HEGEMONIE ET EMPIRE
Source : ieri.b – Irnerio Seminatore
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Prolégomènes à une étude sur l’hégémonie.
Les dilemmes récurrents, la grande politique et la philosophie de la vie
able des matières
L’Hégémonie et son « ideal type »
Wilhelm Dilthey et l’historicisme allemand
La philosophie de la vie comme philosophie anti-métaphysique
Paradoxes et dilemmes récurrents
Hégémonie, politique planétaire et Empire
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L’Hégémonie et son « ideal type »
Au regard d’un voyageur des siècles, les dimensions d’une hégémonie frappent l’esprit de l’observateur, par la force puissante du changement, le choc de ses créations originales, la fascination d’un passé immémorial et l’engouement d’un futur de conquêtes La multiplicité des savoirs, dont témoignent les villes, les monuments et les gloires anciennes s’additionnent à l’admiration de palais princiers, à la ferveur d’ateliers ordonnés, à la rigueur de bureaux studieux et au travail collectif de ses arsenaux , car un pays hégémonique est un chantier impressionnant de techniques, une ruche débordante en ressources, en projets et en espérance.
Il s’agit ici d’un « idéal type » d’hégémonie, proche cependant de la réalité.
Or l’essence d’une hégémonie repose sur sa philosophie, l’âme d’une hégémonie, dont la géopolitique en fait la cosmopole d’un espace stratégique indépendant et souverain. La forme immatérielle d’une hégémonie demeure cependant son idéologie, qui est son double, popularisé, démultiplié et sournois, où les personnes rassemblent à leurs idées, de convertis récents ou de militants éprouvés.
Nous retrouvons ces divers éléments dans les témoignages du grandiose et du spirituel, en Egypte, dans la Grèce ancienne, dans l’empire de Rome, dans le Saint Romain Empire Germanique, puis en Espagne, en France, en Grande Bretagne, en Allemagne, dans le soviétisme et aux Etats Unis.
Des pyramides aux satellites spatiaux et à la conquête du cosmos, autant de témoignages probants, car toute hégémonie a une histoire, une conscience, une démesure et une limite.
De manière générale, là où il n’y a pas de philosophie de la vie, comme conscience de soi, il ne peut pas y avoir de grandeur ni de grande politique, et avec elle, une image du monde.
Partons de la philosophie, non seulement comme soubassement d’un pouvoir montant ou, mieux encore, de la Machtpolitik de l’Allemagne en expansion des XIX ème et XXème siècles, mais comme source d’inspiration sur le nationalisme, la souveraineté et, en même temps, comme facteur d’une « autre » régulation internationale.
Wilhelm Dilthey et l’historicisme allemand
Le maître à penser, dont le « vécu » des individus et des peuples, a fait de l’expérience et de la vie elle-même, le substrat fondamental de toute forme d’affirmation historique, est Dilthey.
Avec Wilhelm Dilthey, la philosophie de l’histoire s’écarte aussi bien de la catégorisation abstraite de l’idéalisme hégélien que de l’abstraction rationaliste de Kant, pour revenir vers les faits concrets et immédiats du monde historique, à la conscience de l’historicité que les événements suscitent chez les acteurs du devenir
Ce « vécu » n’est pas constitué d’actes cognitifs isolés et, de ce fait aléatoires, transitoires et fragmentaires, mais des éléments d’une vie sociale intense et hard, individuelle et collective, qui renvoient à la totalité et à l’agir sur la totalité, ou sur le système des forces, selon le langage des systèmes
Le caractère dynamique de cette totalité s’exprime par l’épanouissement global de toutes les potentialités d’un ensemble sociétal, spécifique et singulier. Ces éléments, en leur forme symbolique, juridique, institutionnelle ou culturelle engendrent identité, appartenance et cohésion et, en leur manifestations publiques, solennité, rites et croyances.
