Dislocations politiques et révolutions systémiques. La Russie, la triade et l’onde de choc de la crise ukrainienne

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Par Irnerio Seminatore / source : ieri.be – 30 janvier 2022

Irnerio Seminatore est essayiste et Professeur des Universités. Il est le président de l’Institut Européen des Relations Internationales (IERI) et le directeur de l’Academia Diplomatica Europaea (ADE) à Bruxelles.

Note de l’auteur : ce texte est divisé en deux parties, dont la première, à caractère académique, fait référence à l’Hégémonie et à ses interprétations et figure sur le site www.ieri.be

La deuxième partie, à orientation stratégique, s’insère dans le débat sur la sécurité européenne et sur les événements de dislocation politique en Europe de l’Ouest.

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TABLE DES MATIÈRES

AVERTISSEMENT

L’HÉGÉMONIE ET LA PUISSANCE GLOBALE 

LA PUISSANCE GLOBALE ET SES ATTRIBUTS.

LE LINKAGE, LA DIPLOMATIE TOTALE, L’ « ALLIANCE GLOBALE » ET LA « GUERRE HORS LIMITE »

STABILITÉ ET CRITIQUES DE L’HÉGÉMONIE

ASYMÉTRIE ET INCERTITUDES STRATÉGIQUES

DEREGULATION ET PRECARITE STRATEGIQUE DU SYSTÈME INTER-ETATIQUE

L’ERE DE L’ASYMETRIE

LES STRATÉGIES DES « COMBINAISONS CROISÉES »

STABILITE ET INSTABILITE DE L’ORDRE HEGEMONIQUE

HÉGÉMONIE ET EMPIRE

THEORIES DES CYCLES HEGEMONIQUES

STRAUSZ-HUPE ET LES REVOLUTIONS SYSTÉMIQUES

SECURITE ET SOUVERAINETE

L’UKRAINE, LA MER NOIRE ET LE THEATRE BALTIQUE

LA RUSSIE ET SES CONCEPTIONS POLITIQUES DE POLITIQUE ETRANGERE.

LA RUSSIE EST ELLE A L’OFFENSIVE ?  

L’HYPOTHESE D’INVASION DE L’UKRAINE ET L’ONDE DE CHOC PREVISIBLE                                                         

Depuis les années 1980, les transformations de la puissance structurent autrement l’hégémonie qui assume des caractéristiques globales. Or, la transition de la puissance mondiale classique à la puissance globale date de la course aux armements relancée par l’Administration Reagan. Ex post, on peut la définir comme le passage graduel de la puissance matérielle à la puissance immatérielle, de la puissance spécialisée à la puissance en réseau. La première est, dans la plupart des cas, une puissance régionale, géographiquement localisée, capable de faire face seule et simultanément à de grands conflits sur plusieurs fronts, la deuxième une puissance déspatialisée, présente en permanence et globalement sur tous les théâtres et sur tous les réseaux, économiques, technologiques, financiers, culturels et médiatiques. Cette présence permet, en situation de crise et de tension, le blocus, l’isolement et la quarantaine de la puissance perturbatrice ou hors la loi, cependant que l’absence de présence sur un ou plusieurs théâtres ou réseaux indique une carence structurelle et une faiblesse opérationnelle qui affectent sensiblement la capacité de manœuvre stratégique des acteurs en compétition.La gamme d’attributs et de sources de la puissance globale recouvre toutes les caractéristiques classiques de la puissance mondiale d’autre fois, au plan des ressources, des capacités matérielles ou de frappe, mais aussi d’influence politique et de nation building (émergence et recomposition d’un État de droit). Elle additionne les premières aux deuxièmes, qui sont celles de la puissance postmoderne, relationnelle, institutionnelle, diplomatique et médiatique. Au sens marxiste de l’analogie, la puissance mondiale classique est celle de l’infrastructure et de la société industrielle, tandis que la puissance globale reflète le développement exceptionnel de la superstructure et de la communication, de l’information et de l’« intelligence ».

