L’Institut Quincy de Soros et Koch : une tentative de récupération de l’opinion isolationniste américaine

Source : Edouard Chanot pour fr.sputniknews.com

George Soros et Charles Koch viennent de s’allier pour fonder l’Institut Quincy, un think tank dédié à la lutte contre l’interventionnisme militaire des États-Unis. Un projet qui masque toutefois une ingérence américaine d’un autre genre.

À Washington D.C., là où les think tanks se livrent une concurrence sans merci pour influencer les décisions de l’État américain, la nouvelle fut un vrai coup de tonnerre. Fin novembre, les deux milliardaires George Soros et Charles Koch ont lancé le Quincy Institute for Responsible Statecraft, voué à «promouvoir les idées qui éloigneront la politique étrangère américaine de la guerre sans fin, et vers une diplomatie vigoureuse, dans la poursuite de la paix internationale». Une ambition qui avait tout l’air d’une déclaration de guerre aux partisans des guerres à outrance:

«Les dirigeants politiques ont de plus en plus utilisé les moyens militaires de manière ruineuse, contre-productive et sans discernement», résume la lettre d’intention de l’Institut: «une grande part de la communauté des spécialistes en politique étrangère a succombé à la léthargie intellectuelle et au dysfonctionnement.»

Une critique en règle des experts qui ont pignon sur rue dans la capitale américaine, vexante peut-être, mais surtout handicapante. À Washington, tout le monde recherche des financements: l’influence a un coût, et non des moindres. Depuis des décennies, Charles Koch finance la droite américaine et George Soros la gauche. Le premier a déjà injecté 900 millions de dollars entre 2009 et 2016 et 300 millions pour la seule année électorale 2016. L’alliance donne déjà des maux de crâne aux partisans de l’hégémonie américaine: si les plus grands mécènes leur tournent le dos, leur sera-t-il possible de faire entendre leur voix?

Les Open Society Foundations: 18 milliards de dollars pour bâtir des «sociétés ouvertes»

Koch est «moins connu en France, plus discret que Soros qui est narcissique et aime montrer qu’il est un acteur majeur de l’Histoire contemporaine», nous dit Pierre-Antoine Plaquevent, l’auteur de l’ouvrage Soros et la société ouverte, métapolitique du globalisme (éditions Le retour aux sources, 2018), avec lequel nous nous sommes entretenus.

Car Gorges Soros, lui, écrit des livres de philosophie politique. Son ambition? Instaurer une «société ouverte» globalisée contre les «sociétés closes», des concepts empruntés à l’intellectuel autrichien Karl Popper. Et pour mettre en œuvre ses utopies ou, plus immédiatement, s’opposer aux dirigeants populistes et aux nations perçues comme les ennemis de la mondialisation heureuse, Soros dépense sa fortune colossale. En 2018, il transférait 18 milliards de dollars à ses propres Open Society Foundations (OSF). Un réseau devenu tentaculaire – Amnesty International, Human Rights Initiative, le Collectif contre l’islamophobie en France, ou encore les Femen: rares sont les associations militantes progressistes à travers le monde à ne pas avoir reçu de chèque des fondations de George Soros.

À la recherche de «monstres à détruire»?

L’Institut Quincy, le projet commun de Koch et Soros, semble dès lors un accord transpartisan mais, plus encore, un «virage étonnant», comme le titrait le Boston Globe. Un virage qui semble renforcer la tendance isolationniste dans le pays. Le nom de l’institut lui-même ferait en effet frémir n’importe quel impérialiste américain. En 1821, le futur sixième Président des États-Unis, John Quincy Adams, alors secrétaire d’État, déclarait: «[L’Amérique, ndlr] ne va pas à l’étranger, à la recherche de monstres à détruire». Quincy critiquait là l’impérialisme britannique et prévenait l’interventionnisme des États-Unis en Amérique latine. Bref, un refus du changement de régime avant l’heure.

