Marchons-nous comme des somnambules vers une guerre thermonucléaire ?

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Source : institutschiller.org – 11 janvier 2022

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On nous ment : la Russie ne prévoit pas d’envahir l’Ukraine. Poutine n’est pas un « mauvais joueur » qui cherche à recréer l’Empire soviétique, et l’Ukraine n’est pas une démocratie naissante qui s’occupe de ses propres affaires.

Comme le montre un examen succinct des documents, l’Ukraine est utilisée par les forces géopolitiques occidentales pour engager une épreuve de force stratégique avec la Russie, bien plus dangereuse que la crise des missiles de Cuba en 1962, qui pourrait facilement déboucher sur une guerre thermonucléaire que personne ne gagnerait, et à laquelle personne ne survivrait.

Examinez les faits tels que nous les résumons dans la chronologie qui suit. La Russie, comme la Chine, est de plus en plus menacée par « l’option nucléaire » brandie par un oligopole financier opérant à partir de Londres et de Wall Street, en faillite virtuelle mais cependant prêt à utiliser ses armes pour maintenir son hégémonie.

Cet oligopole est prêt :1) à lancer une « première frappe nucléaire », c’est-à-dire une attaque surprise préventive visant l’arsenal de la Russie au point de lui interdire une riposte suffisante. (Cette option a été récemment défendue par le sénateur républicain Roger Wickers) ; 2) à utiliser « l’option nucléaire financière », c’est à dire des mesures si extrêmes qu’elles assiégeraient financièrement la Russie pour tenter de l’affamer jusqu’à la soumission, comme ce que l’on fait actuellement contre l’Afghanistan.

Prenant à témoin l’opinion mondiale, la Russie vient d’annoncer que sa « ligne rouge » est sur le point d’être franchie, après quoi elle sera contrainte de répondre par des « mesures militaro-techniques de rétorsion ». Cette ligne rouge, a-t-elle précisé, est la poursuite de l’élargissement des forces militaires des États-Unis et de l’OTAN jusqu’à sa frontière, allant jusqu’au positionnement de systèmes de missiles défensifs et offensifs à capacité nucléaire à moins de cinq minutes de vol de Moscou.

La Russie a présenté aux Occidentaux deux traités, le premier est à signer avec les États-Unis, le second, avec l’OTAN. Ensemble, ils fourniraient à la Russie des garanties de sécurité juridiquement contraignantes interdisant l’extension de l’OTAN vers l’Est. L’Ukraine et la Géorgie, en particulier, ne seraient plus invitées à rejoindre l’OTAN, et des systèmes d’armes avancés ne seraient pas placés aux portes de la Russie.

En fait, il ne s’agit là que des mêmes assurances verbales qui avaient été données à l’Union soviétique en 1990 par les gouvernements de Bush et Thatcher, garanties qui ont été systématiquement violées depuis.

Elles correspondent, ni plus ni moins, à ce que le président John Kennedy avait exigé du président Nikita Khrouchtchev lors de la crise des missiles de Cuba de 1962, qui fut heureusement désamorcée grâce aux négociations habiles de l’envoyé personnel de JFK, son frère et ministre américain de la Justice de l’époque, Robert Kennedy, loin des regards du complexe militaro-industriel favorable à la guerre.

Il est urgent que les États-Unis et l’OTAN signent rapidement les documents proposés par la Russie et s’éloignent ainsi du seuil de l’annihilation thermonucléaire.

Ce que nous décrivons ci-dessous s’est produit, étape par étape, alors que la plupart des responsables américains s’étaient endormis aux commandes. Il est temps de se réveiller, avant de se diriger comme des somnambules vers une troisième guerre mondiale thermonucléaire.

La composante militaire

La dislocation de l’Union soviétique en 1989-1991 fut un moment de grande espérance. Les deux blocs allaient pouvoir enfin sortir de la Guerre froide et construire ensemble un nouvel ordre mondial fondé sur la paix par le développement mutuel. Cette occasion fut gâchée lorsque l’élite anglo-américaine préféra s’ériger en « seule superpuissance » d’un monde unipolaire, se livrant au pillage des anciens Etats soviétiques et cherchant à s’emparer de la Russie, sinon à l’écraser.

Des promesses avaient été faites à l’URSS qui toutes ont été bafouées au cours des trente dernières années. En février 1990, à Moscou, le secrétaire d’État de l’époque, James Baker, avait promis au dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev et au ministre des Affaires étrangères Edouard Chevardnadze qu’en échange de l’acceptation de la réunification de l’Allemagne, qui devait intervenir cette année-là, si les troupes américaines restaient en Allemagne, l’OTAN ne s’élargirait pas « d’un pouce » vers l’Est. (On peut le vérifier en consultant les documents officiels publiés sur le site de la National Defense Archives

À cette époque, les forces soviétiques en République démocratique allemande (RDA) comptaient environ 340 000 soldats ainsi qu’une infrastructure, des armes et des équipements militaires importants. Les conditions de leur retrait (finalement achevé en 1994) et la question de savoir si, dans le cadre de la réunification de l’Allemagne, les forces de l’OTAN les remplaceraient ou non dans cette partie de l’Allemagne, étaient sur la table. D’autres pays d’Europe orientale, situés à l’est de la RDA, étaient encore membres du « Pacte de Varsovie », dont la dissolution n’était alors pas prévue. Cette dissolution intervint en juillet 1991, un mois avant l’éclatement de l’Union soviétique elle-même.

Cependant, il s’avère que dès octobre 1990, le Pentagone planifiait déjà l’élargissement de l’OTAN vers l’Est. Bien qu’au sein de la direction américaine, d’autres politiques étaient encore en discussion, l’élargissement vers l’Est s’est planifié et préparé en coulisses.

En apparence, les relations de la Russie avec les puissances transatlantiques sont restées non conflictuelles pendant la majeure partie des années 1990. Dans la sphère économique, cependant, la prise de contrôle se poursuivit à un rythme soutenu, les réformes économiques conçues par Londres et Wall Street ayant permis la prise de contrôle à grande échelle des capacités de production et des richesses russes par les gagnants du conflit, aidés des éléments corrompus en Russie qui les ont rejoints. Tout cela a entraîné une désindustrialisation à grande échelle du pays.

Le 27 mai 1997, l’Acte fondateur OTAN-Russie [1] était signé, établissant le Conseil OTAN-Russie et d’autres mécanismes de consultation. Entre autres, ce document affirme que l’OTAN et la Russie ne se considèrent pas comme des adversaires (2, 2). Pour l’OTAN, c’était l’expression d’un engagement durable, pris au plus haut niveau politique, de construire, ensemble, une paix durable et inclusive dans la région euro-atlantique (2, 2).

Néanmoins, un changement commença à se produire à la fin des années 1990, sous l’effet de plusieurs événements. L’un d’eux est que les réformes économiques imposées de l’extérieur, favorisant une spéculation financière débridée et le pillage des ressources russes, conduisirent à une explosion, en août 1998, du marché des obligations d’État russes (ce qui faillit provoquer l’effondrement du système financier mondial, en raison des mauvais paris placés sur les titres russes par Wall Street et d’autres fonds spéculatifs, comme l’a reconnu plus tard l’ancien directeur du Fonds monétaire international, Michel Camdessus).

Suite à cet effondrement, les « jeunes réformateurs » néo-libéraux russes formés à Londres et à Chicago furent remplacés par un gouvernement dirigé par l’ancien ministre des Affaires étrangères Evgueni Primakov et le planificateur militaro-industriel Youri Maslioukov, qui prirent rapidement des mesures pour endiguer l’effondrement du reste de l’industrie russe.