LA PUISSANCE GLOBALE ET SES ATTRIBUTS.  LE LINKAGE, LA DIPLOMATIE TOTALE, L’« ALLIANCE GLOBALE » ET LA « GUERRE HORS LIMITE »

La puissance globale est en même temps tridimensionnelle et « hors limite ». Elle est terrestre, maritime et spatiale. Le réseau satellitaire est essentiel dans la collecte des informations géopolitiques et stratégiques vitales. Ce réseau est destiné à observer la morphologie du monde et ses transformations. Il capte et surveille le plasma immatériel de la communication humaine. Ce réseau constitue la ramification spatiale et, dans le même temps, l’épine dorsale du pouvoir centralisé de l’État. Il est l’outil essentiel de planification et de décision politique, géopolitique et stratégique ainsi que de la guerre secrète menée pour vaincre et pas pour convaincre.Au plan diplomatique, la méthode de gestion du monde comme outil de la puissance globale et, en même temps, comme technique de représentation se fait valoir par le linkage horizontal ou vertical. L’attribut le plus important de la puissance globale est le linkage, lui-même lié à la diplomatie totale.Le linkage désigne une démarche générale qui a marqué profondément la politique étrangère des États-Unis, surtout dans les grandes négociations stratégiques SAL1 et SAL2 des années 70. Il s’agit d’une interrelation verticale et horizontale entre les problèmes majeurs de la scène internationale. Les puissances qui ont des intérêts globaux disposent d’un nombre considérable de combinaisons ou de linkages entre acteurs et problèmes, entre problèmes et solutions.Ces problèmes vont des questions stratégiques et de non-prolifération, aux questions financières, technologiques et monétaires et aux tentatives d’amorcer un dialogue régulateur entre acteurs essentiels et acteurs non essentiels, voire perturbateurs, du système international. Cela prend forme autour de situations de tension et de crise, oscillant entre confrontation et négociation.

STABILITÉ ET CRITIQUES DE L’HÉGÉMONIE

Du point de vue historique, tout système international est marqué par une hégémonie ou une rivalité hégémonique au sein de constellations diplomatiques et militaires disparates.Or les hypothèses qui tournent autour de la stabilité hégémonique peuvent se résumer à la question suivante : « La stabilité d’un système est-elle le produit d’un acteur dominant, ou bien peut-on parler d’une cohabitation coopérative (condominium) entre unités politiques qui ne rend plus nécessaire l’émergence d’une hégémonie et donc d’une production de stabilité et de « sens » (philosophie, idéologie ou grandes visions du monde) ? (Serge Sur)L’hégémonie comme réalité et comme conception est-elle essentielle à un système international durablement marqué par la précarité des équilibres de puissance (balances) et par une incertitude stratégique permanente ? Ou peut-on se passer d’elle au nom de la mondialisation, sous forme d’autogestion planétaire des sociétés civiles et comme dépassement des paradigmes stato-centriques du système international ? Peut-on considérer la gouvernance globale décentralisée et la société civile transnationale et post-moderne comme des défis non surmontés d’Hégémon ? Le concept d’Hégémonie n’est-il pas aussi primordial pour un système inter-étatique que l’existence même des États, dont il est le principe organisateur fondamental ? Peut-il être retenu comme pertinent pour rendre compte des relations internationales actuelles ? Ou encore peut-il s’adapter et comment à une ère d’asymétrie, d’incertitudes et de rupture de la rationalité dissuasive ?Les critiques de l’hégémonie peuvent être reconduites à deux cultures, celle libertaire, humanitaire ou éthique du transnationalisme, émancipée de toute idée de contrainte, ou encore à la culture inter-étatique, de la contestation hostile et violente du Leader de système par d’autres États ou coalitions d’États. Cette contestation peut aussi venir des partenaires et amis géopolitiques et historiques. Les critiques ne concernent pas seulement les défis à surmonter pour gouverner le système international, mais aussi les limites du concept et de sa réalité et les menaces auxquelles est soumise l’Hégémonie. En troisième lieu, elle peut concerner le risque d’un déclin hégémonique en ses modalités et en ses enchaînements. Pour terminer, cette contestation peut-elle venir d’une autre réalité, celle de l’asymétrie et des conflits asymétriques conjugués à des affrontements classiques et majeurs entre grands pôles de puissance ? Nous traiterons cet aspect de la stratégie globale de l’Occident dans le chapitre « Asymétrie et Incertitudes Stratégiques ». Les causes du déclinisme demeurent toujours multiples et ne peuvent se résumer à un seul déterminisme, ni à un échec d’Hégémon. Ainsi, les désaccords sur le processus d’interdépendance ont conduit les analystes à intégrer la doctrine de la mondialisation dans le cadre du paradigme dominant, l’hégémonie, confirmant l’adoption de ce concept comme principe organisateur du système. Parallèlement, l’emprise croissante des flux transnationaux est venue se rajouter, sans les renier, aux écoles préexistantes du réalisme et du néoréalisme. Celles-ci se conjuguent au plan conceptuel en une validation de la rationalité prédominante, celle de l’hégémonie, comme pivot des relations de puissance qui s’imposent à l’observateur, historien et sociologue, comme la référence clé, mais non exclusive ni exhaustive, de l’analyse diplomatique et stratégique. En effet, cette figure se situe au cœur d’une scène internationale toujours en proie à l’anarchie, à la peur et à la révolte libertaire de la liberté, car l’hégémonie c’est la figure historique du protecteur et du garant de la sécurité. Par ailleurs, l’hégémonie a besoin de médiation et d’administration centralisées et donc de pouvoirs intermédiaires pour que les maîtres puissent avoir des sujets obéissants et ces derniers des maîtres sévères, donnant un sens à la soumission et à l’exécution technocratique des décisions. (Union Européenne)