Le ritualisme de la geste hégémonique, comme ensemble de récits épiques ou poétiques, qui racontent les exploits légendaires ou historiques de héros, chefs de guerre ou souverains, ou les foires et les fêtes folkloriques et populaires des bons vieux temps révolus, charpentent les autres figures de la grandeur d’une prééminence civilisationnelle et culturelle de l’histoire en devenir. Cependant une hégémonie se prévaut d’un autre fondement théorique, une asymétrie de statut politique, constitué par la supériorité de rang d’une communauté ou d’un peuple, que cette dominance a pour but de pérenniser, faire-proliférer et magnifier. Or, toute pérennisation d’une supériorité, devenue privilège engendre nécessairement jalousie, convoitise et hostilité. Apparaît alors une politique de force et d’alliances pour faire face à ces sentiments d’hostilités et la guerre offre ses exploits sanglants, comme moyen de contrainte, pour faire taire ces rivalités. La guerre a été masquée, en son pur concept, au Moyen Âge, par la théorie de la « guerre juste”, autrement dit, par une justification éthico-religieuse dans l’usage de la violence. A titre d’exemple, dans la tradition russe, à l’opposé de la tradition occidentale et du réalisme rationnel de Machiavel, jouant à la force et à la ruse, cette justification n’est pas passée par la voie du formalisme juridique, mais par la priorité accordée à la vérité sur la force. Cette idée est exprimée avec une parfaite clarté dans « Le Discours sur la Loi et la Grâce » du métropolite Hilarion de Kiev (du XIe siècle), selon lequel la « Loi » de l’Ancien Testament, comme règle extérieure, est distinguée de la « Grâce » du Nouveau Testament, comme loi intérieure de vérité et comme pratique naturelle du pouvoir. Elle a été légitimée par la conformité à la métaphysique d’une justice divine supérieure. Guerre et religion ont fait partout bon ménage tant en Occident qu’en Orient, et, dans la tradition russe, l’idée, attribuée au prince Alexandre Nevski que : « Dieu n’est pas dans la force, mais dans la vérité », a défini pendant des siècles la philosophie russe du conflit. La légitimité du combat et la victoire finale ne pouvaient appartenir qu’à la justesse métaphysique de la « ligne » politique choisie, celle de la cause défendue. Une thèse de la « troisième Rome », devenue plus tard soviétique et successivement révolutionnaire et tiers-mondiste.
La philosophie de la vie comme philosophie anti-métaphysique
Cependant une philosophie ne serait pas ce qu’elle est, en son essence, un questionnement perpétuel sur le « sens », si la tâche de la philosophie était de construire des métaphysiques, au lieu de comprendre les divers moments à travers lesquels l’homme en est venu à se réaliser dans le siècle et, en même temps, à saisir les liens qui unissent l’individu à la société de son temps. En ce sens, la philosophie de Dilthey peut aussi être définie comme une sorte de relativisme historique, bâti sur l’expérience, car elle entend historiciser tout produit de la pensée et toute épreuve vécue, montrant le lien nécessaire qui existe entre l’homme et son temps, entre la partie et le tout, au delà de toute métaphysique.
On peut dire en synthèse que la philosophie de Dilthey repose sur les aspects fondamentaux suivants :
– la valorisation de l’individu, contre toute généralisation de type idéaliste (reprenant à son compte, les “révoltes” anti-hégéliennes de Schopenhauer, Kierkegaard et Nietzsche ainsi que les principaux représentants de l’historicisme allemand E. Troeltsch, F. Meinecke et en anticipant sur M. Heidegger et K. Jaspers
– la traduction en objectivité du monde « subjectif » de l’histoire
– la réhabilitation de la dimension émotionnelle et non rationnelle de l’homme en ses multiples connexions organiques
Ces présupposés nous amènent à ce point au débat sur les études classiques, souvent présentées comme des oppositions entre tradition et progrès, conservatisme et réformisme radical, lorsque la distinction essentielle se situe au contraire dans l’ordre stratégique, entre les acteurs et les sociétés qui considèrent le savoir civilisationnel comme un atout visionnaire et décisionnel et les acteurs et les pays qui le voient comme un détour lointain, inactuel et périmé.
Aussi les décideurs de la multipolarité de notre temps, Washington, Moscou ou Pékin cherchent dans les hégémonies du passé des cadres d’action pour penser l’avenir, se tournant tantôt vers la vision du monde hellène et homérique, tantôt vers la théologie et la morale du christianisme primitif.
