Entre désespoir et décadence : Pierre Drieu La Rochelle et la démission française – Nicolas Bonnal

Par Nicolas Bonnal

Le journal de Drieu publié courageusement par Gallimard avait fait scandale il y a trente ans lors de
sa parution. C’est Jean Parvulesco qui me l’avait alors recommandé. Je l’ai relu récemment avec un
intense intérêt tant les préoccupations de Drieu recoupent les nôtres : sensation de décadence
terminale, désespoir (au sens strict) historique, incapacité de trouver des sauveurs (Hitler ? Staline ?
Les chinois ?), et sinistre impression causée par la torpeur française – la même que ressent alors
Bernanos, un de rares écrivains qu’estime alors Drieu (il admire aussi son départ pour l’Amérique du
Sud, et avec quelle raison !).
Même en pleine guerre Drieu observe cette torpeur (si vous voulez de l’émotion, revoyez
Casablanca) :

« Cette torpeur qui règne à Paris, qui s’est manifestée à l’occasion du bombardement n° 1. J’avais
raison de dire il y a quelques années que les Français étaient devenus un peuple triste, qui n’aimait
plus la vie. Ils aiment la pêche à la ligne, l’auto en famille, la cuisine, Ce n’est pas la vie. Ils ne sont pas
lâches, mais pires; ils sont ternes, mornes, indifférents. Ils souhaitent obscurément d’en finir, mais ne
feront rien pour que ça aille plus vite. Cette 9e armée qui s’en va les mains dans les poches, sans
fusils, sans officiers. »

Une génération avent Debord, Drieu observe :

« Où aimerais-je aller? Nulle part! Le monde entier est en décadence. Le « Moderne» est une
catastrophe planétaire. »

Debord dira lui : « dans un monde unifié on ne peut s’exiler » (son seul alexandrin !).

Il tape comme Céline sur la peu glorieuse patrie des années trente, celles des joueurs de boule et du
front popu (j’oubliais : et des conspirateurs de la cagoule) :

« La France meurt d’avarice dans tous les de sentiments et de pensées. Pays de petite ironie, de petit
dénigrement, de petite critique, de petit ricanement, pays de petitesse… Tout y a été abaissé : les
institutions et même leurs pauvres contraires. Si on a abattu la monarchie on n’a pas élevé le peuple
avili l’aristocratie on n’a pas décanté la bourgeoisie, si on a ravalé le clergé on n’a pas défendu les
professeurs contre l’insipide vanité et on les a loués dans leur inénarrable vacuité !»
Il observe sur cette fameuse devise républicaine :

« La fraternité n’a pas remplacé la charité, l’égalité n’a profité qu’à l’argent, quant à la liberté ce ne
fut que la basse licence de dire tout de façon que rien ne tirât plus à conséquence. »

Se reconnaissant lui-même catastrophiste, Drieu ajoute :

« N’importe comment, je sais que ma vie est perdue. La littérature française est finie, de même que
toute littérature en général dans le monde, tout art, toute création. L’humanité est vieille et a hâte
d’organiser son sommeil dans un système de fourmilière ou de ruche. D’autre part, ma vie
individuelle est finie. Finis les femmes, les plaisirs sensuels. »

Le fascisme auquel on ne le rattache ne trouve pas grâce à ses yeux. Il l’expédie beaucoup mieux que
Julius Evola, Savitri Devi ou Hans Gunther (qui en dénoncera le caractère « ochlocratique » quand la
bise sera venue) :

« J’ai écrit dans Socialisme Fasciste que le fascisme était l’expression de la décadence européenne.
Ce n’est pas une restauration. Il n’y a pas de restauration. Consolidation, replâtrage des débris. »

En réalité Drieu voit comme dans son livre sur la France préfacé par Halévy après la Grande Guerre
(guerre qu’il n’admire pas plus) que le Français ne veut plus être français. François Furet fera la
même observation dans son Passé d’une illusion : le froncé adore « internationaliser » sa vie
politique pour compenser son vide. Voyez aujourd’hui avec la Russie, l’Europe, l’Amérique ou Israël.
A l’époque on a déjà le bloc bourgeois : c’est le camp anglais (De Gaulle parle dans ses Mémoires du
vertige qui nous saisit quand l’Angleterre ne décide pas à notre place – depuis 1815 ou 1870 ?) ; on
aussi un camp fasciste (Allemagne-Italie même si l’Italie devient ce désastre bien décrit par AJP
Taylor) et bien sûr un camp russe (déjà ! Déjà !). Sous sa plume peu enjouée cela donne :

« Cet abandon de tout le peuple à la superstition russe est le signe le plus certain de notre
abâtardissement à tous. Quand un peuple n’a plus de maîtres, il en demande à l’étranger.
Cependant que d’autres Français s’abandonnent à l’attente clandestine de l’Allemand. Quant à la
masse, elle est vouée aux Anglais.
Il n’est plus de Français pour ainsi dire qui pense et qui veuille français. La velléité française est
entièrement partagée entre le parti du centre ou anglais, le parti allemand d’extrême droite et le
parti russe d’extrême gauche. »

Enfin il a déjà ceux qui se foutent de tout comme aujourd’hui (Gaza, vaccin, reset, guerres, identité
numérique, connais pas !) :
« Il y a aussi tous ceux qui veulent qu’on leur foute la paix, c’est à dire qu’on les en recouvre comme
d’une déjection. »

Rappelons que Mbappé compte vingt-fois plus d’abonnés Twitter que Philippot ou Asselineau….
Drieu insiste sur la grande déception mussolinienne (Benito aurait dû prendre sa retraite bien avant,
avant l’Ethiopie peut-être ?) :