ASYMÉTRIE ET INCERTITUDES STRATÉGIQUES

Le débat sur la gestion de l’hégémonie mondiale par les Etats-Unis, portant sur la pérennisation de sa fonction de primauté et sur le partenariat euro-américain, change de nature avec les attentats du 11 septembre.Au leadership et à l’hégémonisme américains jusqu’ici incontestés « global dominance » succède brutalement une érosion du leadership et de l’hégémonie des USA suivie d’une contestation de leur pratique et de leurs concepts.L’irruption du terrorisme et la généralisation des attentats suicides opère une rupture paradigmatique et conceptuelle avec la phase antérieure car elle remet en cause :– les relations stato-centrées classiques, au faîte du moment unipolaire.– le mode de gestion de l’Empire dans le désordre mondial.– la symétrie des rapports politico-stratégiques entre unités politiques de même nature, fondés sur la domination et la survie.Les attentats suicides et leur mépris de la vie ouvrent une brèche radicale dans la relation de « réciprocité du risque » et dans la dissuasion qui caractérisait les rapports d’État à État et remettent en cause le paradigme de rationalité sur lequel il repose. En effet, le principe du calcul rationnel est brisé, ouvrant sur une ère permanente d’asymétrie, de vulnérabilité et de dangers, par la dérégulation de trois ordres :

– de Westphalie (1648) [avec la prédominance des crises internes et des guerres insurrectionnelles comportant l’émergence de nouveaux acteurs infra-étatiques].

– de Yalta (1945) [par la sortie définitive de l’ordre bipolaire et des sphères d’influence rigides].

– de San Francisco (1947) [par les déceptions de la « sécurité collective » et les blocages du Conseil de Sécurité des Nations Unies dans la résolution des crises].