L’escalade des mouvements séparatistes terroristes dans le Caucase du Nord, que les services de renseignements russes avaient incontestablement identifiés comme étant soutenus et encouragés non seulement par les fondamentalistes islamiques wahhabites d’Arabie saoudite, mais aussi, directement, par les services de renseignements américains et britanniques, constitua un deuxième facteur de troubles pour la Russie à cette époque. Au cours de l’été 1999, ces réseaux tentèrent de détacher de la Russie l’ensemble du Caucase du Nord.

Toujours à la fin des années 1990, l’OTAN s’impliqua de plus en plus dans la guerre de Bosnie et d’autres conflits de la péninsule balkanique entre les anciennes régions de la Yougoslavie qui s’était disloquée. Cette ingérence culmina avec le bombardement par l’OTAN de Belgrade, la capitale de la Serbie, en mars-juin 1999, sans l’aval du Conseil de sécurité des Nations unies. Cette action ouvrit les yeux de Moscou, en lui faisant comprendre que l’OTAN était déterminée à agir unilatéralement, comme bon lui semblait, en dehors de tout consensus international.

En juillet 1997, lors d’un sommet de l’OTAN à Madrid, la Pologne, la Hongrie et la République tchèque furent invitées à rejoindre l’OTAN, ce qu’elles firent officiellement en 1999. Il s’agissait de la première étape de cinq cycles d’élargissement de l’OTAN. En 2004, les trois pays Baltes (anciennes républiques de l’Union soviétique), de même que la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie, rejoignaient l’Alliance. Quatre autres pays des Balkans les imitèrent dans les années suivantes, portant le nombre de membres de l’OTAN à son niveau actuel de 30 pays.

Dans le discours qu’il a prononcé le 21 décembre 2021 lors d’une réunion élargie du Conseil du ministère de la Défense, Vladimir Poutine exprima le point de vue russe sur l’importance de l’Acte fondateur OTAN-Russie et sur sa trahison ultérieure par l’OTAN :

Prenez le passé récent, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, lorsqu’on nous a dit que nos inquiétudes concernant l’élargissement potentiel de l’OTAN vers l’Est étaient absolument infondées. Puis nous avons assisté à cinq vagues d’élargissement du bloc vers l’Est. Vous rappelez-vous comment cela s’est passé ? Vous êtes tous des adultes. Cela s’est passé à une époque où les relations de la Russie avec les États-Unis et les principaux États membres de l’OTAN étaient sans nuages, voire complètement alliées.

Je l’ai déjà dit publiquement et je vous le rappelle à nouveau : des spécialistes américains étaient présents en permanence dans les installations d’armement nucléaire de la Fédération de Russie. Ils s’y rendaient tous les jours, ils y avaient des bureaux et un drapeau américain. N’était-ce pas suffisant ? Que fallait-il de plus ? Des conseillers américains travaillaient au sein du gouvernement russe – de futurs officiers de la CIA, prodiguant leurs conseils. Que voulaient-ils de plus ? Quel était l’intérêt de soutenir le séparatisme en Caucase du Nord, avec l’aide même de Daech – enfin, si ce n’était pas Daech, il y avait d’autres groupes terroristes. Ils ont manifestement soutenu des terroristes. Dans quel but ? Quel était l’intérêt d’élargir l’OTAN et de se retirer du traité ABM ?

Comme l’a fait remarquer M. Poutine, les États-Unis, sous l’administration de George W. Bush, commencèrent à démanteler le système de contrôle des armes stratégiques mis en place pendant la Guerre froide, en commençant, en 2002, par le retrait des États-Unis du traité sur les missiles antibalistiques (ABM) de 1972, quelques mois seulement après que M. Poutine eut fait une offre de coopération stratégique aux États-Unis, suite aux attentats du 11 septembre 2001.

Très vite, l’administration américaine commença à planifier un système mondial de défense contre les missiles balistiques (Balistic Missile Defense Systems – BMDS) en Europe et en Asie, ce qui, en Europe, conduisit au premier déploiement d’un destroyer américain à missiles guidés, équipé des missiles antimissiles Aegis (l’USS Arleigh Burke) en mer Noire, au printemps 2012. L’année 2016 verra l’inauguration en Roumanie d’une installation « Aegis Ashore » (le même système, mais basé à terre) et la mise en chantier d’un site similaire en Pologne.

Lors d’une conférence à Moscou en mai 2012, le général Valeri Guerassimov, alors chef adjoint de l’état-major russe, présenta une documentation détaillée, avec des animations vidéo, sur le fait que le BMDS ne visait pas principalement à se protéger de l’Iran, mais représentait, dans ses phases ultérieures prévues, une menace pour la dissuasion stratégique de la Russie. Poutine et d’autres responsables russes ont également souligné la possibilité que ces systèmes « défensifs » soient rapidement reconfigurés en lanceurs de missiles pour une attaque offensive.

La réaction de plus en plus vive de Moscou face à la poursuite de ces programmes par les États-Unis et l’OTAN, et au rejet des offres de coopération de la Russie, apparaît dans le contraste évident entre deux discours prononcés par le président Poutine en Allemagne, devant le Bundestag (Chambre des députés) le 25 septembre 2001 et à la Conférence sur la sécurité de Munich en 2007.

Deux semaines seulement après l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 contre les États-Unis, Poutine s’adressa au Parlement allemand. Dans les heures qui suivirent cette attaque, il avait appelé le président Bush (il fut le premier dirigeant étranger à le faire) pour lui offrir le soutien total de la Russie dans cette crise. « La guerre froide est terminée », déclara-t-il aux Allemands, et il leur présenta la perspective d’une collaboration mondiale pour construire un nouveau paradigme fondé sur la coopération entre toutes les nations.

Puis, le 10 février 2007, Poutine prononça un discours historique lors de la conférence annuelle sur la sécurité de Munich. Les médias occidentaux et certaines personnalités présentes (dont le sénateur américain John McCain, va-t’en guerre notoire) y virent un discours belliqueux et ce fut le point de départ de la diabolisation ultérieure de Poutine. Mais ce n’était nullement un discours agressif. Poutine avait simplement fait savoir que la Russie n’allait pas se laisser marcher sur les pieds en restant soumise à un monde impérial unipolaire.

Les médias internationaux ignorèrent, pour la plupart, la façon dont le Président russe commença son discours, reprenant une citation soigneusement choisie de la conversation « au coin du feu » de Franklin Delano Roosevelt du 3 septembre 1939, deux jours après l’invasion nazie de la Pologne marquant le début de la Seconde Guerre mondiale : Quand la paix a été rompue quelque part, la paix de tous les pays partout est en danger. Ce discours fut le signal que, sur le plan stratégique, la Russie était « de retour ».

En juillet 2007, Poutine tenta d’éviter le franchissement d’une ligne que Moscou définissait comme une menace fondamentale pour la sécurité russe, à savoir l’installation du BMDS américain aux frontières de la Russie. En visite chez le président George W. Bush à Kennebunkport, dans le Maine, il proposa le développement et le déploiement conjoints de systèmes antimissiles russo-américains, notamment en proposant à l’administration américaine d’utiliser le radar russe d’alerte précoce de Gabala, en Azerbaïdjan, dans le cadre d’un système de défense antimissile russo-américain pour l’Europe, au lieu du BMDS américain prévu pour être installé en Pologne et en République tchèque (ce dernier fut accueilli par la Roumanie). Poutine proposa également de donner aux États-Unis l’accès à une installation radar dans le sud de la Russie et de confier la coordination du processus au Conseil OTAN-Russie.

