Le point sur la situation militaire en Ukraine début juin 2022 – Jacques Baud

Vues : 1922

Source : cf2r.org – Jacques Baud

https://cf2r.org/documentation/le-point-sur-la-situation-militaire-en-ukraine-au-2-juin-2022/

Abonnez-vous au canal Telegram Strategika pour ne rien rater de notre actualité

Faites un don pour soutenir l’analyse stratégique indépendante

Jacques Baud est un ancien colonel d’État-major général, ex-membre du renseignement stratégique suisse, spécialiste des pays de l’Est.

Situation opérative

La perspective russe

Rappelons que l’offensive russe déclenchée le 24 février a suivi assez fidèlement la doctrine militaire russe. La Phase 1 s’est articulée sur un axe d’effort principal en direction du Donbass, par une coalition composée des forces russes, des forces des Républiques populaires de Donetsk (RPD) et de Lougansk (RPL), et un axe d’effort secondaire en direction de Kiev, engageant les forces russes. Assez logiquement, les objectifs déclarés par Vladimir Poutine, à savoir « démilitarisation » et « dénazification » de la menace sur le Donbass se situent dans l’axe d’effort principal. La « démilitarisation » concerne les forces ukrainiennes qui avaient été regroupées dans le Donbass en vue de l’offensive contre les RPD et RPL. La « dénazification » visait essentiellement les forces paramilitaires situées à Marioupol.  

Les chiffres donnés par le Pentagone montrent que la Russie a lancé son offensive avec environ 80 groupements tactiques bataillonnaires (BTG), totalisant 65 000-80 000 hommes. À ceux-ci s’ajoutent les milices des RPD et RPL. Considérant que les forces ukrainiennes avaient 200 000-250 000 hommes à ce moment, on constate que les Russes ont attaqué avec une force globalement 3 à 4 fois inférieure. Dans le Donbass, on peut estimer le rapport de force à 1 (coalition) à 2 (forces ukrainiennes).

Cela semble contredire les règles de l’art militaire. En apparence seulement. La doctrine militaire russe se subdivise en trois composantes principales : la tactique (taktika), l’art opératif (operativnoe iskoustvo) et la stratégie (strategiya). L’art opératif n’est pas un type d’opération (comme certains experts l’ont déclaré) mais un cadre général dans lequel sont conçues les opérations militaires. Selon l’Encyclopédie militaire russe, c’est le niveau de la créativité.

Les Russes sont passés maîtres dans l’art opératif. Pour attaquer une force avec des moyens inférieurs en nombre, ils créent des supériorités locales. Ils manœuvrent leurs troupes de sorte à obtenir des supériorités limitées dans le temps et l’espace, suffisantes pour prendre l’avantage, avant de redéplacer des troupes afin de créer une autre supériorité locale dans un autre secteur.

Le 24 février, afin de submerger la défense ukrainienne, les Russes ont utilisé un vieux concept imaginé durant les années 20 et abondamment utilisé durant la Seconde Guerre mondiale : le Groupe de manœuvreo (GMO). Souvent confondu avec la notion « d’art opératif », le GMO est une force ad hoc, très mobile, qui pousse dans la profondeur du dispositif ennemi selon le principe de « l’eau qui coule ». Les points d’appui ukrainiens et les grandes localités sont contournés sans réels combats. En fait, le GMO n’a pas pour objectif de détruire l’adversaire, mais de gagner des positions favorables pour la poursuite des opérations.

Afin de créer des supériorités locales, il faut amener une force suffisante dans le secteur voulu, tout en empêchant l’adversaire de venir renforcer son dispositif. C’est le rôle des « opérations de façonnage » (Shaping Operations dans la terminologie américaine). Elles ont pour but d’attirer ou de fixer les forces adverses dans certains secteurs afin de laisser le champ libre aux « opérations décisives », c’est-à-dire celles qui permettent la réalisation des objectifs.

Durant la Phase 1, la coalition russe a commencé son opération décisive dans le Donbass tandis que des opérations de façonnage étaient menées dans le secteur de Kiev et de Zaporojie. Le 28 mars, avec l’encerclement du dernier carré de néo-nazis dans Azovstal, cet objectif a été considéré comme atteint et retiré de la liste des objectifs russes selon le Financial Times.