DEREGULATION ET PRECARITE STRATEGIQUE DU SYSTÈME INTER-ETATIQUE

Cette dérégulation est une rupture du calcul rationnel imputé à l’État par l’attaque en premier et l’adoption d’une stratégie du faible contre le fort. Il s’ensuit un nouveau paysage mental par la remise en cause de la plupart des équilibres antérieurs engendrant une grande précarité stratégique.Par ailleurs, une géopolitique éclatée aux rivalités régionales fortes (Inde/Pakistan, Iran/Arabie Saoudite, Corée du Nord/Corée du Sud, Chine/Japon…) impose une feuille de route difficile pour la sauvegarde de la stabilité. Cette multiplication des dimensions géostratégiques de la sécurité acquiert une signification particulière en raison de la montée en puissance de trois continents (Asie, Afrique et Amérique latine) et du déplacement de l’axe de gravité du monde vers le Pacifique et l’Océan Indien, le nouveau pivot des mers.Elle engendre une indétermination des points de repère et une incertitude sur la prévisibilité des comportements qui brouillent le calcul des intérêts, essentiels à la stabilité du système. Il en découle également que toute légitimité de la paix mondiale devient illusoire. Par ailleurs, l’accroissement de la défiance crée les conditions de désordres multiples et d’une guerre civile permanente en temps de paix.Ces incertitudes nourrissent un climat international de soupçons conduisant à des actions préemptives fondées sur l’intention au lieu de la volonté, distinctes des actions préventives (justifiées par l’activation de structures militaires offensives). Dans ces conditions, l’identification des menaces contraint à la création de dispositifs de réduction des incertitudes, dont le renseignement (interne et extérieur) est le fondement principal, le pilier de prévention majeure et l’outil d’ingérence discrète.Et cela pour au moins quatre raisons :

– pour éviter les « surprises stratégiques » ;

– pour déjouer l’opérationnalité immédiate des dangers ;                                                                     

– pour apporter au processus décisionnel une série d’informations fiables et exclusives ;

– pour disposer d’une expertise de long terme et d’une performance stratégique unique.

L’ERE DE L’ASYMETRIE                     

L’ère de l’asymétrie se dessine ainsi comme une période d’amplification du danger qui reflète une crise des structures politiques et une densité brownienne de la complexité internationale. Elle restreint également la fonction contre-aléatoire des stratégies d’Hégémon, aggravées par les zones d’ombre cachées de la société numérique, devenue une nouvelle dimension, d’offensives non signées, de vulnérabilités diffuses et de conflits non déclarés.Les conflits asymétriques préparent-ils la défaite du vainqueur ou contribuent-ils au déclin d’Hégémon ? Ce dernier est-il capable de maîtriser simultanément l’affrontement inter-étatique classique et l’avenir de la guerre asymétrique des faibles contre les forts, en faisant face à l’encerclement géopolitique des faibles ?En sa forme dynamique, le conflit asymétrique est un combat non conventionnel opposant le déséquilibre de l’action dispersée à la dominance frontale du plus puissant. Il s’agit d’un combat déréglé et hors-limites déjouant le combat codifié et prévisible.Appartient à la catégorie du combat asymétrique le combat défensif (ou contre-offensif) des forts, qui balkanisent une région par dérivations successives (Bosnie, Afghanistan, Irak) contre l’offensive en premier, portée par des acteurs mineurs fanatisés et déstabilisants.

LES STRATÉGIES DES « COMBINAISONS CROISÉES »

La riposte stratégique des forts contre les faibles peut reposer sur une stratégie d’intimidation, de manipulation et de corruption. En revanche, la riposte des forts contre les forts (ou contre d’autres acteurs du jeu symétrique), se fait valoir par l’intimidation (Obama/Hollande vis-à-vis de la Syrie) et/ou par la menace d’attaques préemptives (Israël-Iran, USA-Irak). Dans d’autres circonstances, la combinaison croisée de la « Balance of Power » pratiquée par les puissances traditionnelles avec le soutien des alliances classiques et de la « Balance of Threats » avec l’appui des « coalitions of the willings » contre les puissances montantes (en exploitant un mélange de menaces et de vulnérabilités) affaiblit à long terme l’acteur hégémonique. Celui-ci s’efforcera alors d’exercer une forme d’arbitrage du jeu international ou de « Global Leadership », par une politique de « Linkage stratégique » dans les différents systèmes régionaux, au lieu de la « Global dominance » du système unipolaire du passé.