Sergueï Ivanov, alors vice-premier ministre, déclara que les propositions russes représentaient un changement fondamental dans les relations internationales et qu’elles pouvaient mettre un terme aux discussions sur une nouvelle Guerre froide : Si nos propositions sont acceptées, la Russie n’aura plus besoin de placer de nouvelles armes, notamment des missiles, dans la partie européenne du pays, y compris à Kaliningrad.

Les négociations entre responsables russes et américains sur la proposition russe se poursuivirent tout au long de l’année 2008, avant de tourner court. La clé de leur échec vient de la véhémence dont fit preuve Washington en refusant d’abandonner la construction du BMDS. Pour reprendre les termes de Stephen Mull, alors secrétaire d’État adjoint par intérim pour les affaires politico-militaires : Ce que nous n’acceptons pas, c’est que Gabala se substitue aux plans que nous poursuivons déjà avec nos alliés tchèques et polonais. Nous pensons que ces installations sont nécessaires à la sécurité de nos intérêts en Europe.

De toute évidence, la cible n’était pas l’Iran mais la Russie, et l’on manqua ainsi l’occasion d’un nouveau paradigme.

Lors du sommet de l’OTAN tenu à Bucarest en avril 2008, la Géorgie et l’Ukraine se sont vu promettre leur future admission à l’OTAN, bien qu’aucun plan officiel d’action pour l’adhésion (MAP) ne leur soit proposé. Leurs candidatures furent néanmoins saluées par beaucoup, leur laissant l’espoir d’une adhésion dans un avenir peut-être proche, de sorte que les Géorgiens déclarèrent : La décision d’accepter que nous allions vers une adhésion à l’OTAN a été prise et nous considérons qu’il s’agit d’un succès historique.

En août 2008, alors que le président Dmitri Medvedev était en vacances et que son Premier ministre Poutine assistait à l’ouverture des Jeux olympiques à Beijing, la Géorgie de Mikheil Saakachvili attaquait les forces de maintien de la paix russes dans la province géorgienne sécessionniste d’Ossétie du Sud, entraînant une guerre brève mais féroce, que la Géorgie a perdue. Le fait que Saakachvili ait agi en comptant, à tort, sur le soutien total de l’OTAN, n’a pas échappé à Moscou, influençant la réflexion russe sur ce qui se passerait si la Géorgie ou l’Ukraine devenaient membres à part entière de l’OTAN.

Ukraine

En décembre 2008, dans le sillage de l’épreuve de force entre la Géorgie et la Russie, Carl Bildt et Radek Sikorski, respectivement ministres des Affaires étrangères de Suède et de Pologne, lancent le « Partenariat oriental » de l’UE. Six anciennes républiques de l’Union soviétique sont concernées : trois pays de la région du Caucase (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie) et trois en Europe centrale et orientale (Biélorussie, Moldavie, Ukraine). Bien que n’étant pas pressentis à devenir membres à part entière de l’UE, ces pays se retrouvent néanmoins pris en étau par le biais d’Accords d’association avec l’UE (AAUE), fondés sur des accords de libre-échange complet et approfondi (ALECA).

La principale cible de ces efforts était l’Ukraine. En vertu de l’AAUE négocié avec elle, mais pas signé immédiatement, les capacités industrielles du pays devaient être démantelées et les échanges commerciaux avec la Russie, réduits à néant. En effet, la Russie n’avait d’autre choix que de mettre fin à son régime de libre-échange avec l’Ukraine. C’était la seule façon d’empêcher qu’en s’emparant des exportations ukrainiennes, les acteurs basés dans l’UE n’inondent ses marchés de produits agricoles et de matières premières en provenance d’Ukraine.

En outre, l’AAUE prévoyait une « convergence » sur les questions de sécurité, avec une intégration de l’Ukraine dans les systèmes de défense européens. Dans le cadre d’un tel arrangement, les accords à long terme sur l’utilisation par la marine russe de ses ports vitaux de la mer Noire, sur la péninsule de Crimée (une région russe depuis le XVIIIe siècle, mais attribuée administrativement à l’Ukraine au sein de l’URSS, au début des années 1950) seraient résiliés, donnant à l’OTAN une base avancée aux frontières immédiates de la Russie.

Retourner l’Ukraine contre la Russie avait été un objectif à long terme des planificateurs stratégiques anglo-américains de la Guerre froide, comme il l’avait été auparavant des agences de renseignement impériales austro-hongroises pendant la Première Guerre mondiale. Après la Deuxième Guerre mondiale et jusqu’au milieu des années 1950, les États-Unis et le Royaume-Uni encouragèrent une insurrection contre l’Union soviétique en Ukraine, entraînant une guerre civile qui se poursuivit longtemps après la signature de la paix en 1945.

Les insurgés étaient issus de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et des vestiges de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). L’OUN avait été fondée en 1929 sur un modèle similaire à celui qui a donné naissance aux mouvements fascistes italiens et européens. Son chef, Stepan Bandera, était un allié des nazis par intermittence, et au nom d’une idéologie de la pureté raciale, l’OUN-UPA commit des massacres de Polonais et de Juifs dans l’ouest de l’Ukraine vers la fin de la Seconde Guerre mondiale. En Europe, après-guerre, Bandera fut « recyclé » par le MI6 (services de renseignements) britannique, tandis que le fondateur et directeur de la CIA, Allen Dulles, faisait entrer aux États-Unis le général Mykola Lebed, un autre dirigeant de l’OUN, malgré la forte opposition des services de renseignements de l’armée américaine, en raison de la collaboration de Lebed avec les nazis et de ses crimes de guerre.

La nouvelle génération de disciples de Lebed, dont la base d’opérations (la Prolog Research Corporation à New York) était financée par la CIA de Dulles dans le but de collecter des renseignements et de répandre de la propagande nationaliste et autre à l’intérieur de l’URSS, occupait les locaux de Radio Liberty à Munich, en Allemagne, pour émettre en Ukraine, jusque dans les années 1980. [2]

Lorsque l’URSS se désintégra en août 1991, les principaux dirigeants bandéristes se précipitèrent à Lviv, dans l’extrême ouest de l’Ukraine (à seulement 1240 km de Munich, soit 12 heures de route) et commencèrent à rebâtir leur mouvement. La région de Lviv, qui fit longtemps partie de l’Empire austro-hongrois et non russe, est le fief des héritiers de l’OUN.

L’influence des bandéristes se renforça après la « Révolution orange » de 2004 à Kiev, soutenue par la National Endowment for Democracy (organisation déployée par le gouvernement américain pour faire pression sur les gouvernements des Etats qui lui sont hostiles, voire même les renverser) et par les fondations privées du financier George Soros. Cette révolution dite « de couleur » renversa les résultats de l’élection présidentielle pour installer, lors d’un second vote, le banquier Viktor Iouchtchenko à la présidence.

En 2010 cependant, Iouchtchenko était destitué à cause de l’opposition populaire à ses politiques d’austérité brutales (générées par les politiques de privatisation et de dérégulation financière dictées par le FMI). Avant de partir, il eut malheureusement le temps de piloter une révision de l’histoire officielle des relations entre l’Ukraine et la Russie, en faveur d’un nationalisme radical et antirusse (alors qu’historiquement, les patriotes ukrainiens et les partisans de l’indépendance avaient fortement tendance à préférer une alliance à long terme avec la Russie).