C’est ce qui a permis au commandement russe de passer à la Phase 2 : il a pu retirer des forces de Marioupol et concentrer ses efforts sur l’objectif de démilitarisation dans le Donbass. Étant désormais en mesure de réaliser une supériorité dans sa zone d’opération décisive, le commandement russe a décidé de retirer les troupes du secteur de Kiev afin de renforcer son dispositif au sud du pays. La Russie en a profité pour faire passer ce mouvement opératif comme un geste de bonne volonté dans le cadre des négociations d’Istanbul.

Contrairement aux déclarations des « experts » sur nos plateaux de télévision – qui nous assuraient que Vladimir Poutine cherchait à s’emparer de Kiev, puis affirmaient que les Russes avaient « perdu la bataille de Kiev » –, la coalition russe n’a jamais tenté de s’emparer de Kiev. D’ailleurs, selon les chiffres du Pentagone, les Russes n’auraient déployé dans ce secteur qu’environ 20 000-25 000 hommes. Or, par comparaison, on estime qu’ils avaient déployé environ 40 000 hommes pour prendre Marioupol, une ville considérablement plus petite.

Dans le Donbass, l’opération décisive est menée dans le chaudron principal de Slaviansk-Kramatorsk, avec des « grignotages » menés dans des chaudrons secondaires, comme celui de Severodonetsk-Lissitchansk. Le même schéma est alors appliqué : des opérations de façonnage aux extrémités de la zone d’engagement (Kharkov au nord et Kherson-Odessa au sud) afin de prévenir tout renforcement des forces ukrainiennes dans les chaudrons. Les « contre-offensives » clamées par les autorités de Kiev – et donc par nos médias – à Kharkov et à Kherson ne sont en fait que des « contre-attaques » de portée tactique. Dans ces secteurs, les forces russes sont très insuffisantes pour mener des attaques d’envergure et leur rôle est « simplement » de fixer les forces ukrainiennes.

Dans les opérations de « grignotage » de la Phase 2, le rythme de progression des forces russes s’est ralenti. Cela est dû à trois facteurs principaux.

– Premièrement, il s’agit de traiter les points d’appui que les GMO avaient initialement contourné. Un changement dans le rythme des opérations était donc clairement attendu par les Russes.

– Deuxièmement, ces points d’appui sont généralement constitués de réseaux de tranchées ou de localités, où les défenseurs sont difficiles à déloger. Contrairement aux Occidentaux en Afghanistan, en Irak ou en Syrie, qui affrontaient un adversaire déterminé mais dépourvu d’armes lourdes, la coalition russe se bat contre un adversaire de nature équivalente.

– Troisièmement, une grande partie des combats est menée par les troupes des RPD et RPL, qui sont de la région, qui ont des connaissances ou des parents dans la zone des combats et qui – contrairement à ce que prétendent nos médias – cherchent à éviter de provoquer des victimes parmi les civils.

Il est vraisemblable que la vitesse de progression de la coalition ait déçu les attentes de certains Russes. Le narratif occidental d’une Blitzkrieg (« guerre éclair ») induit en erreur, probablement à dessein, afin de créer ces attentes et ainsi clamer l’incapacité des Russes. Dans cet esprit les déclarations selon lesquelles la Russie « voulait s’emparer de Kiev » « en deux jours » et « terminer la guerre pour le 9 mai », n’étaient que de la désinformation afin de « démontrer » les déficiences russes.

Ainsi, ce ralentissement ne correspond pas à une baisse des capacités opérationnelles, mais à la nature des combats qui a changé et qui était prévue. Il n’en demeure pas moins que la guerre a ses aléas et les troupes ukrainiennes se battent vaillamment malgré l’incapacité de leur commandement à les soutenir.

La perspective ukrainienne

Le gros des forces ukrainiennes se trouve dans le Donbass, pris dans la mâchoire créée par les forces russes dès le début mars 2022. Bien que l’armée ukrainienne se batte bravement au niveau tactique, la manière dont sa direction mène ses opérations présente des faiblesses annonciatrices d’une débâcle stratégique.

Premièrement, formés par des militaires de l’OTAN qui n’ont comme seule expérience opérationnelle l’Irak ou l’Afghanistan, les états-majors ukrainiens – comme en 2014 – sont incapables de mener des opérations dynamiques. La capacité des troupes à résister aux forces de la coalition russe vient de leur préparation du terrain plus que de leur capacité à manœuvrer. La relative efficacité de la défense ukrainienne provient essentiellement de la qualité de leurs des réseaux de tranchées, qui ne sont pas sans rappeler ceux de Verdun.

