Le retour des identités, des valeurs et de l’idéologie dans les relations internationales
Par Cyrano de Saint Saëns
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En 1989, Francis Fukuyama avançait sa célèbre thèse de la « fin de l’histoire », selon laquelle
la victoire du libéralisme politique et économique marquait l’aboutissement ultime de
l’évolution politique de l’humanité. La fin de la Guerre froide semblait alors confirmer la
supériorité de la démocratie libérale et de l’économie de marché, annonçant la disparition
progressive des grands conflits idéologiques. L’image du « dernier homme », prospère mais
privé d’idéaux supérieurs, laissait entrevoir l’émergence d’une société universelle et
homogène.
Les décennies suivantes ont cependant démontré les limites de cette vision. Loin de
converger vers un modèle unique, le système international a vu réapparaître des
revendications identitaires, culturelles et civilisationnelles de plus en plus marquées. Dans de
nombreuses régions du monde, les peuples et les États ont cherché à préserver leurs
spécificités historiques face aux tendances uniformisatrices de la mondialisation.
Cette évolution est particulièrement visible à travers l’essor de nouvelles puissances et de
nouveaux cadres de coopération. Des plateformes telles que les BRICS ou l’Organisation de
Coopération de Shanghai reflètent la volonté de nombreux États de promouvoir des modèles
alternatifs de gouvernance internationale. De même, des pays comme la Russie, la Chine,
l’Inde ou la Turquie font désormais référence à leur héritage civilisationnel dans la définition
de leurs politiques intérieures et extérieures, certains se présentant même comme de
véritables « États-civilisations ».
La crise ukrainienne illustre également cette transformation. Le conflit dépasse largement les
dimensions géopolitiques ou ethniques héritées de l’espace post-soviétique et s’inscrit de plus
en plus dans une confrontation entre systèmes de valeurs, visions du monde et conceptions
opposées de l’ordre international.
Parallèlement, la mondialisation économique menée sous leadership occidental a produit des
effets inattendus. En favorisant la croissance de nouvelles puissances en Asie, en Afrique et
en Amérique latine, elle a contribué à l’émergence d’un monde multipolaire. Cette
redistribution du pouvoir s’est accompagnée d’un renforcement des identités régionales et
nationales, remettant en question l’idée d’un ordre universel homogène.
Plus encore, à côté de la multipolarité géopolitique apparaît aujourd’hui une véritable «
multipolarité des significations ». Celle-ci ne correspond pas à un relativisme absolu, mais à
la coexistence de différentes visions légitimes du développement, de la souveraineté, de la
démocratie et de la justice internationale. Les sociétés revendiquent de plus en plus le droit de
définir elles-mêmes leurs valeurs et leurs trajectoires historiques.
Dans ce contexte, l’idéologie retrouve une place centrale dans l’analyse des relations
internationales. Longtemps considérée comme secondaire face aux facteurs matériels tels que
la puissance militaire, les ressources économiques ou les impératifs sécuritaires, elle apparaît
désormais comme un élément fondamental permettant aux États d’interpréter leur
environnement international, de définir leur identité politique et de légitimer leurs choix
stratégiques.
Selon une approche constructiviste, l’idéologie agit comme un système partagé de
significations reliant valeurs, identité et comportement politique. Les nouvelles formes
d’alignement international ne peuvent être expliquées uniquement par les rapports de force.
Elles traduisent également des conceptions divergentes de la souveraineté, du développement,
de la démocratie ou encore de la gouvernance mondiale.
Le concept de « Sud global » constitue un exemple particulièrement révélateur. Il ne s’agit
pas seulement d’une catégorie géographique, mais aussi d’une construction politique et
identitaire fondée sur des expériences historiques communes, notamment celles du
colonialisme, de la dépendance et de la marginalisation dans les institutions internationales.
Cette identité favorise l’émergence de revendications collectives en faveur d’une
représentation plus équilibrée et d’une plus grande autonomie stratégique.
Dans cette perspective, des pratiques comme le non-alignement, la diversification des
partenariats ou la participation sélective aux régimes de sanctions ne sont pas simplement
dictées par des intérêts matériels. Elles s’inscrivent également dans des conceptions
normatives de la souveraineté et de l’indépendance nationale.