« Je croyais aussi que Mussolini avait vendu son âme à Hitler, qu’il était résigné à jouer le brillant
second. Mais en tous cas on peut voir qu’à la longue l’Italie use Mussolini. »

Et de conclure en rêvant à des orgies de sang romaines :
« Comme tout cela est terne et crépusculaire. C’est bien la décadence de l’Europe. Les grandes
tueries du temps de Galba et Othon! Les fils d’ouvriers Mussolini, Hitler, Staline ne sont pas bien
éblouissants. »

Je reprends sa si juste marotte : il n’y a plus de parti français (idem aujourd’hui : on est européen
donc, ou russe, ou palestinien ou israélien, ou américain), et ceux qui se réclament du souverainisme
font 1% des voix (le RN alias reniement national s’est brillamment rangé des voitures) :

« Il y a toujours un parti russe et un parti allemand et un parti anglais, voire un parti italien.
Le parti anglais est si nombreux et maître des choses depuis si longtemps qu’il ne se voit pas et qu’on
ne le voit guère. On a abandonné à Londres notre politique étrangère, toutes nos initiatives et toutes
nos volontés et tous nos espoirs.
Le parti russe est fait de bourgeois qui joignent la chimère de Moscou à la branlante réalité de
Londres, et d’ouvriers qui, incapables de faire la révolution, s’en remettent à Staline pour la leur offrir
ou imposer. Le parti allemand masque d’anticommunisme sa lâcheté. »
Belle observation :
« Tous s’en remettent sur les étrangers pour les décharger de leurs devoirs et de la fatigue de penser,
d’imaginer, de vouloir. »

Et la conclusion logique de tout cela :
« Ce parti que nous avons pris de ne pas nous battre au début est la conséquence de ces diverses
démissions. »
De Gaulle parti (n’en faites pas un héros référentiel non plus, Giscard et Pompidou étaient ses
ministres) nous avons fait qu’aller de démission en démission.

Lire aussi :
https://www.dedefensa.org/article/drieu-la-rochelle-et-le-grand-remplacement-en-1918

un beau signe des temps ici bien expliqué sur un ton somme toute modéré :
https://www.medias-presse.info/la-priorite-de-marine-le-pen/182120/

2 pensées sur “Entre désespoir et décadence : Pierre Drieu La Rochelle et la démission française – Nicolas Bonnal

  • 22 novembre 2023 à 17 h 35 min
    Permalink

    Il avait vu juste !

    Répondre
  • 19 novembre 2023 à 14 h 35 min
    Permalink

    Monsieur Bonnal !

    Comme toujours depuis Sciences Po, vous êtes le génie principalement mais pas que… de la critique de la France et en particulier des Français. D’ailleurs, je vous suis quasiment sur ce point tout comme Salvador Dali : « La critique est une chose sublime. Elle est digne seulement des génies. ». Ne dit-on pas de vous sur d’autres sites : « Nicolas Bonnal, penseur atypique et génie authentique ».
    Par contre, vous avez été vous réfugier en Andalousie ! On pourrait dire de vous que vous êtes un « réfugié politique » au soleil.

    Quelques citations sur la critique d’auteurs pour le meilleur et pour le pire :
    « La méchanceté est l’esprit de la critique, et la critique est à l’origine du progrès et des lumières de la civilisation. » Thomas Mann
    « La critique est la puissance des impuissants ». Lamartine
    « La critique est plus facile que la pratique ». George Sand
    « La critique est un parasite de la société qui n’a aucune influence ! Les critiques sont de vieux imbéciles, incapables de faire un autre métier alors que la majorité des artistes sur le retour pourraient très bien devenir critiques ! » Coluche
    « La critique est aisée et l’art est difficile. C’est là ce qui produit ce peuple de censeurs, et ce qui rétrécit les talents des auteurs ». Destouches
    « La critique est une chose bien commode : on attaque avec un mot, il faut des pages pour se défendre. » Jean-Jacques Rousseau
    « On dit : « La critique est aisée… », parfois on aimerait pouvoir dire : « Si la critique se taisait… ». » Vincent Roca
    « La critique est le seul instrument de vérification d’une théorie économique. » Karl Popper
    « La critique est normale dans le jeu démocratique. Mais la haine et la violence ne doivent jamais être acceptées. Elles affaiblissent la démocratie. » (Sic !) Emmanuel Macron (tu peux parler…)
    « Plus la critique est hostile, plus l’artiste devrait être encouragé. » Marcel Duchamp
    « La critique est aisée et le critique dans l’aisance. » Jules Renard
    « La critique est un impôt que l’envie perçoit sur le mérite. » Charles-Eugène de Lévis-Charlus
    « La forme la plus haute comme la plus basse de la critique est un type d’autobiographie. » Oscar Wilde
    « Aux auteurs la critique est utile. » Destouches
    « La critique est osée, mais l’art a des ficelles. » Jacques Pater

    Mais finalement, on pourrait vous appliquer la formule populaire de Dali et Gainsbourg qui décrit la relation ambiguë et contradictoire entre deux personnes ou deux entités, qui se cherchent autant qu’elles se fuient, se repoussent : « Je t’aime, moi non plus ».

    Comme je vous en avais déjà parlé sur votre blog, vous mériteriez la création d’une section spéciale de la critique au sein du Prix Nobel de littérature. Ne reste plus qu’à créer la commission ad hoc de sélection sur votre longue carrière littéraire. N’oublions pas aussi que chaque lauréat ou lauréate se voit remettre une belle somme, soit un chèque de 11 millions de couronnes suédoises (près de 950 000 €), et une médaille d’or 18 carats.

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