© SPUTNIK .Charles Koch

Subversivité: un cas d’école

Pourtant, le discours de John Quincy était à double tranchant. En effet, cette figure historique derrière laquelle s’abritent Soros et Koch ne plaidait pas pour la passivité: «l’Amérique souhaite la liberté et l’indépendance de tous», déclarait-il aussi dans le même discours. Un tel nom et de tels propos reflètent dès lors la dualité du projet des milliardaires, qui pourront ainsi justifier sans peine leurs ingérences à l’étranger. Une action certes non armée, mais bien réelle, via leurs innombrables financements. Sans doute est-ce là la «diplomatie vigoureuse» évoquée par l’Institut: en fin de compte, le recul de l’interventionnisme casqué ne signifie pas pour autant un ressac de l’impérialisme. En Amérique, hard et soft power vont toujours de pair.

Un pouvoir subversif dont la France n’a pas été épargnée. Aussi, Pierre-Antoine Plaquevent nous rappelle-t-il qu’en France, à l’été 2019, l’alliance citoyenne de femmes musulmanes promouvant le port du burkini avait perçu 80.000 dollars du réseau de George Soros, les Open Society Foundations (OSF). Une somme dérisoire pour les OSF, qui a toutefois donné «une visibilité considérable à un réseau militant qui ne représente pas grand-chose». Cette opération d’agitprop au retentissement médiatique indéniable aurait-elle été possible sans le chèque d’un tel mécène?

Mais injecter de l’argent pour inciter au changement n’a pas attendu le soutien aux minorités. C’est une vieille histoire. Dans un éditorial du Washington Post, le néoconservateur James Kirchick s’inquiétait de voir Soros critiquer l’interventionnisme, saluant explicitement l’influence exercée par les dollars du financier en Europe de l’Est:

«George Soros est considéré à juste titre comme l’un des défenseurs les plus cohérents de la liberté en Europe centrale et orientale. Avant l’effondrement de l’Union soviétique, le financier d’origine hongroise a commencé à investir sa fortune dans des dissidents démocratiques. Une fois le mur de Berlin tombé, ses fondations Open Society ont rapidement ouvert des bureaux dans toute la région, apportant un soutien crucial aux journalistes indépendants, aux militants de la société civile et aux politiciens d’esprit libéral.»

Il est dès lors «ironique de les voir parler d’isolationnisme!», constate Pierre-Antoine Plaquevent. L’Atlantic Council compte parmi ses donateurs les plus importants la fondation de Soros (entre 250 et 500.000 dollars pour la seule année 2018). Koch a quant à lui financé le très néoconservateur American Enterprise Institute, connu pour ses postures va-t-en-guerre, au Moyen-Orient ou face à la Russie.

Une start-up idéologique à fort potentiel

Pour l’instant, les deux milliardaires n’ont injecté «que» 500.000 dollars chacun dans le nouvel Institut Quincy. À titre de comparaison, la Brookings Institution, de centre gauche, peut compter sur 120 millions de dollars, et l’Heritage Foundation, la maison mère du mouvement conservateur américain, sur près de 90 millions. Un budget bien mince donc, pour Washington, mais aussi pour les deux mécènes. Koch a dépensé plus de 900 millions de dollars depuis 2009. Mais le Quincy Institute ambitionne d’atteindre les six millions dès sa deuxième année d’existence, et peut d’ores et déjà compter sur les carnets d’adresses des deux oligarques.

Le think tank est aujourd’hui présidé par Andrew Bacevich, un ancien colonel et vétéran du Vietnam, opposant de la première heure à l’intervention en Irak, mais aussi de l’élargissement de l’Otan en Europe de l’Est. S’il se décrit comme un «conservateur catholique», celui-ci a toutefois pris position pour l’élection de Barack Obama en 2008 afin de mettre un terme à cette guerre, dans laquelle il perdit un fils en 2007. Le directeur exécutif est quant à lui Trita Parsi, un chercheur ayant fui l’Iran et rédigé une thèse sous la direction de Francis Fukuyama, l’auteur de La fin de l’histoire. Dans cet ouvrage publié en 1992, qui eut un retentissement mondial, Fukuyama avait pensé, le plus sérieusement du monde, que la démocratie libérale serait le point final de l’évolution idéologique et politique de l’humanité, et s’étendrait à l’échelle mondiale.