Ainsi la question n’est pas de savoir si les questions du passé sont pertinentes, mais s’il y a dans l’histoire des interrogations récurrentes et paradigmatiques
Paradoxes et dilemmes récurrents
Nous constatons avec étonnement que le monde classique continue à susciter des questionnements jusque dans l’Empire du milieu et par la voie même du céleste Xi Jinping, évoquant le « piège de Thucydide ». En effet, il y a des questions qui résistent obstinément à l’oubli et à l’obsolescence et qui ne peuvent se décliner qu’en termes de paradoxes et de grands dilemmes d’action, internes ou internationaux. Dans nos systèmes politiques occidentaux l’ordre interne semble susciter davantage d’intérêt auprès des opinions et quelques-unes des questions-clés de leur univers mental occupent l’esprit citoyen. Nous en regroupons ici les plus incisives et les moins facilement solubles pour les régimes établis
Quelles sont, de nos jours, les formes politiques saines et corrompues décrites jadis par Aristote et comment une démocratie décline-t-elle ?
Y a-t-il affaiblissement de l’esprit de liberté et comment assurer liberté et sécurité ?
Peut-on dissocier responsabilité et autorité et faire obstacle aux dérives autoritaires des pouvoirs ?
Qu’est-ce qu’un ordre politique légitime ?
Qu’est-ce qui corrompt les élites, en les éloignant du peuple et qu’est-ce qui soude une société ou une nation ?
Le pouvoir peut-il s’exercer sans démesure ?
L’ordre interne demande-t-il de la violence ou peut-il se suffire d’un choc d’autorité ?
La scène internationale peut-elle se passer de la guerre et se contenter de la diplomatie, de la finance ou du « doux commerce » ?
Hégémonie, politique planétaire et Empire
La confusion entre hégémonie et empire a été entretenue par les « media » mainstream, à propos des « déboires supposés » de l’Administration Trump, en ce qui concerne la rencontre de Trump et de Poutine à Anchorage, les déclarations de Pete Hegseth à Munich, les relations entre l’Amérique et l’Europe au sujet de l’Alliance atlantique et de la sécurité globale, l’attaque des Etats Unis et d’Israël à l’Iran, ou encore la rencontre de Trump et Xi Jinping et la redéfinition des rapports globaux des forces dans le monde. Par ailleurs, un nouveau concept de guerre et une nouvelle relation entre conventionnel et nucléaire s’établit, pour mesurer la force ou la puissance. Cet ensemble de facteurs influe sur la conduite et la vision des européens et plus loin sur l’unité de l’Occident. Sur tous ces sujets la connaissance diplomatique et historique aura à débattre et à faire preuve de subtilité dirimante. Cependant il est indéniable de ne pouvoir renier l’isolement de l’UE et de clarifier aux yeux de toutes les répercussions de la discorde dans leur camp, en démystifiant le rôle des structures de pouvoir, des hommes et de situations controversés et aujourd’hui peu clairs.
Ainsi un rappel simplifié de la théorie permettra de mieux saisir l’essentiel et de relever, dans la gangue entretenue, les responsabilités et les défaillances respectives des différents acteurs de la scène mondiale.
Si, en effet, au niveau du système international, le paradigme essentiel est la stabilité et, en termes de devenir, le changement, l’erreur d’évaluation ou de compréhension d’une décision sur le moyen ou sur le long terme, falsifie l’appréhension d’une conjoncture. Ainsi, pour revenir au concept de stabilité, cette dernière interfère sensiblement dans la distinction entre l’Hégémonie et l’Empire, car cette distinction repose sur la gestion stratégique du système des forces. Pour mieux préciser, la notion d’Hégémonie se différencie de la notion d’Empire, car la première implique une relation dialectique entre coercition et consensus et la deuxième met en œuvre une logique de domination, de verticalité, de hiérarchie et de bureaucratisation entre une multiplicité de souverainetés militaires. La distinction entre les deux termes semble reposer davantage aujourd’hui sur l’exercice d’un contrôle libéral et informel (Hégémonie) plutôt que formel et direct (Empire). Dans ce contexte, « la paix par l’empire » apparaît comme liberticide, même si elle vient d’une démocratie impériale comme les États-Unis et se donne pour but de façonner les relations internationales au bénéfice de ses propres intérêts et sur la base d’une gestion lockienne (Hobson), ou d’une « gestion non territoriale » (S. Strange).