Entretemps, les bandéristes basés à Lviv recrutent et renforcent leur mouvement, organisant des camps d’été paramilitaires pour les jeunes dans les campagnes ukrainiennes et ailleurs en Europe de l’Est. Parmi les instructeurs, on trouvait parfois des officiers militaires en congé des pays de l’OTAN. En 2008, M. Iouchtchenko demanda pour la première fois à l’OTAN d’accorder à l’Ukraine un plan d’action pour son adhésion à l’Alliance.

C’est en 2014 que se produisit, avec l’Ukraine, le tournant qui allait créer les conditions du danger de guerre actuel. En novembre 2013, les efforts en cours pour l’amener à finaliser son AAUE furent rejetés comme intenables par le gouvernement de Viktor Ianoukovitch, lorsqu’il réalisa que les dispositions de libre-échange imposées par ce traité, donnant aux marchandises européennes un accès illimité au marché russe via l’Ukraine, entraîneraient des mesures de rétorsion de la part de son plus grand partenaire commercial, la Russie. Car pour défendre ses propres producteurs contre cet assaut, celle-ci ne pourrait que se retourner contre l’Ukraine. Lorsque Ianoukovitch annonça le 21 novembre le report de l’accord d’association avec l’UE, le plan élaboré de longue date d’utiliser les bandéristes pour transformer l’Ukraine en un outil d’isolement et de diabolisation de la Russie, fut déclenché.

Immédiatement, les manifestants contestant le report de l’accord européen par Ianoukovitch commencèrent à se rassembler sur le Maidan (place centrale) de Kiev. De nombreux citoyens ordinaires se rassemblèrent, brandissant des drapeaux de l’UE, espérant, comme l’a dit l’économiste ukrainienne Natalia Vitrenko, que l’AAUE leur apporterait des salaires comme en Allemagne et des avantages sociaux comme en France. Un nombre inattendu de manifestants provenait de l’extrême ouest de l’Ukraine et l’on utilisa la violence planifiée à l’avance par le groupe paramilitaire bandériste « Secteur droit » pour faire monter la tension au Maidan.

Les effusions de sang et les victimes, toutes imputées au régime, furent utilisées de la même façon, pour entretenir la rage et l’indignation des manifestants au Maidan jusqu’en février 2014. [3]

Défigurant les murs des bâtiments et les pancartes du Maidan, les symboles néonazis et autres signes fascistes n’empêchèrent pas pour autant les États-Unis de soutenir publiquement ce processus. Le sénateur John McCain s’adressa à la foule sur place en décembre 2013, tandis que la secrétaire d’État adjointe Victoria Nuland y distribuait des petits gâteaux et négociait avec l’ambassadeur américain en Ukraine Geoffrey Pyatt pour savoir qui mettre en poste, une fois Ianoukovitch évincé. Une discussion téléphonique entre Nuland et Pyatt à ce sujet, enregistrée à leur insu, fut diffusée dans le monde entier.

Le 18 février 2014, les leaders de Maidan appelèrent à une « marche pacifique » sur la Rada suprême (parlement), qui se transforma en attaque contre ce bâtiment et déclencha trois jours de combats de rue. Ayant atteint leur paroxysme le 20 février, avec une journée de tirs de snipers depuis le toit des immeubles, tuant à la fois des manifestants et des policiers, ces affrontements ont fait plus de 100 morts. Des recherches scrupuleuses menées par le professeur Ivan Katchanovski, (natif d’Ukraine) à l’Université d’Ottawa, à partir d’enregistrements vidéo et d’autres preuves directes de ces événements, montrent de manière convaincante que la majorité des tirs de snipers étaient le fait des paramilitaires du Maidan, opposés au gouvernement, et non des forces de police spéciales gouvernementales, Berkut. [4]

Le 21 février 2014, un trio de leaders du Maidan, dont Arseni Iatseniouk, l’homme choisi par Nuland pour être le prochain Premier ministre de l’Ukraine, signait un accord avec le président Ianoukovitch, engageant les deux parties à une transition pacifique du pouvoir : réforme constitutionnelle d’ici septembre, élections présidentielles en fin d’année et remise des armes. Les ministres des Affaires étrangères de la France, de l’Allemagne et de la Russie participaient à cette négociation, avec un représentant de Moscou en tant qu’observateur. Lorsque ce document fut amené sur le Maïdan, un jeune militant bandériste s’empara du micro à la tribune pour le faire rejeter par la foule, menaçant de mort M. Ianoukovitch s’il ne quittait pas le pouvoir le matin même. Ianoukovitch quitta Kiev la nuit-même. La Rada installa alors inconstitutionnellement un président par intérim.

Parmi les premières mesures du nouveau gouvernement, la Rada retira au russe et aux autres langues « minoritaires » leur statut de langues officielles régionales. (Lors du recensement de 2001, le russe était parlé dans tout le pays et considéré comme « indigène » par un tiers de la population.) Ces mesures, ainsi que d’autres annoncées par Kiev, attisèrent une opposition majeure au coup d’État, essentiellement en Ukraine orientale – les régions de Donetsk et de Louhansk (le Donbass) et la Crimée. Un conflit civil éclata dans les deux régions, des groupes locaux s’emparant de bâtiments gouvernementaux.

En Crimée, l’insurrection contre le régime de Kiev porté par un coup d’État l’emporta. Un référendum organisé le 16 mars 2014 dans la République autonome de Crimée et la ville de Sébastopol (une juridiction distincte sur la péninsule) demandait aux électeurs s’ils voulaient rejoindre la Fédération de Russie ou conserver le statut de la Crimée en tant que partie de l’Ukraine. En Crimée, 97 % des 83 % de votants ont opté pour l’intégration dans la Fédération de Russie ; à Sébastopol, le score était également de 97 % pour l’intégration, avec un taux de participation encore plus élevé, à 89 %.

Il n’y a pas eu d’« invasion militaire russe en Ukraine ». Le 1er mars, le président Poutine a demandé et obtenu l’autorisation de l’Assemblée fédérale (le corps législatif) de déployer des forces russes sur le territoire ukrainien, en invoquant des menaces pour la vie des citoyens russes et des résidents d’origine russe de Crimée ; il s’agissait de troupes appartenant aux unités de la flotte russe de la mer Noire à Sébastopol et dans les environs, déjà stationnées en Crimée.

Le sort des deux républiques autoproclamées du Donbass, dans les oblasts (régions) de Donetsk et de Louhansk, ne se régla pas aussi rapidement. Le soutien apporté par la Russie à ces insurgés n’avait rien d’officiel, pas plus que l’implication volontaire de vétérans de l’armée russe. Le conflit du Donbass se transforma en combats violents en 2014-15 et se poursuit de manière latente à ce jour ; plus de 13 000 personnes ont été tuées au cours des sept dernières années. Les défaites des forces de Kiev par les milices de Donbass, notamment leur prise de contrôle total de l’aéroport international de Donetsk en janvier 2015, préparèrent le terrain pour que Kiev accepte un cessez-le-feu.