STABILITE ET INSTABILITE DE L’ORDRE HEGEMONIQUE

L’existence d’un ordre hégémonique est liée à une certaine conception de la stabilité du système (Gregory Vanel) et celle-ci aux interrogations sur le déclin hégémonique. L’analyse des cycles hégémoniques se prévaut de la théorie des cycles politiques longs, dont le paradigme repose sur l’hypothèse que l’hégémonie est de nature dynamique.Cette théorie s’inscrit pleinement dans la conception du processus historique comme succession de phases de stabilité (Kindelberger, Gilpin, Kebadjian, Strange), entrecoupées de phases d’instabilités, de désordres publics et de crises (de puissance, de légitimité et d’équilibre). Au cours d’un cycle – selon cette conception – les sources du pouvoir d’Hégémon s’entrelacent avec les courbes de la stabilité du système et à l’issue de cet enchaînement intervient une grande guerre, comme rupture du cycle (P. Kennedy, M. Olson, Goldstein), ce qui comporte une remise en cause de l’ordre antérieur.La production de stabilité de la part d’Hégémon est essentielle, affirme cette approche, pour garantir l’ordre international soit par la création de biens publics (économie) soit par la production de valeurs et de légitimité (culture). Et lorsque le rôle stabilisateur assuré par l’Hégémon fait défaut, la prise en charge collective de la stabilité est assurée par la communauté internationale (Keohane). Par ailleurs deux diverses temporalités assurent le changement : l’une fondée sur la répartition des pouvoirs au sein du système et l’autre sur le maintien du système international (Krauser).

THEORIES DES CYCLES HEGEMONIQUES

De manière plus précise, la théorie des cycles hégémoniques s’efforce de distinguer la reconfiguration globale du pouvoir hégémonique au sein du système (remise en cause de l’hégémonie), de l’évolution d’Hégémon vers une diverse restructuration interne de son pouvoir. Dans cette deuxième hypothèse, on décèle l’existence d’un cycle secondaire dans l’évolution de l’hégémonie elle-même. Les théories des cycles longs, à caractère économique (Kondratieff et Schumpeter) ou à caractère politique (Modelski, Goldstein), vérifiées ou non empiriquement, autorisent des scenarios d’avenir et des projections dans le futur qui viennent se rajouter aux approches de l’hégémonie comme pouvoir structurel, puisqu’elles constituent des théories évolutionnistes et dynamiques.Dans son ouvrage « Les vagues longues de la conjoncture » de 1926, N. Kondratieff met en évidence la fonction et la durée des cycles longs économiques (50/60 ans) et cette approche est reprise plus tard par Schumpeter par la mise en exergue du phénomène de « destruction créatrice » du capital, dans la transition entre phases montantes (ou d’expansion) et phases descendantes (ou dépressives) du même cycle (environ 25 ans).Or cette innovation conceptuelle a produit à son tour une contestation et une adaptation politiques avec Modelski en 1983 et Goldstein en 1988. Ces auteurs ont mis en évidence que les cycles économiques interfèrent avec les cycles hégémoniques (de 120 ans pour Modelski et d’environ 150 ans pour Goldstein), qui engagent l’ensemble du système international par leurs dimensions géopolitiques, stratégiques et civilisationelles².

HÉGÉMONIE ET EMPIRE

L’idée du cycle est de nature organiciste et elle est fondée historiquement sur le modèle des hégémonies du passé. Le constat selon lequel la naissance, l’ascension et la mort d’un organisme vivant l’amènent inexorablement à son déclin et à sa mort, en passant par des phases de consolidation et de mûrissement, est ancienne et prémoderne.Elle est justifiée philosophiquement en termes de devenir, de processus et de durée, car rien ne reste immuable au cours de l’Histoire et des analogies impressionnantes existent dans l’observation concernant la décadence des grands États ou des grands Empires. C’est dans la foulée de cette analogie que la notion d’Hégémonie interfère avec la notion d’Empire, en se différenciant de celle-ci (M. Battistella), car la première implique une relation dialectique entre coercition et consensus et des rapports d’indépendance entre sphères distinctes de pouvoirs relativement autonomes et souverains, étatiques et infra-étatiques, et la deuxième met en œuvre une logique de domination, de verticalité, de hiérarchie et de bureaucratisation, entre une multiplicité de centres de pouvoirs (obéissance et exécution par voie de règlements) s’étendant à un espace géopolitique déterminé et y assurant un contrôle diplomatique, une protection stratégique et un transfert des ressources par la contrainte.Ainsi, la distinction entre Hégémonie et Empire semble reposer davantage aujourd’hui sur la gestion de l’ordre international par l’exercice d’un contrôle libéral et informel (Hégémonie) plutôt que formel et direct, par le maintien de la coercition (Empire) de la part de la puissance prépondérante sur la politique interne et extérieure d’autres souverainetés.Dans ce contexte, « la paix par l’empire » apparaît comme liberticide, même si elle vient d’une démocratie impériale comme les États-Unis et se donne pour but de façonner les relations internationales au bénéfice du système dans son ensemble et sur la base d’une gestion lockienne (Hobson), ou d’un « gestion non territoriale » (S. Strange). L’Empire non territorial (USA) implique une participation des marchés et des institutions financières internationales (FMI, BM, OMC, OCDE, BCE, ONU, etc), des firmes multinationales et des élites mondialisées. L’extension de cette gestion à une économie financiarisée et interconnectée, sécrète une bureaucratie impériale immense, capable de durer dans le temps par la force de l’inertie et par la constitution d’intérêts propres.Les analyses néo-marxistes de l’économie capitaliste mondiale voient dans la notion d’empire plus une « économie-monde », qu’un système de gouvernement et de contrainte unique, assurant le transfert des ressources à l’Hégémon par l’intermédiaire du marché, plutôt que par la coercition et cela par la compétition entre une multiplicité de centres de puissances économiques, plutôt que par l’organisation politique et culturelle de ces puissances.Ainsi, la notion qui se réfère le mieux au système international d’aujourd’hui, anarchique, multipolaire et partiellement décentralisé mais extraordinairement interconnecté, est celui inclusif de « Puissance hégémonique globale », une puissance hors-norme et « hors-limites ».