En réalité, l’extension de cette gestion à une économie financiarisée et interconnectée, sécrète une bureaucratie immense, qui n’a cure de résoudre les dilemmes des politiques de sécurité à l’intérieur des relations néo-impériales et post-occidentales (USA/ UE, USA/ FR, USA/ ISRAËL …)
Ces dernières peuvent être lues comme des répliques des conduites des puissances coloniales des XIX et XX siècles. En agissant plus dangereusement des vieilles Nations, l’UE, à l’ère des hégémonies planétaires et des conceptions multipolaires du monde, a conçu et conçoit la multipolarité en termes de contrepoids et la guerre régionale (Russie/ Ukraine), distincte et disjointe du conflit global et bornée à l’échiquier européen. Quant à la stratégie maritime dans l’Indo-Pacifique (Ormuz) et en Extrême Orient (Chine/ Japon, Corées), ou dans le Pacifique Sud (Australie, Nouvelle Zélande), l’ensemble européen ignore ou feint d’ignorer les buts maritimes de l’ami (les Etats Unis) et les ambitions historiques (Taïwan) de l’ennemi systémique (la Chine). Ainsi, la notion d’Hégémonie, qui se réfère le mieux au système international d’aujourd’hui, anarchique, multipolaire et partiellement décentralisé, mais extraordinairement interconnecté, est celle de « Puissance hégémonique globale », une puissance inclusive et « hors-limites » vis à vis de laquelle l’Europe n’a conçu ni une grande stratégie ni une Grande Politique de type coopératif. Elle joue désormais contre celle-ci, en posture de puissance subordonnée, contre ses intérêts et sa survie historique, à défaut de puissance et faute de vision et de leadership.
Dernière publication
« Paix et Guerre dans la Grande Politique. La Société Planétaire, le destin de l’Occident et la fin de la civilisation européenne ». Edition Godefroy De Bouillon publié le 26 février 2026


« Il est un fait assez étrange qu’on semble n’avoir jamais remarqué comme il mérite de l’être : c’est que la période proprement « historique » (la seule qui soit vraiment accessible à l’histoire ordinaire ou « profane »), remonte exactement au VIème siècle avant l’ère chrétienne, comme s’il y avait là, dans le temps, une barrière qu’il n’est pas possible de franchir à l’aide des moyens d’investigation dont disposent les chercheurs ordinaires. », écrit, en 1946, René Guénon.
À partir de cette époque, en effet, on possède partout une chronologie assez précise et bien établie ; pour tout ce qui est antérieur, au contraire, on n’obtient en général qu’une très vague approximation, et les dates proposées pour les mêmes événements varient souvent de plusieurs siècles.
L’antiquité dite « classique » n’est donc, à vrai dire, qu’une antiquité toute relative, et même beaucoup plus proche des temps modernes que de la véritable antiquité et l’on pourra suffisamment juger par là jusqu’à quel point les modernes (Jean Parvulesco parlait de « confrérie faisandée des historiens conventionnels ») ont raison d’être fiers de l’étendue de leurs connaissances historiques ! Tout cela, répondraient-ils sans doute encore pour se justifier, ce ne sont que des périodes « légendaires », et c’est pourquoi ils estiment n’avoir pas à en tenir compte ; mais cette réponse n’est précisément que l’aveu de leur ignorance, et d’une incompréhension qui peut seule expliquer leur dédain de la tradition ; l’esprit spécifiquement moderne, ce n’est en effet rien d’autre que l’esprit antitraditionnel.
Au VIème siècle avant l’ère chrétienne, il se produisit, quelle qu’en ait été la cause, des changements considérables chez presque tous les peuples ; ces changements présentèrent d’ailleurs des caractères différents suivant les pays. Dans certains cas, ce fut une réadaptation de la tradition à des conditions autres que celles qui avaient existé antérieurement ; c’est ce qui eut lieu notamment en Chine. Chez les Perses, il semble qu’il y ait eu également une réadaptation du Mazdéisme. Dans l’Inde, on vit naître alors le Bouddhisme, qui, quel qu’ait été d’ailleurs son caractère originel, devait aboutir, au contraire, tout au moins dans certaines de ses branches, à une révolte contre l’esprit traditionnel, allant jusqu’à la négation de toute autorité, jusqu’à une véritable anarchie, au sens étymologique d’« absence de principe », dans l’ordre intellectuel et dans l’ordre social.