Après un faux départ (le protocole dit de Minsk, en septembre 2014), une solution intermédiaire dans le Donbass fut convenue dans l’accord « Minsk II » de février 2015 entre le régime de Kiev, alors dirigé par le président Peter Porochenko, et les représentants des républiques autoproclamées du Donbass. Négocié par Kiev, la France, l’Allemagne et la Russie avec le soutien de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), l’accord prévoyait un cessez-le-feu, le dépôt des armes, des échanges de prisonniers et une aide humanitaire, ainsi qu’un règlement politique au sein de l’Ukraine. Il prévoyait un statut spécial pour le Donbass, avec une large autonomie régionale, y compris le « droit à l’autodétermination linguistique ». Le rétablissement du « contrôle total » de l’Ukraine sur sa frontière avec la Russie dans le Donbass devait intervenir après l’octroi provisoire du statut spécial et après les élections locales. Ce statut spécial devait être inscrit dans la Constitution ukrainienne avant la fin de 2015.

Approuvé par le Conseil de sécurité des Nations unies le 17 février 2015, Minsk II n’est toujours pas appliqué, car Kiev a presque immédiatement refusé d’organiser les élections ou de légaliser pleinement le statut spécial, avant d’avoir obtenu le contrôle de la frontière entre le Donbass et la Russie…

Aujourd’hui, le gouvernement du président Volodymyr Zelensky refuse même de rencontrer les dirigeants du Donbass pour négocier, sous prétexte que le Donbass est sous « occupation » russe et que Kiev devrait donc parler uniquement avec la Russie, et non avec les dirigeants du Donbass. Des combats sporadiques se poursuivent, avec une nouvelle escalade des tirs d’obus sur la « ligne de contact » entre les entités du Donbass et le reste de l’Ukraine.

Une nouvelle posture de guerre des États-Unis

En retirant les États-Unis du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), signé par le président Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev en 1987, et du Traité Ciel ouvert, négocié par l’OTAN et les pays du Pacte de Varsovie en 1992, l’administration Trump a accéléré le démantèlement de toute l’architecture des accords internationaux sur le contrôle des armements.

Le nouveau traité START (Mesures pour la poursuite de la réduction et de la limitation des armements stratégiques offensifs, signé par les États-Unis et la Fédération de Russie en 2010) était donc le dernier des accords de contrôle des armements existants, couvrant les missiles intercontinentaux lourds. En prenant ses fonctions cette année, le président Joe Biden a prolongé le traité New START pour cinq ans, une décision saluée par Moscou.

Le 19 janvier 2018, le Pentagone publiait sa nouvelle stratégie de défense nationale. Dans un discours présentant le document, le secrétaire à la Défense de l’époque, James Mattis, déclara : C’est la compétition entre grandes puissances, et non le terrorisme, qui est désormais le principal objectif de la sécurité nationale des États-Unis. Nous sommes confrontés à des menaces croissantes de la part de puissances révisionnistes aussi différentes que la Chine et la Russie, des nations qui cherchent à créer un monde conforme à leurs modèles autoritaires, en s’efforçant d’obtenir un droit de veto sur les décisions économiques, diplomatiques et de sécurité des autres nations.

Quelques heures plus tard, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, répondait en ces termes : Nous regrettons qu’au lieu de mener un dialogue normal, au lieu de s’appuyer sur le droit international, les États-Unis cherchent à affirmer leur leadership par des concepts et des stratégies d’affrontement.

Tout au long de cette période, Moscou n’a cessé de protester contre ces actions d’affrontement, mais en vain. « Malgré nos nombreuses protestations et demandes, la machine américaine s’est mise en marche, le tapis roulant est lancé », déclara le président russe Vladimir Poutine dans son discours spectaculaire du 1er mars 2018 à l’Assemblée fédérale, dans lequel il annonçait publiquement la nouvelle génération d’armes stratégiques que la Russie était en train de développer, dont au moins deux, le véhicule hypersonique Avangard pour les ICBM (missiles balistiques intercontinentaux) et le missile aérobalistique Kinzhal, ont depuis été mis en service.

Le volet économique

À partir de mars 2014, juste après le coup d’État de février 2014 à Kiev, les États-Unis imposèrent des sanctions financières et économiques à la Russie, prétendument à cause de la Crimée et des républiques du Donbass. Selon la liste du département du Trésor, cela comprend cinq lois du Congrès, six décrets présidentiels, dix « directives en vertu de décrets » et deux autres « déterminations » présidentielles. Il y a bien sûr eu d’autres sanctions, des saisies de biens, des expulsions diplomatiques pour d’autres raisons présumées, ainsi que d’autres formes de guerre économique. Toutes les sanctions liées à l’Ukraine/Crimée restent en vigueur ; aucune n’a été levée. La dernière série a été imposée en 2018 (loi CAATSA), coïncidant avec de nouvelles sanctions liées à l’affaire de l’empoisonnement de Sergueï Skripal.

Selon diverses estimations, le coût pour l’économie russe serait de l’ordre de 250 à 400 milliards de dollars, avec des pertes comparables imposées aux économies européennes.

En outre, en 2016 et 2017, le président Poutine accusa l’Administration de Barack Obama d’avoir conspiré avec l’Arabie saoudite pour faire baisser le prix du pétrole et nuire ainsi à l’économie russe. Sous l’administration Trump, cela s’est arrêté, la Russie et l’Arabie saoudite ayant conclu deux accords importants sur le prix du pétrole, le second en 2019 avec une certaine participation de l’administration Trump.

La crise atteint son paroxysme en 2021.

Chronologie de 2021

2 février : le U.S. Naval Institute Proceedings publie un article de l’amiral Charles A. Richard, chef du Commandement stratégique américain, dans lequel il affirme que le risque de guerre nucléaire avec la Russie ou la Chine augmente et appelle à l’action.

Il existe une réelle possibilité qu’une crise régionale avec la Russie ou la Chine dégénère en un conflit impliquant des armes nucléaires, si elles perçoivent une défaite dans le domaine conventionnel comme une menace pour le régime ou l’État. Par conséquent, l’armée américaine doit troquer son hypothèse première, ‘l’emploi de l’arme nucléaire n’est pas possible’, contre ‘l’emploi de l’arme nucléaire est une possibilité très réelle’, et agir pour répondre à cette réalité et la dissuader.

15 mars : début de l’exercice DEFENDER-Europe 21, dirigé par l’armée américaine, qui se déroulera jusqu’en juin, avec la participation de 28 000 soldats de 27 pays différents. L’exercice comprend des opérations presque simultanées dans plus de 30 zones d’entraînement dans une douzaine de pays, selon Army Times.

16 mars : le gouvernement britannique du Premier ministre Boris Johnson publie son examen intégré de la sécurité, de la défense, du développement et de la politique étrangère. Le rapport annonce, entre autres, que le stock d’ogives nucléaires du Royaume-Uni passera de 180 à 260 ogives. Cette décision a été prise en reconnaissance de l’évolution de l’environnement de sécurité, y compris l’éventail croissant des menaces technologiques et doctrinales…

1er avril : le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, appelle le ministre ukrainien de la Défense, Andriy Taran, « pour discuter de la situation de la sécurité régionale », rapporte le Pentagone, condamnant les supposées « escalades des actions agressives et provocatrices de la Russie dans l’est de l’Ukraine ». Austin assura à Taran que Washington n’abandonnera pas l’Ukraine en cas d’escalade de l’agression russe. [Et] en cas d’escalade de l’agression russe, les États-Unis ne laisseront pas l’Ukraine à elle-même, et ne permettront pas non plus que les aspirations agressives de la Russie envers l’Ukraine se réalisent.

13 avril : au quartier général de la flotte du Nord à Severomorsk, le ministre russe de la Défense, Sergueï Shoïgu, observe que les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN renforcent leurs forces navales et terrestres dans l’Arctique, augmentent l’intensité de l’entraînement au combat tout en étendant et modernisant l’infrastructure militaire. Cette activité n’est pas limitée à la seule région arctique. Au cours des trois dernières années, le bloc de l’Atlantique Nord a accru son activité militaire près des frontières russes.