Deuxièmement, l’action des forces ukrainiennes paraît plus déterminée par la politique que par les réalités du terrain. Certaines décisions semblent être prises contre l’avis des états-majors. Il en est ainsi de l’ordre de « tenir » à tout prix. Une situation qui n’est pas sans rappeler – ici aussi – la Première Guerre mondiale. Il semble que la stratégie du gouvernement ukrainien se situe plus dans le champ politique que dans le champ opérationnel.

Troisièmement, les pertes ukrainiennes semblent impressionnantes. Volodymyr Zelensky reconnaît des pertes de 60-100 hommes par jour, ce qui semble très en deçà de la réalité. Car, l’objectif de tenir à tout prix le Donbass implique des pertes importantes, que semblent confirmer les réseaux sociaux. Le commandement ukrainien a dû envoyer 7 brigades de la défense territoriale (Teroboronets), conçues assurer des tâches de défense locale, pour renforcer les formations de combat à l’est du pays.

Mal préparées, ces troupes deviennent des cibles faciles pour la coalition russe et leur taux de pertes semble être énorme. Un média américain proche du Parti démocrate évalue ces pertes à 65% des effectifs. À titre de comparaison, on estime qu’une formation est inapte au combat après des pertes de 15-25%. Injectées sans réelle préparation dans les zones de combat, les Teroboronetsi sont décimés au fur et à mesure de leur arrivée. Cette situation a provoqué des manifestations de femmes dans toute la partie nord du pays, y compris à Kiev, que nos médias ne rapportent évidemment pas.

Rappelons ici que l’objectif annoncé de la Russie n’est pas de s’emparer de territoire, mais de détruire la menace militaire sur le Donbass. Les Occidentaux ont été de mauvais conseil ici. Le commandement ukrainien aurait sans doute été mieux inspiré de ne pas s’accrocher à des positions intenables ; de replier ses troupes, qui allaient inéluctablement être détruites, sur une ligne de défense un peu plus en arrière, afin de reconstituer une réelle capacité de contre-offensive. En d’autres termes, au lieu de constituer une force robuste dans le nord et l’ouest du pays, l’Ukraine envoie ses troupes se faire anéantir dans des situations qui sont déjà désespérées. Au niveau tactique, les militaires ukrainiens rendent la vie difficile aux Russes, mais au niveau opératif, les états-majors ukrainiens la leur facilitent…

Dès la mi-mai 2022, la reddition spectaculaire de 1 000 combattants de la 36e brigade d’infanterie de marine, puis des quelque 2 500 paramilitaires du régiment Azov retranchés sur le site d’Azovstal à Marioupol, a sérieusement ébranlé l’image de la détermination contre l’agresseur russe. Elle a été suivie d’une pluie de mutineries et de redditions d’unités ukrainiennes dans le Donbass. Incapable de ravitailler régulièrement ces troupes, de les relever, de les approvisionner en munitions malgré les promesses faites, le commandement ukrainien perd la confiance de ses hommes. Les témoignages et vidéos de troupes ukrainiennes qui refusent de poursuivre le combat en raison de l’absence de soutien logistique se multiplient, comme l’évoque le colonel Markus Reisner de l’Académie militaire de Vienne dans sa présentation sur la situation dans les chaudrons du Donbass.

La fragilité de la volonté de défense ukrainienne n’est évidemment pas reflétée dans nos médias traditionnels qui semblent regretter que ces Ukrainiens ne se battent pas jusqu’à la mort. Ils sont sur la même ligne que les volontaires du mouvement Azov, qui menacent Zelensky pour avoir autorisé la reddition de Marioupol. Car comme le rappelait un sociologue ukrainien dans Jacobin, un média proche des Démocrates américains, il semble que Zelensky ne soit pas totalement libre de ses décisions. Pris entre le discours des apparatchiks et des médias occidentaux – aligné sur celui des forces ultra-nationalistes et néo-nazies ukrainiennes qui le pressent de poursuivre la guerre à tout prix –, les militaires qui souhaiteraient une plus grande liberté de manœuvre pour riposter à la coalition russe et sa propre volonté de négocier avec la Russie, Zelensky est dans une situation pour le moins inconfortable.