En nous rapprochant de l’Occident, nous voyons que la même époque fut, chez les Juifs, celle de la captivité de Babylone ; et ce qui est peut-être un des faits les plus étonnants qu’on ait à constater, c’est qu’une courte période de soixante-dix ans fut suffisante pour leur faire perdre jusqu’à leur écriture, puisqu’ils durent ensuite reconstituer les Livres sacrés avec des caractères tout autres que ceux qui avaient été en usage jusqu’alors.
On pourrait citer encore bien d’autres événements se rapportant à peu près à la même date : nous noterons seulement que ce fut pour Rome le commencement de la période proprement « historique », succédant à l’époque « légendaire », et qu’on sait aussi, quoique d’une façon un peu vague, qu’il y eut alors d’importants mouvements chez les peuples celtiques.
Il y aurait peut-être lieu de se demander également pourquoi la philosophie a pris naissance précisément au VIème siècle avant l’ère chrétienne, époque qui, comme nous venons de le voir, présente des caractères assez singuliers à bien des égards. À ce propos, notons que cette époque, en Grèce, fut le point de départ de la civilisation dite « classique », la seule à laquelle les modernes reconnaissent le caractère « historique », et tout ce qui précède est assez mal connu pour être traité de « légendaire », bien que les découvertes archéologiques connues aujourd’hui ne permettent plus de douter que, du moins, il y eut là une civilisation très réelle. Cependant, la scission entre « légendaire » et « historique » ne fut pas si radicale, car il y eut, temporairement, une réadaptation effectuée dans l’ordre traditionnel, principalement dans le domaine des « mystères », auxquels il faut rattacher le Pythagorisme.
Mais avant cette « réadaptation », on vit apparaître quelque chose dont on n’avait encore eu aucun exemple et qui devait, par la suite, exercer une influence néfaste sur tout le monde occidental : il s’agit de ce mode spécial de pensée qui prit et garda le nom de « philosophie » ; et ce point est assez important pour que nous nous y arrêtions quelques instants.
Le mot « philosophie », en lui-même, peut assurément être pris en un sens fort légitime, qui fut sans doute son sens primitif, surtout s’il est vrai que, comme on le prétend, c’est Pythagore qui l’employa le premier : étymologiquement, il ne signifie rien d’autre qu’« amour de la sagesse » ; il désigne donc tout d’abord une disposition préalable requise pour parvenir à la sagesse, et il peut désigner aussi, par une extension toute naturelle, la recherche qui, naissant de cette disposition même, doit conduire à la connaissance. Ce n’est donc qu’un stade préliminaire et préparatoire, un acheminement vers la sagesse, un degré correspondant à un état inférieur à celle-ci ; la déviation qui s’est produite ensuite a consisté à prendre ce degré transitoire pour le but même, à prétendre substituer la « philosophie » à la sagesse, ce qui implique l’oubli ou la méconnaissance de la véritable nature de cette dernière. C’est ainsi que prit naissance ce que nous pouvons appeler la philosophie « profane », c’est-à-dire une prétendue sagesse purement humaine, donc d’ordre simplement rationnel, prenant la place de la vraie sagesse traditionnelle, suprarationnelle et « non humaine ».
Pourtant, il subsista encore quelque chose de celle-ci à travers toute l’antiquité ; ce qui le prouve, c’est d’abord la persistance des « mystères », dont le caractère essentiellement « initiatique » ne saurait être contesté, et c’est aussi le fait que l’enseignement des philosophes eux-mêmes avait à la fois, le plus souvent, un côté « exotérique » et un côté « ésotérique ». Pour que la philosophie « profane » fût définitivement constituée comme telle, il fallait que l’« exotérisme » seul demeurât et qu’on allât jusqu’à la négation pure et simple de tout « ésotérisme » ; c’est précisément à quoi devait aboutir, chez les modernes, le mouvement commencé par les Grecs ; les tendances qui s’étaient déjà affirmées chez ceux-ci devaient être alors poussées jusqu’à leurs conséquences les plus extrêmes, et l’importance excessive qu’ils avaient accordée à la pensée rationnelle allait s’accentuer encore pour en arriver au « rationalisme », attitude spécialement moderne qui consiste, non plus même simplement à ignorer, mais à nier expressément tout ce qui est d’ordre suprarationnel.