Shoïgu commente alors l’exercice DEFENDER-Europe 21 : Aujourd’hui, les troupes américaines se sont transférées de la partie continentale de l’Amérique du Nord à l’Europe en passant par l’Atlantique. Il y a un mouvement de troupes en Europe vers les frontières russes. Les principales forces sont concentrées dans la région de la mer Noire et dans la région baltique. (…) Au total, 40 000 militaires et 15 000 unités d’armes et d’équipements militaires, y compris l’aviation stratégique, seront concentrés près de notre territoire. (…) En réponse aux activités militaires de l’Alliance menaçant la Russie, nous avons pris des mesures appropriées.
« En l’espace de trois semaines, deux armées russes et trois formations de troupes aéroportées ont été transférées avec succès aux frontières occidentales de la Fédération de Russie pour y effectuer des tâches d’entraînement au combat.
« Les troupes ont montré qu’elles étaient parfaitement prêtes et capables d’accomplir des tâches visant à assurer la sécurité militaire du pays.

15 avril : la Maison Blanche de M. Biden publie un décret (EO 14024) proclamant que les diverses actions dites malveillantes de la Russie constituent une menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale, la politique étrangère et l’économie des États-Unis.

Ce décret contient une série de nouvelles sanctions à l’encontre de la Russie, notamment l’expulsion de dix diplomates, l’inscription sur une liste noire de six entreprises technologiques russes, des sanctions à l’encontre de 32 entités et individus et, surtout, l’interdiction pour les institutions financières américaines de participer au marché primaire des obligations libellées en roubles ou autres, émises après le 14 juin 2021 par le gouvernement russe et ses institutions financières.

L’objectif déclaré est de déclencher une fuite massive de capitaux et une « boucle de rétroaction négative » qui provoquerait des ravages dans l’économie russe. Comme le précise un haut fonctionnaire de l’administration, dont l’identité n’a pas été révélée : Certains éléments de ce nouveau décret nous confèrent des pouvoirs supplémentaires que nous n’exerçons pas aujourd’hui. (…) Nous sommes prêts, à l’avenir, à imposer des coûts substantiels et durables si ce comportement [russe] se poursuit ou s’intensifie (…) Nous signalons également clairement que le Président dispose d’une flexibilité maximale pour étendre les interdictions relatives à la dette souveraine si les activités malveillantes [sic] de la Russie se poursuivent ou s’intensifient.
Ce dernier point est largement compris comme une menace que d’autres sanctions pourraient suivre, interdisant la participation au marché secondaire des obligations, bien plus important, et même aller jusqu’à l’ « option nucléaire » d’expulser la Russie des accords SWIFT. [5]

14 juin : le décret annoncé le 15 avril 2021 entre officiellement en vigueur, deux jours avant le sommet du 16 juin 2021 entre les présidents Biden et Poutine.

23 juin : le ministère russe de la Défense annonce qu’un navire de guerre russe a tiré des coups de semonce sur le destroyer HMS Defender de la Royal Navy, qui, selon lui, a violé la frontière maritime russe autour de la Crimée en mer Noire. Le HMS Defender avait pénétré dans les eaux situées à proximité du cap Fiolent en Crimée, appartenant au territoire souverain de la Russie, et ignoré les avertissements lui demandant de quitter la zone. L’avion de renseignement électronique RC-135V de l’armée de l’air américaine, qui n’a pas été mentionné dans la presse mais qui est visible sur les sites de suivi des vols, contournait la côte ouest de la Crimée au moment de la rencontre entre la marine russe et le destroyer.

La BBC, dont l’un des journalistes se trouvait à bord du navire de guerre britannique, a confirmé que le HMS Defender avait délibérément pénétré dans des eaux revendiquées par la Russie afin de provoquer une réaction des forces russes : Ce serait une manœuvre délibérée visant à faire comprendre cela à la Russie. Le HMS Defender allait naviguer dans la limite des 19 km (12 milles) des eaux territoriales de la Crimée.

23 juin : dans un discours prononcé à la Conférence de Moscou sur la sécurité internationale, le ministre russe de la Défense, Sergueï Shoïgu, met de nouveau en garde contre le danger stratégique auquel l’Europe est confrontée : Dans l’ensemble, la situation en Europe est explosive et nécessite des mesures spécifiques pour amener une désescalade. La partie russe a proposé un certain nombre de mesures. Par exemple, elle a proposé d’éloigner les zones d’exercices de la ligne de contact.

M. Shoïgu évoque également la proposition russe de moratoire sur le déploiement de missiles à portée intermédiaire et à plus courte portée en Europe, les qualifiant de « danger particulier » pour l’Europe car leur déploiement ramènera les Européens à la situation où ils étaient les otages du conflit entre l’U.R.S.S. et les USA.

S’exprimant lors de la même conférence, le général Valeri Guerassimov, chef de l’état-major général russe, désigne l’OTAN comme un facteur de déstabilisation : L’activité navale de l’OTAN près de nos frontières s’est considérablement développée. Des navires de guerre équipés d’armes de précision à longue portée opèrent en permanence dans la mer Noire et la mer Baltique, tandis que des avions de reconnaissance, de patrouille et d’attaque, ainsi que des drones, effectuent des vols. Les opérations des navires de guerre des États-Unis et de leurs alliés ont un caractère clairement provocateur (…) Les conditions sont créées pour l’émergence d’incidents, ce qui ne contribue pas à réduire les tensions militaires.

20 septembre : l’OTAN donne le coup d’envoi de l’exercice Rapid Trident 21 sur le terrain d’entraînement de Yavoriv, dans l’ouest de l’Ukraine, avec 6 000 soldats de 15 pays, dont 300 des États-Unis. Ces exercices constituent « une étape importante vers l’intégration européenne de l’Ukraine  », selon le général de brigade Vladyslav Klochkov, codirecteur des exercices.

6 octobre : l’OTAN ordonne l’expulsion de huit diplomates de la mission russe au siège de l’OTAN à Bruxelles, alléguant qu’ils sont des « agents de renseignement russes non déclarés ». Moscou riposte le 18 octobre en annonçant la fermeture de la mission russe auprès de l’OTAN, ainsi que celle du bureau d’information de l’OTAN à Moscou et la suppression de l’accréditation de son personnel. S’il y a jamais eu quelqu’un pour croire à la sincérité de ces déclarations [de l’OTAN], il n’y a plus personne aujourd’hui. Leur véritable prix est clair pour tout le monde, déclare le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexandre Grouchko, en réponse à l’action de l’OTAN.

19 octobre : le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, atterrit à Kiev et, lors d’une conférence de presse au ministère de la Défense, promet aux dirigeants du régime que les États-Unis les soutiendront dans leur conflit avec la Russie : Permettez-moi de souligner ce que le président Biden a dit lors de la récente visite du président Zelensky à Washington. Le soutien des États-Unis à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de l’Ukraine est inébranlable. Ainsi, nous appelons à nouveau la Russie à mettre fin à son occupation de la Crimée (…) à cesser de perpétuer la guerre dans l’est de l’Ukraine (…) à mettre fin à ses activités déstabilisatrices dans la mer Noire et le long des frontières de l’Ukraine (…) et à cesser ses cyberattaques persistantes et autres activités malveillantes contre les États-Unis, nos alliés et nos partenaires.

