La loi des effectifs : Ce que les mathématiques disent vraiment des pertes en Ukraine 

Source : lediplomate.media – 5 février 2026 – Olivier Dujardin

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Olivier Dujardin possède plus de 25 ans d’expérience dans la guerre électronique, le traitement des signaux radar et l’analyse des systèmes d’armes. Après avoir exercé des fonctions opérationnelles dans ces domaines, il a occupé des postes d’expert technique en renseignement d’origine électromagnétique (ROEM). Auteur de nombreux articles publiés au CF2R sur le renseignement, les systèmes d’armes et les opérations militaires, il intervient aujourd’hui comme expert indépendant auprès de l’industrie de défense et des institutions.

Le 27 janvier 2026, le think tank américain Center for Strategic and International Studies (CSIS) a publié une étude de référence consacrée à la guerre menée par la Russie en Ukraine[1]. Fondée exclusivement sur des données en sources ouvertes, cette analyse dresse un constat sévère de l’évolution du conflit et de ses conséquences stratégiques pour Moscou.

Le cœur de l’étude peut se résumer ainsi :

« Malgré les affirmations d’élan sur le champ de bataille en Ukraine, les données montrent que la Russie paie un prix extraordinaire pour des gains minimes et est en déclin en tant que puissance majeure. Depuis février 2022, les forces russes ont subi près de 1,2 million de victimes, soit plus de pertes que toute puissance majeure dans toute guerre depuis la Seconde Guerre mondiale. »

Depuis sa publication, ce rapport s’est imposé comme une référence quasi incontournable dans les médias internationaux. Les ordres de grandeur avancés par le CSIS sont, fait notable, largement jugés crédibles par la majorité des observateurs et analystes militaires. Selon ces estimations, le conflit aurait déjà causé près de deux millions de victimes cumulées dans les deux camps.

Dans le détail, les pertes russes atteindraient environ 1,2 million de soldats, dont environ 325 000 tués. Côté ukrainien, les pertes seraient comprises entre 500 000 et 600 000 soldats, avec un nombre de morts estimé entre 100 000 et 140 000. De tels chiffres placent la guerre en Ukraine parmi les conflits les plus meurtriers pour une armée régulière depuis 1945, en particulier pour la Russie.

Sur la base de ces données, le CSIS conclut à un affaiblissement profond et durable de la puissance russe, non seulement sur le plan militaire, mais également sur les plans économique et politique. L’ampleur des pertes humaines, combinée à l’usure du matériel, aux sanctions internationales et à l’isolement diplomatique, pèserait lourdement sur la capacité de la Russie à se maintenir au rang de grande puissance.

On peut toutefois regretter que l’étude ne détaille pas précisément la méthodologie et les calculs ayant conduit à ces estimations. Néanmoins, dans la mesure où le rapport repose sur des sources ouvertes, il demeure possible de reconstituer une partie du raisonnement et d’effectuer certains calculs à partir des chiffres publiquement disponibles, afin d’en évaluer la cohérence et les limites.

Les effectifs ukrainiens

Au début de l’invasion russe, en février 2022, les forces terrestres ukrainiennes comptaient environ 250 000 militaires d’active, auxquels s’ajoutaient près de 900 000 réservistes. Dès les premiers jours du conflit, environ 200 000 réservistes furent immédiatement rappelés sous les drapeaux, tandis qu’environ 150 000 volontaires rejoignaient les forces armées. Parallèlement, le gouvernement ukrainien décrétait la mobilisation générale de tous les hommes âgés de 18 à 60 ans, entraînant une montée en puissance progressive de l’effort de guerre.

Sur le papier, le potentiel mobilisable de l’Ukraine dépassait alors 10 millions d’hommes. Ce chiffre reste toutefois très théorique : outre les critères d’aptitude physique, de larges pans de la population masculine demeuraient indispensables au fonctionnement de l’économie, des infrastructures et de l’administration du pays, limitant de fait les capacités réelles de mobilisation sans compter que les moyens militaires ne permettaient pas de former, équiper et encadrer une telle masse d’hommes.

Fin juillet 2022, les autorités ukrainiennes indiquaient disposer d’environ 700 000 hommes au sein des forces armées, incluant 43 000 personnels de l’armée de l’air, 6 500 de la marine, ainsi que les forces de défense territoriale. Ce total n’intégrait pas la Garde nationale, forte d’environ 50 000 hommes. À cette date, l’objectif affiché par le président Volodymyr Zelensky était de constituer une armée d’un million de soldats.