Cette situation crée des tensions qui – selon certains analystes – pourraient conduire à un coup contre Zelensky. Aucun élément concret ne confirme cette hypothèse à ce stade, mais il semble que les autorités s’en inquiètent. Les éliminations d’opposants se poursuivent et de nouvelles lois punissent sévèrement les opinions qui ne soutiennent pas les vues du gouvernement. À la différence de la Russie, qui a interdit les groupes et mouvements d’opposition sur la base de leur financement par l’étranger, la loi ukrainienne s’applique sur la base de la nature des opinions. Ainsi, parmi les partis visés se trouve le parti Nachi, de l’oligarque Yevhen Mouraïev, qui est sous sanctions russes.

Car l’ordre de « tenir » à tout prix a très largement contribué à éroder la confiance des militaires ukrainiens. C’est ce qui explique la proposition d’une loi à la Verkhovna Rada afin d’autoriser les officiers à abattre leurs militaires qui tenteraient de déserter. En 2015, face au même problème, le parlement ukrainien avait déjà adopté une telle loi. Mais en 2022, l’indignation sur les réseaux sociaux et la crainte que cela affecte le soutien occidental a conduit au retrait du projet. On pourrait y voir une illustration du caractère exemplaire de l’état de droit et de la démocratie en Ukraine, mais en fait, ce retrait s’explique aussi par le fait que la législation en vigueur permet déjà à un officier d’abattre ses hommes dans certaines circonstances…

Il n’en reste pas moins que l’image d’une population déterminée à se battre est un trompe-l’œil. Il est très probable que cette détermination existe dans la partie nord-ouest du pays. En revanche, dans la partie sud, où les journalistes ne s’aventurent que rarement, la situation semble plus nuancée. La population est en grande partie russophone ou a des liens avec la Russie. Les exactions commises par les paramilitaires néo-nazis entre Odessa et Kharkov depuis 2014-2015 ont laissé des traces profondes, même si les pays occidentaux ont fermé les yeux. Selon un militaire ukrainien interrogé par la BBC à Lissitchansk, « 30 % sont pro-ukrainiens, 30 % sont pro-russes et 40 % s’en fichent » et la plupart des pro-ukrainiens sont partis. En d’autres termes, la volonté de résister à la coalition russe dans ce secteur est vraisemblablement faible.

Les militaires ukrainiens se battent probablement pour l’intégrité territoriale de leur pays, mais pas vraiment pour « une nation ». Les efforts des gouvernements ukrainiens pour différencier les droits des groupes ethniques (loi sur les populations indigènes) et la définition des langues officielles, pour ne citer que cela, ne donnent pas l’image d’un État cherchant à rassembler sa population en une seule nation. Si les exactions contre la population russophones sont les plus connues, celles qui affectent les populations magyares et roumanophones expliquent en grande partie la réticence de la Hongrie et de la Roumanie à fournir des armes à l’Ukraine. La population de Marioupol est russophone et les exactions qu’elle a subies depuis 2014, lui ont fait percevoir les Ukrainiens – à tort ou à raison – comme des occupants et les Russes comme des libérateurs.

C’est pourquoi, on ne constate pas de mouvement de résistance dans les zones occupées par les Russes, comme on l’a vu en Afghanistan et en Irak contre les Occidentaux.

Par ailleurs, alors que les Ukrainiens maltraitent leurs prisonniers de guerre russes (sans que cela ne dérange nos médias), la manière dont les Russes traitent les leurs est connue dans les rangs de l’armée ukrainienne, comme le constate le média russe Readovka (condamné par le gouvernement russe). Cela contribue à encourager les Ukrainiens à déposer les armes. Les Occidentaux ne semblent pas très empressés de mener des enquêtes internationales et impartiales sur des crimes comme Boutcha et se limitent à assister les Ukrainiens. Ce n’est pas un gage d’impartialité et cela joue plutôt en défaveur du gouvernement de Kiev, malgré les accusations contre la Russie.

Situation stratégique

La tendance amorcée depuis mars 2022 se poursuit : la Russie atteint progressivement tous ses objectifs. La rhétorique de médias peu scrupuleux, comme France 5 ou la RTS en Suisse, qui relaient systématiquement les informations données par la partie ukrainienne, a entraîné des conséquences perverses. On s’attache plus à l’image romanesque d’une défense héroïque et désespérée, qu’au sort de l’Ukraine. Ainsi, Claude Wild, ambassadeur de Suisse à Kiev déclarait que « l’Ukraine a gagné la bataille de Kiev mais dans la bataille pour l’Ukraine, pour le Donbass et pour le sud du pays, tout est encore ouvert […] l’asymétrie est encore totalement en faveur des Russes ».