Dans ce qui vient d’être dit, une chose est à retenir particulièrement au point de vue qui nous occupe : c’est que le monde moderne n’a pas entièrement tort quand il se recommande de la civilisation gréco-latine et s’en prétend le continuateur. Il faut dire, cependant, qu’il ne s’agit que d’une continuation lointaine et quelque peu infidèle, car il y avait malgré tout, dans cette antiquité, bien des choses, dans l’ordre intellectuel et spirituel, dont on ne saurait trouver l’équivalent chez les modernes ; ce sont, en tout cas, dans l’obscuration progressive de la vraie connaissance, deux degrés assez différents.
On pourrait d’ailleurs concevoir que la décadence de la civilisation antique ait amené, d’une façon graduelle et sans solution de continuité, un état plus ou moins semblable à celui que nous voyons aujourd’hui ; mais, en fait, il n’en fut pas ainsi, et, dans l’intervalle, il y eut, pour l’Occident, une autre époque critique qui fut en même temps une de ces époques de « redressement » ; il arrive parfois, à certains moments critiques où la tendance « descendante » semble sur le point de l’emporter définitivement dans la marche générale du monde, qu’une action spéciale intervient pour renforcer la tendance contraire, de façon à rétablir un certain équilibre au moins relatif, tel que peuvent le comporter les conditions du moment, et à opérer ainsi un redressement partiel, par lequel le mouvement de chute peut sembler arrêté ou neutralisé temporairement. Cette époque de redressement est celle du début et de l’expansion du Christianisme, coïncidant avec la dernière phase de la civilisation gréco-latine durant laquelle la philosophie purement « profane » qui avait gagné du terrain voyait apparaître, d’un côté, le « scepticisme » et, de l’autre, le succès du « moralisme » stoïcien et épicurien, montrant assez à quel point l’intellectualité s’était abaissée. En même temps, les anciennes doctrines sacrées, que presque personne ne comprenait plus, avaient dégénéré, du fait de cette incompréhension, en « paganisme » au vrai sens de ce mot, c’est-à-dire qu’elles n’étaient plus que des « superstitions », des choses qui, ayant perdu leur signification profonde, se survivent à elles-mêmes par des manifestations tout extérieures. Il y eut des essais de réaction contre cette déchéance : l’hellénisme lui-même tenta de se revivifier à l’aide d’éléments empruntés aux doctrines orientales avec lesquelles il pouvait se trouver en contact ; mais cela n’était plus suffisant, la civilisation gréco-latine devait prendre fin, et le redressement devait venir d’ailleurs et s’opérer sous une tout autre forme. Ce fut le Christianisme qui accomplit cette transformation ; et, notons-le en passant, la comparaison qu’on peut établir sous certains rapports entre ce temps et le nôtre est peut-être un des éléments déterminants du « messianisme » désordonné qui se fait jour actuellement.
Précisons que le Christianisme est un mouvement de rénovation sociale, grandiose, extraordinaire, d’une haute portée, qui brilla sur le monde pendant deux ou trois siècles, mais qui fut renversé, dénaturé et caché par des faussaires qui en firent une caricature grotesque et voulurent avec cela dominer le monde.
Après la période troublée des invasions barbares, nécessaire pour achever la destruction de l’ancien état de choses, un ordre normal fut restauré pour une durée de quelques siècles ; ce fut le moyen âge, que l’histoire classique fait commencer à la mort de Théodose le Grand (395) et termine à la prise de Constantinople par les Turcs (1453). C’est au commencement du XIVème siècle, et à travers diverses étapes, qu’une nouvelle décadence ira en s’accentuant jusqu’à nous. C’est là, dit René Guénon, qu’est le véritable point de départ de la crise moderne ; la Renaissance et la Réforme qui en sont surtout des résultantes, n’ont été rendues possibles que par la décadence préalable commencée deux siècles plus tôt ; aussi, bien loin d’être un redressement, elles marquèrent une chute beaucoup plus profonde, parce qu’elles consommèrent la rupture définitive avec l’esprit traditionnel, l’une dans le domaine des sciences et des arts, l’autre dans le domaine religieux.