STRAUSZ-HUPE ET LES GRANDES REVOLUTIONS SYSTÉMIQUES

L’analyse des relations entre pouvoir et valeurs, ou entre puissances hégémoniques et transformations du système international, a été au cœur des préoccupations de Robert Strausz-Hupe, dont l’originalité en a fait un classique dans l’étude des grands cycles de transition pluriséculaires.Le concept plus prégnant de Strausz-Hupe est celui de « révolution systémique ». L’histoire du monde civilisé serait scandée par quatre grandes conjonctures de changement, embrassant l’univers global des relations du monde occidental.Il s’agirait de « révolutions » concernant les grandes aires de civilisations connues, ayant eu lieu par vagues ou par conflits en chaîne, lorsque la structure des rapports d’une unité systémique, prise comme type d’organisation, n’aurait plus été en mesure de fournir des réponses adéquates aux besoins et aux défis émergents.L’humanité aurait connu, en somme, quatre grands modèles de mutation :

− L’antique ou impérial, commencé avec la guerre du Péloponnèse et achevé, après quatre siècles, avec un seul empire universel. Toute une aire de civilisation, la Méditerranée, qui constituait l’univers entier des anciens, en fut secouée jusqu’à ses fondements. Le système des États n’était plus le même à la fin de l’époque considérée, car on passa du système fragmenté des cités grecques à l’Empire unifié de Rome ;

− Le féodal, issu de la désagrégation et de l’effondrement de l’ancienne unité, à partir du Ve siècle de l’ère vulgaire et comportant une multiplicité pulvérisée de formes politiques, sous le couvert fictif de la double unité de l’Église et du Saint Empire romain germanique ;

− Le moderne, depuis l’aube de la Renaissance, le système féodal cède à la nouvelle configuration de pouvoir, le système des États-nations, s’affirmant définitivement en 1648 avec la « Paix de Westphalie » ;

− La « révolution systémique de l’âge planétaire », débutée au XXe siècle, accélérée après la Deuxième Guerre mondiale, avec le processus de décolonisation aujourd’hui achevé et poursuivi avec l’implosion de la bipolarité et les ajustements successifs pour la définition d’un système multipolaire. Le rapport « espace – ressources – démographie » allait subir, depuis la fin de l’ordre bipolaire, une modification radicale, suivi par des « ruptures » dans la hiérarchie et l’importance des mutations technologiques, scientifiques et spatiales. Ainsi, des divergences nouvelles, des dissymétries anciennes et des antagonismes stratégiques et politiques se manifestent aujourd’hui entre les zones grises du globe, dont les issues peuvent être inscrites dans les grandes analogies historiques et dans les modèles de transition connus.