Paradoxalement, c’est ce narratif qui a détruit l’Ukraine. L’illusion d’un effondrement de la Russie avec, comme corollaire, une victoire ukrainienne, a suggéré l’inutilité d’entamer un processus de négociations, mais au contraire de livrer plus d’armes.

Les initiatives de Zelensky pour ouvrir un dialogue avec la Russie ont été systématiquement sabotées par l’Union européenne, le Royaume-Uni et les États-Unis. Le 25 février 2022, Zelensky laisse entendre qu’il est prêt à négocier avec la Russie. Deux jours plus tard, l’Union européenne arrive avec un paquet d’armes de €450 millions pour inciter l’Ukraine à se battre. En mars, même scénario : le 21, Zelensky fait une offre qui va dans le sens de la Russie, deux jours plus tard, l’UE revient avec un deuxième paquet de €500 millions pour des armes. Le Royaume-Uni et les États-Unis font alors pression sur Zelensky pour qu’il retire son offre, bloquant ainsi les négociations d’Istanbul.

Or, la réalité du terrain pousse les militaires occidentaux à plus de réalisme. Le 24 mars, le général Mark Milley, chef du Joint Chiefs of Staff, avait tenté d’appeler le général Valeri Gherassimov, chef de l’état-major général russe, mais s’était heurté à une fin de non-recevoir. Le 13 mai 2022, Lloyd Austin, secrétaire à la Défense américain, appelle son homologue russe, Sergueï Choïgou, afin de lui demander un cessez-le-feu. C’est la première fois que les deux hommes se parlent depuis le 18 février.

Les militaires américains sont donc demandeurs : ils voient venir le désastre pour l’Ukraine et tentent de gagner du temps. Mais ils n’ont pas la crédibilité suffisante pour que les Russes entrent en matière. Ces derniers sont dans une dynamique qui leur est actuellement favorable et les propositions des militaires américains ne semblent pas avoir d’écho auprès du secrétaire d’État. À ce stade, pour convaincre les Russes il faudrait des gestes concrets que personne n’est en mesure ou n’a envie de faire.

L’effet des sanctions

Non seulement les sanctions peinent à avoir un effet concret sur l’économie russe, mais leur impact sur nos économies commence à se ressentir au niveau politique. C’est le cas en Estonie, au Royaume-Uni, aux États-Unis, et, dans une certaine mesure, en France. Aux Etats-Unis, la perspective des mid-term encourage les Républicains à remettre en question ces sanctions qui affectent le pouvoir d’achat, le rôle du dollar et, plus globalement, l’économie américaine.

Quant à l’économie russe, elle ne semble pas souffrir des sanctions. Le journal britannique The Guardian, virulent adversaire de la Russie, doit constater que « la Russie est en train de gagner la guerre économique ».

L’inflation qui touche l’hémisphère nord résulte de la juxtaposition d’un infléchissement de l’offre consécutif à la crise de la CoViD et d’un accès plus difficile aux matières premières à la suite des sanctions occidentales. Or, cette deuxième cause ne touche pas la Russie. Selon le média Bloomberg, la Russie pourrait avoir un surplus commercial d’environ 285 milliards de dollars en 2022. Or, cet excédent ne vient pas d’un accroissement de la production d’hydrocarbures, mais essentiellement de la hausse des prix provoquée par les sanctions européennes. Ainsi, selon The Guardian, la Russie aurait encaissé un surplus commercial de 96 milliards de dollars durant les quatre premiers mois de 2022.

Le problème est que jusqu’à lors, les Occidentaux n’avaient appliqué des sanctions que contre des pays dont ils dépendaient peu, ce qui n’est évidemment pas le cas de la Russie. De plus, les « experts » de France 5, la RTS ou BFM TV, qui comparaient l’économie russe à celle de l’Italie ou de l’Espagne, écartaient délibérément un facteur essentiel : la Russie était l’un des pays les moins endettés du monde. Autrement dit, elle ne dépendait pratiquement pas de l’extérieur. C’est pourquoi, le rouble, dont Bruno Lemaire annonçait l’effondrement à la suite des sanctions européennes, se porte mieux que jamais ! Il a été qualifié de « devise la plus performante de l’année » par le média financier américain Bloomberg.

Le blocus des ports de la mer Noire et la crise alimentaire

Quant aux exportations de matières premières et de céréales, contrairement à ce qu’affirment nos médias, elles ne sont pas empêchées par la Russie, mais par les sanctions européennes et… l’Ukraine.