Il rappelle que les États-Unis ont dépensé 2,5 milliards de dollars pour soutenir les forces militaires ukrainiennes afin qu’elles puissent préserver l’intégrité territoriale de leur pays et sécuriser ses frontières et ses eaux territoriales.

« Je pense que notre position dans la région continue de présenter une menace crédible pour la Russie et qu’elle permet aux forces de l’OTAN d’opérer plus efficacement si la dissuasion échoue », déclare Austin le lendemain en Roumanie. Et je pense que cela découle de notre engagement à maintenir une présence rotative des forces américaines.

21 octobre : au premier jour de leur réunion à Bruxelles, les ministres de la Défense de l’OTAN approuvent « un nouveau plan global pour défendre notre Alliance… ». Ce nouveau plan comprend des améliorations significatives de nos défenses antiaériennes et antimissiles, le renforcement de nos capacités conventionnelles avec des jets de cinquième génération, l’adaptation de nos exercices et du renseignement, et l’amélioration de l’état de préparation et de l’efficacité de notre dissuasion nucléaire. Le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, déclare que l’Alliance a renforcé sa présence en mer Noire, car la mer Noire revêt une importance stratégique pour l’OTAN.

21 octobre : dans un discours prononcé devant le club de discussion Valdaï à Sotchi, M. Poutine avertit que l’Ukraine n’a pas besoin d’être officiellement intégrée à l’OTAN pour constituer une menace stratégique pour la Russie : L’adhésion formelle à l’OTAN ne se fera peut-être pas, mais le développement militaire du territoire est déjà en cours. Et cela constitue réellement une menace pour la Fédération de Russie… Demain, des roquettes pourraient apparaître près de Kharkov, que ferons-nous alors ? Ce n’est pas nous qui installons nos missiles là, c’est eux qui nous mettent les leurs sous le nez.

M. Poutine rappelle la promesse de l’OTAN de ne pas déplacer ses infrastructures vers l’Est après la réunification de l’Allemagne, promesse qu’elle n’a pas tenue : Tout le monde, de tous les côtés, avait dit qu’après la réunification, en aucun cas les infrastructures de l’OTAN ne se déplaceraient vers l’Est. La Russie aurait dû pouvoir compter au moins sur cela. C’est ce qu’ils ont dit, il y a eu des déclarations publiques. Mais dans la pratique ? Ils ont menti (…) et puis ils l’ont étendue une fois, puis une autre fois encore.

Le 30 octobre : citant des responsables anonymes, le Washington Post rapporte que les Russes sont engagés dans un nouveau renforcement de leurs troupes le long de la frontière avec l’Ukraine. Selon les auteurs de l’article, ces mouvements de troupes ont ravivé les inquiétudes soulevées en avril.

Le fait est que ce n’est pas un exercice. Il ne semble pas s’agir d’un exercice d’entraînement. Il se passe quelque chose. Qu’est-ce que c’est ?, s’interroge Michael Kofman, directeur du programme d’études sur la Russie du CNA, un groupe d’analyse indépendant basé en Virginie.

1er novembre : Politico publie des images satellite censées montrer un renforcement des troupes russes près de la frontière ukrainienne, notamment des blindés, des chars et des pièces d’artillerie automotrices, ainsi que des troupes terrestres massées près de la ville russe de Yelnya, près de la frontière avec le Belarus. Des éléments de la 1ère armée de chars de la Garde ont été repérés dans la région. L’armée « a été conçue pour mener des opérations à tous les niveaux de combat, de la contre-insurrection à la guerre mécanisée », selon l’analyse de Jane’s.

Même le ministère ukrainien de la Défense dément le renforcement militaire russe signalé, déclarant officiellement : Au 1er novembre 2021, aucun transfert supplémentaire d’unités, d’armes et d’équipements militaires russes vers la frontière d’État de l’Ukraine n’a été enregistré.

2 novembre : le Conseil de sécurité russe annonce que le directeur de la CIA, William Burns, est à Moscou pour deux jours d’entretiens avec Nikolaï Patrouchev, secrétaire du Conseil de sécurité russe. Selon des fuites rapportées par CNN le 5 novembre, M. Biden a envoyé M. Burns à Moscou pour dire aux Russes d’arrêter de renforcer leurs troupes près de la frontière ukrainienne, que les États-Unis surveillent de près.

8 novembre : pour la première fois, une résolution adoptée par les deux chambres du Congrès réclame des « sanctions écrasantes » contre l’économie russe, prétendument pour stopper le gazoduc Nord Stream II, car, selon le sénateur James Risch, « la Russie crée et arme cette crise énergétique ». Pour le sénateur Ron Johnson, les États-Unis devraient « utiliser des sanctions écrasantes pour arrêter le pipeline ». Et le sénateur Tom Cotton d’ajouter : Le gazoduc Nord Stream II va étendre l’influence russe et menacer la sécurité énergétique de toute l’Europe. Puisque l’administration Biden n’en tiendra pas Poutine pour responsable, le Congrès doit prendre des mesures pour s’assurer que nos alliés de l’OTAN ne soient pas les otages de l’énergie russe.

11 novembre : le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, avertit que la Russie est prête à agir contre toute provocation de l’OTAN : Si nécessaire, nous prendrons des mesures pour assurer notre sécurité en cas d’actions provocatrices de nos adversaires près de nos frontières. Je fais allusion à l’OTAN et à ses forces qui mènent des actions plutôt actives et affirmées à proximité de nos frontières, que ce soit dans les airs, sur l’eau ou sur terre.

16 novembre : le ministre britannique de la Défense, Ben Wallace, rencontre à Kiev le président ukrainien Zelensky et signe une déclaration commune avec le ministre ukrainien de la Défense, Oleksii Reznikov. Selon un communiqué publié par son bureau, M. Zelensky a remercié Ben Wallace pour le soutien indéfectible du Royaume-Uni à l’indépendance et à l’intégrité territoriale de notre pays à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues. Il a également salué la signature de l’accord-cadre bilatéral ukraino-britannique sur le soutien au crédit officiel pour le développement des capacités de la flotte ukrainienne : Le Royaume-Uni est devenu notre partenaire clé dans la construction de la flotte ukrainienne. Je m’attends à ce que les futurs projets de sécurité prévus dans le cadre de cet accord soient effectivement mis en œuvre.

18 novembre : lors d’une allocution prononcée à l’occasion d’une réunion du Conseil russe de politique étrangère, le président Poutine proteste contre les vols répétés de bombardiers américains à proximité des frontières de la Russie : En effet, nous ne cessons d’exprimer notre inquiétude à ce sujet et parlons de lignes rouges, mais bien sûr, nous comprenons que nos partenaires sont particuliers dans le sens où ils ont une approche très – comment dire – superficielle de nos avertissements sur les lignes rouges. Les préoccupations de la Russie concernant l’expansion de l’OTAN vers l’Est « ont été totalement ignorées », répète encore M. Poutine.

19 novembre : la directrice du renseignement national des États-Unis, Avril Haines, atterrit à Bruxelles pour informer les ambassadeurs de l’OTAN des renseignements fournis par les États-Unis sur la situation et la possibilité d’une intervention militaire russe en Ukraine.