DEUXIÈME PARTIE

SECURITE ET SOUVERAINETE

La grande majorité des analystes expriment  la conviction que le système international actuel opère une transition vers une alternative hégémonique et ils identifient les facteurs de ce changement, porteur de guerres  de haute intensité, dans une série de besoins insatisfaits et principalement dans l’exigence de sécurité, repérable dans les conflits gelés et dans les zones d’influence disputées (en Europe, dans les pays baltes, en Biélorussie et en Ukraine et, en Asie centrale, au Kazakhstan , au  Kirghizistan, Afghanistan et autres points parsemés )  L’énumération des ces besoins va de l’instabilité politique interne  et de ses  problèmes  irrésolus, mais sujets à l’intervention de puissances extérieures, à  l’usure des systèmes politiques démocratiques, gangrenés en Eurasie , par l’inefficacité ou par la corruption et, en Afrique, par le sous-développement, l’absence d’infrastructures modernes, la santé publique et une démographie sans contrôle. Cependant le trait prédominant et grave demeure l’absence, au niveau du système, d’une leadership mondiale établie, capable d’imposer et de faire respecter les règles crées par elle-même.Or, sans la capacité d’imposer la stabilité et de s’engager pour la défendre et sans pouvoir compter sur la relation symbiotique  entre l’hégémonie déclinante (USA) et l’hégémonie montante (Chine), comme ce fut le cas entre la Grande Bretagne et les Etats-Unis,  Hégémon ne peut exercer une prépondérance de pouvoir, par la diplomatie, l’économie, la coercition, ou la persuasion, que s’il ne garde pas  une suprématie inégalée, dans au moins un aspect essentiel du pouvoir international ( armée, organisation militaire, avancées technologiques, ou autres  ). Or, selon Modelski, les guerres majeures relèvent essentiellement de décisions systémiques. Elles doivent tenir compte de l’échiquier mondial, de la constellation diplomatique et du jeu des alliances, mais aussi de l’intensité et de la durée d’un engagement militaire éventuel ; en particulier  de mauvais calculs et des pulsions irréfléchies et revanchardes de certains acteurs (Kiev -Donbass). Un signe d’affaiblissement de la puissance hégémonique est constitué en outre par la considération, réelle ou symbolique, que l’acteur dominant n’est plus bénéfique ou déterminant pour les grandes puissances ainsi que pour la communauté internationale. La manifestation la plus évidente de ce retournement du poids international d’Hégémon, repose sur le rabaissement diplomatique, la perte de rang et l’exclusion des négociations diplomatiques de ses alliés les plus proches (Union Européenne). C’est le signe d’une régionalisation contre-productive de la sécurité et de la distinction entre théâtres d’action futurs.