En théorie, les transports maritimes de céréales et d’engrais ne sont pas touchés par les sanctions américaines. Mais en pratique, les compagnies occidentales n’ont pas confiance dans les décisions occidentales qui fluctuent de manière irrationnelle et hésitent à passer commande. De plus, non seulement les sanctions occidentales limitent l’achat de céréales à la Russie en frappant les moyens de paiement, mais elles empêchent leur livraison en interdisant aux compagnies d’assurance (et de réassurance) de couvrir les transports maritimes russes.  

Les ports de la mer Noire côté russe sont opérationnels, y compris celui de Marioupol qui a commencé à reprendre ses activités. Quant au port d’Odessa, il n’est pas bloqué par la Russie, qui – au contraire – a laissé ouverts des couloirs d’accès pour l’approvisionnement de la ville. Ces couloirs sont ouverts en permanence et leurs coordonnées géographiques sont communiquées à intervalles réguliers sur des fréquences internationales.

En fait, ce sont les Ukrainiens qui, craignant un débarquement à Odessa, ont eux-mêmes miné la côte avec de vieilles mines à orin. Ces mines, mal posées, ont tendance à dériver, mettant en danger l’ensemble de la navigation maritime. La marine turque a dû désamorcer des mines parvenues jusqu’au Bosphore. Les allégations concernant un blocus russe semblent n’avoir pour objectif que de justifier une éventuelle intervention occidentale, comme l’indique le Washington Post.

Dans ces conditions, la question subsidiaire est de savoir pourquoi l’Ukraine devrait exporter sa production par mer… Car en fait, le moyen le plus économique pour exporter le blé ukrainien serait par train, à travers le Belarus. A condition toutefois de revenir sur les sanctions qui le frappent ! De Charybde en Scylla…

Les armes nucléaires

Comme pour tous les autres aspects du conflit ukrainien, médias et « experts » tentent de nous présenter Vladimir Poutine comme un individu irrationnel. Selon eux, l’impasse dans laquelle seraient les forces russes en Ukraine, pourrait le pousser à engager l’arme nucléaire. Au début mai, peu après le tir d’essai d’un missile russe RS-28 Sarmat, nos médias brandissent (à nouveau) la menace d’un usage irrationnel de l’arme nucléaire.

En fait, ce qu’aucun média n’a dit est qu’à la fin avril 2022, le président Joe Biden a décidé un changement majeur dans la politique nucléaire américaine en abandonnant le principe de « no-first use » de l’arme nucléaire. En d’autres termes, alors que les États-Unis considéraient jusque-là l’emploi de l’arme nucléaire uniquement à des fins de dissuasion (politique du « Sole Purpose »), Biden a approuvé une politique « qui laisse ouverte l’option d’utiliser des armes nucléaires non seulement en représailles à une attaque nucléaire, mais aussi pour répondre à des menaces non nucléaires ». En d’autres termes, les États-Unis s’autorisent à employer l’arme nucléaire à n’importe quel moment.

Les armes occidentales et leur efficacité

Le narratif occidental de la défaite annoncée de la Russie et de la résistance victorieuse de l’Ukraine est le principal argument pour encourager l’envoi d’armes. On laisse croire qu’il suffit du « dernier petit coup de pouce » pour obtenir la victoire. Mais la réalité est moins romanesque.

Tout d’abord, il faut rappeler que les armes fournies par les États-Unis, le sont en vertu d’une loi « prêt-bail » adoptée très opportunément (!) le 19 janvier 2022. En d’autres termes, les armes fournies devront être payées par l’Ukraine. À titre indicatif, un tel mécanisme a été mis en place au début de la Seconde Guerre mondiale pour financer l’armement du Royaume-Uni et de la Russie. Elles ont terminé de rembourser leurs dettes en… 2006. Et pour l’instant, il n’est pas question d’annuler la dette de l’Ukraine. Charité bien ordonnée…

Ensuite, les armes livrées à l’Ukraine n’arrivent pas aux combattants de première ligne. Plusieurs raisons à cela.

– Premièrement, une partie de ces armes qui arrivent en Pologne pour être ensuite expédiées vers l’Ukraine, sont détournées sur le sol européen. Ainsi les missiles antichars FGM-148 Javelin, porteurs des espoirs occidentaux contre les forces russes, sont revendus sur le darknet à 30 000 dollars l’unité par des éléments du gouvernement ukrainien.