Début 2026, l’Ukraine aligne, selon les données disponibles, environ 160 brigades de tous types, au sein des forces armées et de la Garde nationale. A ce chiffre peut être ajouté une poignée de brigades dont l’existence opérationnelle demeure incertaine ainsi que quelques unités indépendantes. En retenant un effectif théorique compris entre 4 000 et 5 000 hommes par brigade, on obtient un total d’environ 720 000 militaires, auquel il convient d’ajouter les effectifs de l’armée de l’air, de la marine et diverses unités indépendantes. L’ensemble porte donc les forces ukrainiennes à un volume théorique compris entre 750 000 et 800 000 hommes.

Cependant, ces effectifs sont largement théoriques. Plusieurs sources convergent pour indiquer que les brigades ukrainiennes ne seraient en moyenne qu’à 70 % de leurs effectifs nominaux[2], certaines unités tombant même sous la barre des 30 %. En appliquant cette moyenne, les effectifs réels de l’armée ukrainienne se situeraient plutôt autour de 560 000 hommes, dans l’hypothèse haute. Cette estimation permet de mieux comprendre les appels répétés, dès 2024, de responsables ukrainiens en faveur d’une mobilisation supplémentaire de 160 000 hommes, destinée à porter l’ensemble des brigades à un taux d’effectif d’au moins 85 %[3]. Cela serait tout à fait cohérent avec un ordre de grandeur des effectifs réellement disponibles entre 520 000 et 560 000 hommes.

Si l’on additionne les forces initiales de février 2022, les volontaires, les réservistes rappelés et les mobilisés successifs — ces derniers représentant selon les autorités ukrainiennes environ 20 000 hommes par mois — on peut estimer qu’un peu plus de 1,6 million d’Ukrainiens ont été appelés sous les drapeaux depuis le début de la guerre. En l’absence de toute démobilisation (à l’exception des volontaires étrangers, engagés sous contrat à durée limitée) en dehors des blessés les plus graves, cela implique un différentiel de plus d’un million de soldats aujourd’hui absents des rangs.

Il est difficile de déterminer précisément la répartition entre tués, blessés, prisonniers et déserteurs. Il n’est pas exclu que les déserteurs soient encore partiellement comptabilisés dans les effectifs administratifs, ce qui alourdirait mécaniquement le bilan réel. Quoi qu’il en soit, ce différentiel pose question.

Ces chiffres entrent en tension avec les estimations du CSIS, qui avancent un nombre de 100 000 à 140 000 tués côté ukrainien. Ce chiffre paraît particulièrement bas au regard des données disponibles en sources ouvertes. Le site UA Losses recense déjà plus de 92 000 morts confirmés, auxquels s’ajoutent près de 90 000 disparus. Même en adoptant une hypothèse prudente, le nombre réel de soldats ukrainiens tués et disparus au combat dépasserait vraisemblablement les 200 000. En revanche, toute extrapolation du nombre total de blessés demeure hasardeuse, les ratios traditionnellement utilisés reposant sur des conflits de nature très différente.

Le seul élément objectif que l’on peut raisonnablement déduire de cette analyse est que le nombre de victimes ukrainiennes avancé dans l’étude du CSIS apparaît sous-estimé, au regard des effectifs mobilisés, des pertes constatées et des données publiquement accessibles.

Les effectifs russes

De son côté, la Russie a lancé son invasion de l’Ukraine en février 2022 avec un contingent particulièrement limité. Les forces engagées initialement sont généralement estimées à moins de 150 000 hommes, en incluant les effectifs des républiques séparatistes du Donbass. Ce chiffre apparaît d’autant plus faible qu’il doit être comparé aux effectifs théoriques de l’armée russe à cette date : environ 380 000 hommes pour l’armée de terre, auxquels s’ajoutaient près de 45 000 militaires des VDV (troupes aéroportées) et 35 000 fantassins de marine.

Cet engagement initial était donc insuffisant pour conduire une offensive stratégique de grande ampleur sur un front aussi étendu. À l’été 2022, les estimations disponibles indiquent que l’armée russe n’alignait plus que moins de 120 000 hommes sur l’ensemble du front ukrainien. À ce moment précis, les forces ukrainiennes bénéficiaient d’un rapport de force très favorable, qu’elles surent exploiter lors de la contre-offensive dans la région de Koupiansk, puis en contraignant les forces russes à évacuer la rive occidentale du Dniepr autour de Kherson.

Face à cette situation, le président russe annonça le 21 septembre 2022 une mobilisation partielle, destinée à renforcer rapidement les effectifs engagés en Ukraine. Début novembre 2022, les autorités russes déclaraient avoir mobilisé 318 000 hommes, sur un potentiel théorique de 25 millions de mobilisables. Malgré le caractère parfois chaotique de cette mobilisation, celle-ci permit néanmoins à l’armée russe de rééquilibrer le rapport de force sur le terrain.