L’UKRAINE, LA MER NOIRE ET LE THÉÂTRE BALTIQUE

Alors qu’aux frontières de l’Ukraine, une guerre de haute intensité ne peut être exclue et que la politique extérieure de deux des puissances de la Triade (les Etats-Unis et la Russie), testent leurs volontés et déterminations réciproques en Europe centrale et orientale, la géopolitique de cette zone, apparaît divisée, aux yeux de la Russie en deux théâtres, la Mer Noire et la Mer Baltique et comporte deux stratégies différenciées.Dans la Mer Noire, depuis la guerre de 2008 entre la Russie et la Géorgie, puis à partir de 2014, avec le retour de la Crimée dans le giron de la mère-patrie, s’exerce une prédominance militaire russe, contrastée par les agissements militaires de la Turquie, gardienne des détroits du Bosphore et des Dardanelles selon la Convention de Montreux (1935). Moscou y montre une préoccupation légitime, face aux tentatives de l’Otan de prendre de l’ascendant dans son flanc Sud, en menaçant directement le cœur de la Russie et en brisant la continuité stratégique avec la Syrie, la Méditerranée, le Proche et Moyen Orient et le Golfe.Dans la deuxième en revanche, depuis 2010, l’hypothèse d’une projection des forces russes vers le théâtre de la Baltique (Estonie, Lettonie et Lituanie, auxquelles il faut joindre récemment la Finlande et la Suède), est l’un des scénarios d’affrontement prévisibles, selon le documentaire de la chaîne britannique BBC, Word War Three. Inside the War Room. L’impact psychopolitique de cette hypothèse, prenant en considération le caractère indéfendable de ces pays par l’Otan et par l’Occident, a eu pour but d’influencer la politique régionale d’Hégémon, sollicité à intervenir. Par la mise en œuvre d’une dissuasion par le déni, les pays baltes sont ainsi parvenus à influencer les orientations de l’Allemagne et des Etats-Unis, dans la conception de contre-mesures, politiques, économiques et énergétiques (blocage de Nord Stream 2), ainsi que le durcissement de la position de la Pologne.A l’échelle globale, la surextension impériale d’Hégémon, disposant de bases militaires dans plus de cinquante-cinq pays, produit d’elle-même des stress stratégiques et s’approche de plusieurs points de rupture.Par ailleurs la vulnérabilité des pays de la Baltique, mise en exergue par un rapport de la Rand Corporation de 2016, a influencé le renforcement stratégique de la part de Moscou à Kaliningrad, dans la conception de sa défense du flanc occidental. L’extension des tensions et des intérêts en conflit entre la Russie, l’Otan et l’Europe occidentale, dans l’élargissement du cadre d’action de l’alliance atlantique et son rapprochement à Moscou, justifie la question capitale suivante : La Russie est-elle à l’offensive ? La réaction russe à ce rapprochement progressif de la menace est indéniablement liée, dans la pensée et dans les perceptions stratégiques russes au système de défense anti-missiles et engendre inquiétude et exacerbation pour la volte-face américaine consécutive à la dissolution de pacte de Varsovie.  Ces sentiments remontent aux promesses liées à l’effondrement de l’Union Soviétique et à la disparition illusoire de la notion d’ennemi. La réponse à cette question pose par ailleurs l’exigence d’un recours à des explications d’ordre historique et culturel, car, à l’opposé de la géopolitique occidentale, s’exprimant en termes de souveraineté juridique et abstraite, la géopolitique russe se conçoit en termes de rapports de forces et de zones d’influence. Autrement dit, dans le sens classique du réalisme politique. Les intérêts de sécurité de la Fédération russe vont jusqu’à la revendication de droits historiques (Crimée, étranger proche.) . Sur la base de cette clé de lecture, on ne sera pas surpris de la demande par Moscou, d’un engagement écrit pour une reconnaissance de ses droits. Ceux-ci sauraient interprétés comme une satisfaction de prestige pour la place de la Russie dans les affaires mondiales. Ainsi le déplacement de l’accent diplomatique sur un accord de principe justifierait paradoxalement les évidences de l’histoire et de la géographie, par l’abstraction formelle du droit, autrement dit sur le contraire d’une ligne politique traditionnelle, appuyée sur le réalisme, la méthode coercitive et l’image de la puissance.

L’HYPOTHESE D’UNE INVASION DE L’UKRAINE ET L’ONDE DE CHOC PREVISIBLE

Or, la puissance réelle et la balance mondiale du pouvoir renvoient au système international et au troisième pilier de la triade, l’Empire du milieu.La montée en puissance de ce dernier apparaît renforcée par l’offensive politico-diplomatique d’Hégémon en Europe et provoque un rapprochement de la Russie et de la Chine. Le renforcement des liens entre la Russie et les pays d’Asie centrale est ainsi le corrélat continental de la stratégie océanique d’Hégémon dans l’Indo-pacifique, par la stipulation d’une alliance tripartite (AUKUS), entre les Etats-Unis, le Royaume Uni et l’Australie, en fonction antichinoise. Ce Traité actualise la politique du containment de la guerre froide, celle des puissances de la mer contre les forces militaires de la masse continentale, solidaires du même enjeu. Ainsi, la modification régionale des conditions de sécurité en Europe, en apparence irréversible, sera le détonateur d’une onde de choc, qui transformera la configuration politique du continent et la balance mondiale, modifiant la hiérarchie de pouvoir au sein de la Triade et plus en général la multipolarité planétaire. L’instabilité du système internationale en sera affectée et convergera avec force dans la révolution systémique de l’âge moderne, décrite par Strausz-Hupé.

Bucarest le 27 janvier 2022

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