– Deuxièmement, il n’y a pas vraiment de mécanisme pour distribuer ces armes, dont les meilleures sont données aux unités de l’ouest du pays, au détriment des combattants du front.

– Troisièmement, les stocks ukrainiens tombent rapidement dans les mains des Russes. Ainsi, ces derniers ont récupéré des quantités considérables de Javelin qu’ils ont remis aux milices du Donbass, où ils sont désormais en dotation ! Ce ne sont pas les seuls. Ainsi, certains hélicoptères ukrainiens cherchant à évacuer les combattants de Marioupol ont été abattus par des missiles anti-aériens Stinger, fournis par les Américains…

De fait, même les services de renseignements américains ne savent pas où vont les armes livrées à l’Ukraine. Cette situation alarme Juergen Stock, secrétaire-général d’Interpol, qui craint que ces armes aillent vers des organisations criminelles. Or, ceci se fait avec la complicité des gouvernements occidentaux qui rechignent à mettre en place des garde-fous et des mécanismes de vérification sur l’emploi de ces armes.

Quant à leur capacité à modifier le rapport de forces sur le terrain, c’est discutable. Tout d’abord, leur quantité est loin de remplacer les centaines d’équipements ukrainiens similaires que les Russes ont détruits depuis février 2022. Ensuite, du fait qu’elles sont différentes de celles pour lesquelles l’armée ukrainienne a été formée, elles rendent difficiles une uniformisation des méthodes d’apprentissage et nécessitent des maintenances différenciées. En d’autres termes, elles permettent sans doute de provoquer des pertes russes, mais elles rendent également la gestion du combat plus compliquée pour les Ukrainiens. Leurs effets positifs sont donc d’ordre tactique, mais leurs inconvénients sont de nature opérative. Or, comme nous l’avons vu, la faiblesse ukrainienne se situe déjà au niveau opératif. Ce problème est évidemment apparent aux militaires ukrainiens, c’est pourquoi le gouvernement semble avoir émis une directive interdisant aux militaires de critiquer publiquement les équipements livrés par les Occidentaux !

Le rôle des médias

Une particularité de la crise ukrainienne est qu’elle est dominée par les politiciens et les médias, mais n’accorde qu’une place limitée aux militaires et aux services de renseignement. Depuis quelques semaines, l’irrationalité d’une conduite occidentale prête à sacrifier ses propres valeurs pour combattre Vladimir Poutine, sans pour autant chercher à améliorer le sort des Ukrainiens, pousse les militaires à donner de la voix. Tout cela n’est possible qu’avec un travail de censure (interdiction de publier), de propagande (diffusion de messages partisans) et la désinformation (diffusion de fausse information).

Le dernier carré des combattants du régiment Azov à Azovstal avait une valeur doublement symbolique pour Kiev. Tout d’abord, il figurait la détermination de la résistance ukrainienne à l’invasion russe ; ensuite, il permettait de dire que Marioupol n’était pas tombée. Erigé en exemple de manière exagérée, le mythe s’est effondré avec sa reddition (entre le 16 et le 20 mai), créant un véritable choc.

Pour l’Ukraine, l’image de sa détermination à résister est entachée. Pour les Occidentaux, cet événement a montré que la détermination ukrainienne est essentiellement portée par des volontaires paramilitaires néo-nazis appelés pudiquement « militaires ukrainiens » par des médias peu scrupuleux. Les images de leurs tatouages exposaient ce que l’on savait depuis longtemps : leur attachement à des idéologies nauséabondes. Pour compenser, il a fallu déclarer qu’il y avait également des néo-nazis du côté russe. C’est pourquoi, dès le 22 mai, fleurissent des articles sur le sujet, dans le Berliner-Zeitung et dans le Spiegel.

Le fait qu’il y ait des néo-nazis en Russie est reconnu. Le fait qu’il y ait des néo-nazis dans les forces armées est très possible. Mais à la différence de l’Ukraine, la Russie interdit ces mouvements et il n’y a pas d’unités constituées des forces armées qui revendiquent des idées néo-nazies. On évoque bien évidemment des liens – invérifiés – avec le célèbre mais très flou groupe WAGNER, qui serait actif en Ukraine, mais dont la présence n’a jamais été démontrée.