L’idéologie influence ainsi plusieurs dimensions de la politique internationale. Elle façonne
les récits par lesquels les États expliquent leurs actions, inspire la création de nouvelles
institutions multilatérales et oriente des comportements tels que le multilatéralisme flexible
ou les coalitions thématiques. Les blocs contemporains ne reposent plus sur des oppositions
doctrinales rigides comme durant la Guerre froide, mais sur des narrations concurrentes
concernant l’organisation souhaitable du système international.
À côté du retour de l’idéologie, la question de l’identité occupe une place croissante.
L’identité permet de comprendre pourquoi des États confrontés à des conditions matérielles
similaires peuvent adopter des politiques radicalement différentes. Les références historiques,
culturelles et religieuses jouent souvent un rôle aussi important que les considérations
économiques ou militaires dans la définition des intérêts nationaux.
Les processus d’intégration régionale illustrent cette dynamique. Dans de nombreuses régions
du monde, la coopération repose sur l’existence d’un sentiment d’appartenance partagé.
Cependant, ces identités régionales entrent parfois en tension avec les conceptions
universalistes promues par l’Occident.
La diffusion internationale des valeurs occidentales passe notamment par l’éducation et les
politiques de développement. La formation des élites étrangères constitue depuis longtemps
un instrument majeur d’influence géopolitique. Les États-Unis et le Royaume-Uni continuent
d’exercer une forte attraction sur les futures classes dirigeantes de nombreux pays. En Asie
centrale, cette compétition éducative s’est encore intensifiée après 2022, dans un contexte de
rivalité croissante entre puissances.
Toutefois, les stratégies de développement fondées sur l’idée de valeurs universelles ont
souvent rencontré des résistances. L’expérience récente montre qu’il existe une demande
croissante de respect de la diversité culturelle et du droit des sociétés à choisir librement leurs
propres modèles politiques et économiques.
Cette tension apparaît également dans le phénomène de la « cancel culture », progressivement
transposé du domaine numérique vers celui des relations internationales. Son utilisation à
l’encontre de la Russie a montré que les mécanismes d’exclusion symbolique pouvaient viser
non seulement des individus, mais aussi des nations entières et leurs traditions culturelles.
Certains observateurs considèrent dès lors cette pratique comme une nouvelle forme de
domination culturelle, dans laquelle certains acteurs prétendent définir unilatéralement ce qui
est acceptable ou non sur la scène internationale.
Au Moyen-Orient, les enjeux identitaires continuent de structurer profondément la vie
politique. Les projets de panarabisme et de panislamisme ont tenté de dépasser les frontières
nationales, tandis que les rivalités entre sunnites et chiites ont acquis une importance
croissante depuis la révolution iranienne de 1979. Malgré ces ambitions transnationales, les
intérêts étatiques demeurent souvent déterminants.
En Afrique, les questions identitaires restent étroitement liées à l’héritage colonial. Les
frontières héritées de la période européenne ont fréquemment ignoré les réalités ethniques et
culturelles locales, favorisant tensions, sécessions et conflits. Face à cette situation, le
panafricanisme a cherché à construire une conscience collective capable de soutenir
l’intégration du continent.
L’Asie centrale offre un autre exemple intéressant. Les gouvernements de la région
mobilisent régulièrement les références identitaires selon leurs objectifs diplomatiques. Ils
mettent en avant les valeurs démocratiques dans leurs relations avec l’Union européenne, tout
en soulignant leur héritage islamique dans leurs échanges avec le monde musulman.
Simultanément, ils cherchent à promouvoir une identité régionale propre afin d’affirmer
l’Asie centrale comme acteur autonome des relations internationales.
L’ensemble de ces évolutions démontre que les prédictions d’un monde uniforme gouverné
par un modèle unique ne se sont pas réalisées. Au contraire, idéologies, identités et systèmes
de valeurs occupent aujourd’hui une place croissante dans la politique mondiale. Leur
réaffirmation témoigne de l’émergence d’un ordre international différent de celui imaginé par
l’hégémonie anglo-américaine de l’après-Guerre froide et annonce l’entrée dans une nouvelle
ère multipolaire.