En décembre 2022, le président russe affirmait que 150 000 mobilisés avaient déjà été déployés en Ukraine, dont 77 000 en première ligne. Depuis lors, les effectifs russes sur le front n’ont cessé de croître. Les estimations disponibles situent aujourd’hui, début 2026, les forces russes engagées en Ukraine autour de 700 000 hommes[4].

Parallèlement, les effectifs globaux des forces armées russes ont fortement augmenté. En septembre 2024, ils auraient dépassé le seuil de 1,5 million d’hommes, et continueraient de progresser grâce à un recrutement mensuel moyen estimé entre 30 000 et 40 000 hommes. Depuis 2022, l’armée russe aurait ainsi recruté ou mobilisé un peu plus de 1,7 million d’hommes, répartis approximativement comme suit :

  • environ 500 000 en 2022[5],
  • environ 500 000 en 2023[6],
  • entre 300 000 et 400 000  en 2024[7]
  • environ 400 000 en 2025[8].

En 2022, les forces armées russes comptaient au total entre 1 et 1,2 million d’hommes[9]. Elles en aligneraient aujourd’hui plus de 1,5 million, soit une augmentation nette de 400 000 à 500 000 militaires. L’écart avec les 1,7 million de recrues et mobilisés enregistrés depuis le début du conflit s’explique par plusieurs facteurs : les pertes au combat, bien entendu, mais aussi les fins de contrats, certaines démobilisations, et le fait qu’une part significative des contrats signés correspondent à des renouvellements, et non à de nouveaux engagements. Ces éléments rendent particulièrement délicate toute estimation des pertes réelles de l’armée russe à partir des seuls chiffres officiels.

Rapportés aux 1,2 million de morts et blessés avancés dans l’étude du CSIS, ces ordres de grandeur peuvent sembler, à première vue, mathématiquement cohérents. Toutefois, une telle estimation impliquerait qu’aucun soldat russe n’ait terminé son contrat sans être tué ni définitivement blessé, et qu’aucun militaire n’ait renouvelé son engagement, ce qui apparaît hautement improbable. Bien que la méthodologie du CSIS ne soit pas explicitée, l’étude semble s’appuyer largement sur des bilans de pertes mensuels.

Or, ces bilans constituent probablement l’élément le moins fiable de l’ensemble du raisonnement. Ils reprennent en grande partie les estimations données par l’Institute for the Study of War (ISW), lesquelles prennent pour référence les chiffres publiés quotidiennement par le ministère ukrainien de la Défense. Dans ce cadre, le chiffre de 1,2 million de victimes russes apparaît moins comme le résultat d’une analyse indépendante que comme une reprise, sans véritable mise à distance critique, des chiffres communiqués par la partie ukrainienne.

Bilan des pertes russes publié quotidiennement par l’armée ukrainienne
Bilan des pertes russes publié quotidiennement par l’armée ukrainienne

En conséquence, au regard des chiffres disponibles et des dynamiques de recrutement observées, le décompte des victimes russes avancé par l’étude du CSIS apparaît vraisemblablement surévalué. Cette conclusion est d’autant plus plausible que plusieurs sources indépendantes aboutissent à des ordres de grandeur sensiblement inférieurs.

Le site d’opposition russe Mediazona, qui s’appuie sur des méthodes de recoupement nominatif à partir de sources ouvertes (avis de décès, registres régionaux, annonces familiales), recense ainsi plus de 168 000 décès confirmés de soldats russes. Comme pour le site UA Losses côté ukrainien, ce chiffre constitue un plancher : il ne peut en aucun cas refléter l’intégralité des pertes réelles, lesquelles sont nécessairement supérieures dans des proportions difficiles à quantifier avec précision.

Néanmoins, même en tenant compte de cette sous-estimation structurelle, un élément ressort clairement : le nombre de tués russes identifiés n’est pas radicalement différent de celui observé côté ukrainien. Cette relative proximité des ordres de grandeur suggère que les pertes humaines pourraient être bien plus équilibrées entre les deux camps que ne le laissent entendre certaines estimations largement reprises dans le débat médiatique.

Sans prétendre à une symétrie parfaite, cette observation invite à la prudence face aux chiffres globaux de victimes souvent avancés sans mise en perspective méthodologique. Elle renforce surtout l’idée que les estimations du CSIS, en particulier pour le camp russe, mériteraient d’être reconsidérées à la lumière des données publiquement accessibles.

