée être un colossal cheval de Troie destiné à ébranler les défenses de la soi-disant “société bourgeoise”, exactement comme Karl Marx nous l’avait toujours rappelé, à savoir qu’on ne passe pas au socialisme si le capitalisme ne suit pas d’abord son cours, de sorte que la soi-disant gauche fuchsia n’a jamais perdu de vue son objectif ultime, tandis qu’une droite sans cervelle, riant devant les décombres du mur de Berlin, n’a rien pu faire d’autre que de s’asseoir à la table entre une coda alla vaccinara et une autre. Et les champions des droits civiques ? Des droits individuels ? Laissez-les aller en Chine, strictement avec un masque. Pas besoin de dépoussiérer, nous en sommes sûrs, ce que Lénine disait des idiots utiles.

Marco Malaguti.

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