Ce qu’on appelle la Renaissance fut en réalité la mort de beaucoup de choses ; sous prétexte de revenir à la civilisation gréco-romaine, on n’en prit que ce qu’elle avait eu de plus extérieur, parce que cela seul avait pu s’exprimer clairement dans des textes écrits ; et cette restitution incomplète ne pouvait d’ailleurs avoir qu’un caractère fort artificiel, puisqu’il s’agissait de formes qui, depuis des siècles, avaient cessé de vivre de leur vie véritable. Quant aux sciences traditionnelles du moyen âge, après avoir eu encore quelques dernières manifestations vers cette époque, elles disparurent aussi totalement que celles des civilisations lointaines qui furent jadis anéanties par quelque cataclysme ; et, cette fois, rien ne devait venir les remplacer. Il n’y eut plus désormais que la philosophie et la science « profanes », c’est-à-dire la négation de la véritable intellectualité, la limitation de la connaissance à l’ordre le plus inférieur, l’étude empirique et analytique de faits qui ne sont rattachés à aucun principe, la dispersion dans une multitude indéfinie de détails insignifiants, l’accumulation d’hypothèses sans fondement, qui se détruisent incessamment les unes les autres, et de vues fragmentaires qui ne peuvent conduire à rien, sauf à ces applications pratiques qui constituent la seule supériorité effective de la civilisation moderne ; supériorité peu enviable d’ailleurs, et qui, en se développant jusqu’à étouffer toute autre préoccupation, a donné à cette civilisation le caractère purement matériel qui en fait une véritable monstruosité.
Le monde moderne ira-t-il jusqu’au bas de cette pente fatale, ou bien, comme il est arrivé à la décadence du monde gréco-latin, un nouveau redressement se produira-t-il, cette fois encore, avant qu’il n’ait atteint le fond de l’abîme où il est entraîné ?
Il semble bien qu’un arrêt à mi-chemin ne soit plus guère possible, et que, d’après toutes les indications fournies par les doctrines traditionnelles, nous soyons entrés vraiment dans la phase finale du Kali-Yuga, dans la période la plus sombre de cet « âge sombre », dans cet état de dissolution dont il n’est plus possible de sortir que par un cataclysme, car ce n’est plus un simple redressement qui est alors nécessaire, mais une rénovation totale. Le désordre et la confusion règnent dans tous les domaines ; ils ont été portés à un point qui dépasse de loin tout ce qu’on avait vu précédemment, et, partis de l’Occident, ils menacent, aujourd’hui, d’envahir le monde tout entier ; nous savons bien que leur triomphe ne peut jamais être qu’apparent et passager, mais, à un tel degré, il paraît être le signe de la plus grave de toutes les crises que l’humanité ait traversées au cours de son cycle actuel.
Ne sommes-nous pas arrivés, dit René Guénon, à cette époque redoutable annoncée par les Livres sacrés de l’Inde, « où les castes seront mêlées, où la famille même n’existera plus » ?
Il suffit de regarder autour de soi pour se convaincre que cet état est bien réellement celui du monde actuel, et pour constater partout cette déchéance profonde que l’Évangile appelle « l’abomination de la désolation ».
Il ne faut pas se dissimuler la gravité de la situation ; il convient de l’envisager telle qu’elle est, sans aucun « optimisme », mais aussi sans aucun « pessimisme » puisque la fin de l’ancien monde sera aussi le commencement d’un monde nouveau.
NB : VIème siècle avant notre ère
Ce siècle renferme d’importants événements.
Dans tous les pays à la fois, un ferment de révolte s’était produit et avait amené un changement profond dans le régime social et dans la Religion.
C’est que, le joug de la Femme brisé, il n’en restait pas d’autre. L’homme avait bien pu se soumettre à celle qu’il aimait, ou à celle qui avait été sa Mère, mais pourquoi se serait-il soumis à un autre homme ?
La première autorité qu’il voulut prendre est celle que représente l’État. La Religion appartenait encore à la Femme. Par sa révolte, il créa la séparation des pouvoirs, il inaugura la séparation du Trône et de l’Autel. La révolution masculine amena une corruption générale qui, bientôt, fit des progrès effrayants dans toutes les classes de la Société. Du haut des trônes de l’Asie qu’elle avait d’abord envahis, elle se glissait dans les sanctuaires. La réaction des Femmes ne pouvait plus contenir le mouvement désorganisateur ; elles cherchaient néanmoins à en ralentir le progrès.