Comment expliquer de telles divergences d’interprétation ? L’argument le plus souvent avancé consiste à rappeler que les chiffres disponibles sont, par nature, peu fiables. Cette affirmation est probablement fondée. Toutefois, dès lors qu’une étude revendique une approche basée sur ces données chiffrées et qu’elle se veut une référence, elle se doit d’être en mesure d’expliquer précisément la manière dont elle aboutit à ses conclusions.

La question n’est donc pas de déterminer qui « a raison », mais bien de procéder à une analyse critique de l’étude elle-même. Or, un premier signal d’alerte apparaît : l’ensemble des chiffres concernant les pertes russes repose exclusivement sur les sources officielles ukrainiennes, sans qu’aucune mise à distance critique ou confrontation méthodologique ne soit proposée. Cette approche pose problème, d’autant plus que, si l’on intègre les données disponibles sur le recrutement russe, l’augmentation globale des effectifs et les estimations ukrainiennes elles-mêmes du nombre de soldats russes déployés en Ukraine, on aboutit à des incohérences difficiles à ignorer.

Il est bien entendu possible d’avancer que les chiffres russes sont falsifiés, que le recrutement réel est inférieur aux annonces ou que la création de nouvelles unités relève en partie de la propagande. Une telle hypothèse impliquerait alors une dégradation majeure du potentiel militaire russe. Cette possibilité ne peut être exclue par principe. Néanmoins, d’un point de vue strictement factuel, aucun élément concret observable sur le terrain ne vient aujourd’hui étayer cette thèse. Bien au contraire, la dynamique opérationnelle — marquée par un grignotage territorial constant de la part des forces russes — rend crédible un rapport de force de l’ordre de 500 000 à 600 000 soldats côté ukrainien face à environ 700 000 soldats côté russe. Or, si l’on accepte ces ordres de grandeur, les estimations du CSIS deviennent difficilement compatibles avec la réalité opérationnelle observée.

Côté ukrainien, les zones d’ombre sont encore plus marquées. L’étude ne fournit aucune référence chiffrée précise permettant d’étayer son bilan des pertes. Plus problématique encore, elle ne mentionne pas le site UA Losses, qui procède pourtant à un recensement indépendant et nominatif des victimes militaires ukrainiennes, et dont les données semblent contredire les ordres de grandeur avancés par le CSIS.

Il en ressort que les chiffres de pertes aujourd’hui largement diffusés pour les deux camps doivent être considérés avec la plus grande prudence. Ils semblent souvent refléter davantage des positions politiques ou idéologiques que des réalités objectivement établies. C’est dans ce cadre qu’il convient de replacer l’« étude » du CSIS : moins comme une analyse neutre et rigoureuse que comme un outil de communication stratégique, s’inscrivant dans un récit préexistant.

À ce stade du conflit, le nombre réel de victimes de part et d’autre demeure un secret étroitement gardé. Et tout indique que chaque acteur a intérêt à ce qu’il le reste. Lorsque la guerre prendra fin et que les bilans définitifs — nécessairement incomplets mais plus proches de la réalité — commenceront à émerger, il n’est pas exclu que les chiffres révèlent une situation bien différente de celle aujourd’hui communément admise.


[1]    https://www.csis.org/analysis/russias-grinding-war-ukraine

[2]    https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/osw-commentary/2025-03-14/army-a-crossroads-mobilisation-and-organisational-crisis?utm_source=chatgpt.com

[3]    https://www.pravda.com.ua/eng/news/2024/10/29/7481984/?utm_source=chatgpt.com

[4]    https://news.liga.net/en/politics/news/more-than-700-000-russians-are-already-fighting-against-ukraine-the-group-has-grown-in-size?utm_source=chatgpt.com

[5]    https://english.nv.ua/nation/russia-mobilized-500-000-people-in-2022-ukraine-war-news-50314224.html?utm_source=chatgpt.com

[6]    https://www.tf1info.fr/international/guerre-en-ukraine-moscou-affirme-avoir-reconstitue-l-integralite-de-son-armee-londres-en-doute-2282910.html?utm_source=chatgpt.com

[7]    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/05/30/le-recrutement-de-soldats-sous-contrat-par-moscou-a-double-entre-le-debut-et-la-fin-de-lannee-2024/?utm_source=chatgpt.com

[8]    https://kyivindependent.com/russia-aims-to-recruit-over-400-000-soldiers-in-2026-budanov-says/?utm_source=chatgpt.com

[9]    https://www.statista.com/statistics/1334413/military-personnel-in-russia-by-type/?utm_source=chatgpt.com

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