Les vidéos de témoignages dénonçant les crimes commis par les volontaires Azov sont systématiquement censurés sous prétexte qu’ils « incitent à la haine ». Ceux qui apportent une information alternative et plus équilibrée de la situation sont immédiatement qualifiés de « complotistes », par des individus (journalistes) qui relaient des idées « nazéabondes » et dont aucun ne critique les éliminations ciblées ou les crimes contre la population ukrainienne du Donbass, pas plus que le fait que Henry Kissinger ait été placé sur la liste noire du site Mirotvorets, plusieurs fois dénoncée par les organisations internationales, car elle livre à la vindicte populaire les « ennemis de l’Ukraine », violant présomption d’innocence et le droit à la vie privée, lorsque ce n’est tout simplement pas le droit de vivre.

On observe une claire différence dans le traitement de la crise ukrainienne entre les médias francophones et anglophones. Les premiers tentent d’écarter toute opinion discordante en qualifiant les individus de « complotistes », alors que les seconds tentent davantage de traiter la question sur le plan de la substance.

Pour certains, la crise ukrainienne a renforcé l’unité européenne, le lien transatlantique et l’importance de l’OTAN. Les sanctions ont été unanimement appliquées dans l’euphorie et la perspective d’un effondrement rapide de la Russie.

Mais la Russie ne s’est pas effondrée et les sanctions commencent à avoir des effets pervers sur les pays occidentaux, qui ne peuvent plus faire marche arrière sans perdre la face. L’unité européenne n’est qu’une façade que l’inflation créée par les sanctions pourrait bien fissurer davantage dans les mois qui viennent. Aux États-Unis et en Europe, les commentateurs commencent à remettre en question la gestion de la crise et l’alignement sur Washington qui semble avoir été totalement dépassé par les événements. Quant à l’OTAN, la réaction de la Turquie aux candidatures de la Suède et de la Finlande met en évidence deux choses.

– Tout d’abord, l’incroyable dilettantisme des dirigeants suédois et finlandais qui ont totalement négligé de consulter les divers membres de l’Alliance – et la Turquie en premier lieu – pour sonder leur soutien. Au début des années 1990, alors que la Suisse s’interrogeait sur l’adhésion au Partenariat pour la Paix (PPP) de l’OTAN, une de nos premières visites a été à Moscou, afin de sonder leur perception de la neutralité suisse dans cette nouvelle situation.

– Ensuite, la légèreté de la lecture stratégique des pays nordiques, qui tendent à se croire au centre des préoccupations stratégiques de la Russie. Leur lecture pourrait être celle de la Pologne, voire de l’Allemagne. Mais pour la Suède en particulier, une adhésion à l’OTAN constituerait une péjoration de sa posture stratégique.

Selon le service de renseignement allemand (BND), l’Ukraine serait prête à s’effondrer dans les prochaines semaines. Les livraisons d’armes ne font que prolonger inutilement le conflit au prix de vies qui sont essentiellement ukrainiennes.

Contrairement à ceux qui annoncent de manière péremptoire depuis février que la Russie cherche à conquérir l’Ukraine, son objectif final n’est pas vraiment connu. On peut s’attendre à ce que les forces russes poussent jusqu’à la Transnistrie, comme l’avait annoncé le ministère de la Défense russe. Ainsi serait plus ou moins reconstituée la Novorossiya qui avait eu une très éphémère existence en 2014.

En octobre 2014, les rebelles du sud de l’Ukraine joignent leurs forces pour créer les « Forces conjointes de Novorossiya ». La rébellion est rapidement matée par les nouvelles autorités de Kiev. Cet épisode est « oublié » de nos médias, car il montre que la résistance au « coup » de Maidan n’était pas limitée au Donbass, mais concernait presque tout le sud du pays. C’est probablement à l’intérieur de ces frontières que pourrait émerger un nouvel « État », sous la houlette de Moscou.

On s’achemine vers une situation où l’Ukraine et les Occidentaux devront faire des concessions dont ils n’ont pas encore mesuré l’importance. L’idée que le statut de la Crimée, du Donbass, voire le sud de l’Ukraine, peut encore être négociable est une illusion. C’était le message de Henry Kissinger lors du World Economic Forum de Davos en mai.

Il est très vraisemblable que si l’on avait laissé Zelensky négocier comme il l’entendait avec la Russie dès le début de l’offensive, l’Ukraine aurait pu maintenir la plus grande partie du sud sous sa souveraineté. Aujourd’hui, la combinaison de l’acharnement occidental à prolonger le conflit et du refus ukrainien d’engager un processus de négociation place la Russie en position de force. L’incapacité des Occidentaux à juger leur adversaire de manière rationnelle semble conduire l’Ukraine à la catastrophe. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.