Le «cancer» Clinton et la «crise cardiaque» Trump

Là commence à se révéler le consensus idéologique, au-delà des ambitions anti-militaristes affichées. «Ce sont deux milliardaires représentatifs des idées de l’establishment», résume Plaquevent avant d’ajouter: «Malgré de légères divergences, Soros et Koch se rejoignent au final dans l’idée que l’économique doit primer sur le politique.» Or, Trump est une épine dans leur pied:

«Ce qui leur pose problème, c’est que Trump réintroduit du politique. Eux sont pour la dissolution du politique. Ce qu’ils craignent, c’est une convergence des “États révisionnistes” du système libéral, et des opinions populistes internes au système libéral occidental.»

Et à vrai dire, Charles Koch est-il vraiment conservateur? Lui et son frère David financent en réalité l’aile libertarienne de la droite américaine. S’ils ont en effet financé d’innombrables candidats du Parti républicain, il s’agissait avant tout d’assurer le respect par ces derniers d’une ligne favorable au libéralisme radical, arc bouté sur la liberté individuelle, le libre marché, c’est-à-dire sur un capitalisme totalement dépourvu de la puissance publique. Une doctrine qui se marie sans peine au libéralisme politique prôné par Soros. Aujourd’hui, la fondation Koch finance entre autres des programmes de recherche et de promotion de «ce qui motive l’intolérance, et les meilleurs moyens de la guérir», car «les différences nous rendent plus forts». Une rhétorique «inclusive», identique à celle de la société ouverte de George Soros, et une critique à peine voilée de l’Amérique de Trump.

L’actuel Président américain a beau être opposé à l’interventionnisme militaire, là n’est pas le problème. Charles Koch avait en 2016 comparé le choix entre Hillary Clinton et Donald Trump à celui entre «un cancer et une crise cardiaque». Ainsi, il avait cessé tout financement de la campagne républicaine après la victoire aux primaires de Donald Trump, dont le nationalisme économique va à l’encontre de sa doctrine, comme nous le précise Pierre-Antoine Plaquevent:

«L’adversaire de l’ordre libéral, c’est le modèle économique alternatif d’une économie de marché dirigée, au niveau national». Un modèle qui gagne du terrain à en croire Plaquevent: «nous l’appellerions Colbertisme en France. On la trouve en Chine, en Russie aussi. C’est aussi ce que tente l’administration Trump.»

Leur nouvelle initiative traduit donc une nouvelle approche selon Plaquevent: «je pense qu’ils ont compris les leçons de l’élection de 2016, qu’ils essaient une approche plus fine». Et notre interlocuteur de l’interpréter: «ce nouveau projet trace la voie d’une stratégie des globalistes: ralentir la marche, essayer de ménager les alliés, etc.»

Aussi, Koch et Soros s’inquiètent-ils du militarisme, car il serait contre-productif: l’ordre libéral se construirait plus efficacement par le commerce que par les armes. En dépit de ses intentions, un tel mondialisme n’est pourtant pas une garantie de paix selon Plaquevent: «plus on dissout les États nationaux, plus on renforce la tendance vers une guerre civile planétaire». Si Hillary Clinton était un «cancer», et Donald Trump une «crise cardiaque», alors peut-être l’alliance Soros-Koch serait-elle virale?

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«L’idéologie de la société ouverte est un outil pour casser les défenses immunitaires des sociétés dans lesquelles il essaie d’appliquer son ingénierie sociale», selon Pierre-Antoine Plaquevent, à retrouver dans cet entretien:

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