Partout la caste sacerdotale s’emparait du pouvoir, le Prêtre se dressait en face de la Prêtresse et prétendait diriger le culte à sa place, il érigeait des temples à des dieux nouveaux et, dans ces temples, enseignait un dogme sacrilège, ou bouffon, qui n’était souvent qu’une altération grossière de la science primitive, qu’il ne comprenait plus ; il y mêlait toutes les fantaisies de son imagination, créant ainsi le surnaturel par un besoin d’exagération qui nait dans les cerveaux mal équilibrés.
L’histoire va nous montrer les phases diverses que traversa « l’erreur » à travers les cultes nouveaux. Nous allons pouvoir les suivre de siècle en siècle, car, à partir de cette époque, l’histoire est ouverte et un grand nombre d’auteurs sont venus y insérer les fastes du régime androcratique sous ses deux formes : religieuse et sociale.
Le VIème siècle est une date fatale dans l’humanité. C’est le point de départ de la plus grande révolution qui se soit produite dans le monde, le premier pas vers l’abîme.
Cette date inaugure l’ère de mensonge et de crimes, qui durera longtemps et qui laissera dans les cerveaux humains une tare ineffaçable. Le sombre esprit du mal va régner sur la Terre.
L’homme qui supprima la direction morale de la Femme, se vit libre de suivre toutes les impulsions de son instinct, que la raison féminine avait jusque-là entravées.
Désormais il donna libre cours à ses passions brutales, despotiques, sanguinaires ; ce fut le règne de la Force.
On vit partout se produire des actes de cruauté, de bestialité, justifiés par les cultes nouveaux, des tueries de tous genres, soit qu’on les appelle des « sacrifices », soit qu’on les appelle des « guerres ».
En même temps commençait la terreur des faibles. Ce fut le début de l’âge de fer.
Il y eut un déchaînement général des passions dans le monde entier.
L’esprit de l’homme errait dans les ténèbres qu’il s’était créées lui-même ; il cherchait à étouffer ses doutes, ses terreurs ou ses remords dans la jouissance à outrance et, au lieu d’un remède, il y trouvait une cause d’aggravation de son mal.
Enfin l’instinct triompha… et l’homme alors se servit de sa puissance pour s’affranchir de tous devoirs et pour affermir sa volonté, à laquelle il prétendit soumettre les autres.
Les mœurs qui résultèrent de cet état de choses furent caractérisées par une débauche à outrance et une guerre désordonnée, dans laquelle on cherchait, autant que des victoires, des satisfactions de l’instinct batailleur de l’homme. C’est que, lorsque sa force musculaire augmente, il a besoin de l’exercer, et c’est ce besoin qui le pousse au pugilat, à la lutte, à tous les exercices violents. C’est alors qu’il fit de la force une supériorité ; singulière logique, car avoir une chose en plus que les autres n’est pas un avantage si cette chose n’est pas une qualité qui élève. Si la force se développe aux dépens de l’intelligence, c’est une qualité négative, c’est-à-dire menant à un mal, non à un bien.
Se glorifier d’avoir plus de force qu’un autre est aussi logique que si l’on se glorifiait d’avoir plus de laideur que les autres. Il y a des superlatifs qui infériorisent.
Néanmoins la Force fut glorifiée ; les plus forts furent les plus honorés et les plus faibles furent méprisés. Chez les Grecs, l’homme bon, « Agathos », c’est l’homme fort à la guerre ; « Arïstoï », les meilleurs, ce sont les plus forts, les plus aptes à combattre. Chez les Romains, le mot « Virtus » signifie la force par excellence.
Les hommes s’étaient libérés du lien qui les attachait à la Femme, mais ce ne fut que pour tomber sous un autre joug : celui de la domination des hommes sur les hommes, c’est-à-dire l’exercice de la tyrannie de quelques-uns au préjudice de tous les autres.
Ceux qui avaient le plus d’audace, le plus de résolution, le plus de cynisme, instituèrent la puissance du Mal, en prenant la direction des nations. Et les foules s’inclinèrent devant « la Force », et la « Force » se fit « autorité », et cette autorité devint la main de fer qui étrangla l’humanité.
Cet état de choses amena chez les vaincus un profond découragement qui succéda à la période des reproches violents, des cris de douleur et des lamentations qui s’étaient produits dans le siècle antérieur.
Cependant, un immense désir de voir cesser l’horrible désordre allait désormais régner sur la Terre !
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