M. Stoltenberg, de l’OTAN, laisse entendre que si le nouveau gouvernement allemand [qui fait encore l’objet de négociations de coalition] se retirait de l’accord de partage nucléaire de l’OTAN, les bombes nucléaires B61 actuellement stockées en Allemagne pourraient être déplacées vers l’Est : Bien sûr, c’est à l’Allemagne de décider si les armes nucléaires seront déployées sur son territoire, mais il existe une alternative à cette situation : les armes nucléaires pourraient facilement se retrouver dans d’autres pays européens, notamment à l’est de l’Allemagne.

C’est-à-dire encore plus près de la frontière russe…

20 novembre : en marge de la Conférence internationale sur la sécurité de Halifax, le chef du renseignement militaire ukrainien, le brigadier général Kyrylo Budanov, déclare à Military Times que la Russie dispose de plus de 92 000 soldats massés près de sa frontière avec l’Ukraine et qu’elle se prépare à une attaque d’ici fin janvier ou début février 2022.

21 novembre : Bloomberg publie un rapport citant des sources anonymes, affirmant que les États-Unis ont partagé des renseignements, y compris des cartes, avec des alliés européens, qui montrent une concentration de 100 000 soldats et d’artillerie russes pour préparer une avancée rapide et à grande échelle en Ukraine à partir de plusieurs endroits, si Poutine décide d’envahir.

Le 30 novembre : Radio Free Europe rapporte que les républicains américains ont bloqué le vote sur la loi d’autorisation de la défense nationale (NDAA) jusqu’à ce que les sanctions de Nord Stream II y soient ajoutées, objectant que le gazoduc de la mer Baltique entre la Russie et l’Allemagne priverait l’Ukraine de milliards de revenus annuels. (Le gazoduc terrestre de Yamal en Sibérie vers l’Europe traverse l’Ukraine, qui perçoit des droits de transit).

5 décembre : la néo-démocrate Michele Flournoy, ancienne sous-secrétaire à la politique de Défense sous Obama, déclare sur Fox News Sunday que, lors de son prochain sommet par vidéoconférence avec Poutine le 7 décembre, le président Biden va menacer la Russie de sanctions financières/économiques « beaucoup plus sévères » : L’administration envisage activement, avec nos alliés, un ensemble de sanctions plus sévères que ce qui a été fait jusqu’à présent. Je suis sûre qu’ils envisagent de sanctionner le système bancaire, le secteur de l’énergie, voire de couper la Russie du système SWIFT, qui lui permet toutes ses transactions financières internationales. Ils envisagent donc des moyens beaucoup plus sérieux… un niveau de douleur beaucoup plus élevé que tout ce à quoi la Russie a été confrontée jusqu’à présent.

6 décembre : la veille de la vidéoconférence Biden-Poutine, un haut fonctionnaire anonyme de la Maison Blanche informe la presse que tous les alliés de l’OTAN se sont mis d’accord sur un ensemble de « sanctions financières qui imposeraient un préjudice économique important et sévère à l’économie russe » si la Russie envahit l’Ukraine : Nous pensons qu’il y a là une façon de progresser qui nous permettra d’envoyer un message clair à la Russie, à savoir qu’il y aura des coûts réels, significatifs et durables si elle choisit d’aller de l’avant – si elle le choisit – avec une escalade militaire….. Nous avons eu des discussions intensives avec nos partenaires européens sur ce que nous ferions collectivement en cas d’escalade militaire majeure de la Russie en Ukraine, et nous pensons que nous avons une voie à suivre qui impliquerait des contre-mesures économiques substantielles de la part des Européens et des États-Unis.

Dans sa couverture, CNN évoque directement « l’option nucléaire » : Les responsables ont également envisagé de déconnecter la Russie du système de paiement international SWIFT, dont la Russie reste fortement dépendante, selon deux sources proches du dossier. Cette option est considérée comme ‘nucléaire’. Le Parlement européen a adopté au printemps une résolution non contraignante appelant à appliquer cette mesure en cas d’invasion de l’Ukraine par la Russie, et les États-Unis en ont discuté avec leurs homologues européens.

Un peu plus tard dans la journée, après que M. Biden s’est entretenu personnellement avec les dirigeants européens, la Maison Blanche publie une déclaration qui ne mentionne pas de sanctions financières ni de gros dommages économiques pour la Russie, mais affirme que la diplomatie est la seule voie possible pour résoudre le conflit au Donbass à travers la mise en œuvre des accords de Minsk.

7 décembre : les présidents Biden et Poutine tiennent un sommet par vidéoconférence, après quoi le conseiller à la sécurité nationale, Jake Sullivan, assure aux médias que Biden a directement dit au président Poutine que si la Russie envahissait à nouveau l’Ukraine, les États-Unis et nos alliés européens répondraient par des mesures économiques fortes et fourniraient du matériel défensif supplémentaire aux Ukrainiens, au-delà de ce que nous fournissons déjà, [et que les États-Unis] renforceraient nos alliés de l’OTAN sur le flanc est, avec des capacités supplémentaires en réponse à cette escalade.

Par la suite, M. Biden lui-même souligne qu’il prend en considération la demande de garanties de sécurité formulée par M. Poutine, à l’origine des propositions faites ultérieurement par la Russie (voir ci-dessous).

12 décembre : lors d’une interview à la télévision nationale, la nouvelle ministre allemande des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, déclare que le gazoduc Nord Stream II ne peut pas devenir opérationnel car, selon les accords de coalition du gouvernement allemand, il n’est pas conforme à la législation européenne sur l’énergie.

Le précédent gouvernement de la chancelière Angela Merkel avait constaté le contraire. Mme Baerbock, chef de file des Verts partisans de la guerre, ne donne aucune explication de ce revirement. The Hill souligne que les Verts souhaitent que l’Ukraine fasse partie de l’OTAN.

17 décembre : le ministère russe des Affaires étrangères publie deux projets de traités précisant les garanties exigées par la Russie pour sa sécurité, l’un entre la Russie et l’OTAN et l’autre, entre la Russie et les États-Unis.

Les deux documents appellent à la reconnaissance d’un principe de « non-ingérence dans les affaires intérieures » de l’autre, reconnaissent qu’un affrontement militaire direct entre eux pourrait entraîner l’utilisation d’armes nucléaires qui aurait des conséquences d’une portée considérable, réaffirment qu’ « une guerre nucléaire ne peut être gagnée et ne doit jamais être menée », et reconnaissent « la nécessité de faire tous les efforts possibles pour prévenir le risque de déclenchement d’une telle guerre entre les États qui possèdent des armes nucléaires ». 

Le dispositif du traité américano-russe appelle à s’abstenir de prendre des mesures « qui pourraient porter atteinte aux intérêts fondamentaux de sécurité de l’autre partie ». Conscient de la volonté d’otanisation de l’Ukraine, l’article 4 stipule : « Les États-Unis d’Amérique s’engagent à empêcher toute nouvelle expansion de l’OTAN vers l’Est et à refuser l’adhésion à l’Alliance aux États de l’ancienne URSS. »

Et, les États-Unis d’Amérique n’établiront pas de bases militaires sur le territoire des États de l’ex-URSS qui ne sont pas membres de l’OTAN, n’utiliseront pas leurs infrastructures pour des activités militaires quelconques et ne développeront pas de coopération militaire bilatérale avec eux.

L’accord stipule également que les parties (les États-Unis et la Russie) ne mèneront aucune action militaire en dehors de leurs frontières pouvant menacer la sécurité nationale de l’autre partie, ni ne feront voler des bombardiers ou naviguer des navires de guerre en dehors de leurs eaux territoriales d’une manière qui pourrait menacer l’autre partie. Concernant l’expansion par les États-Unis de leurs armes nucléaires de façon à inclure celles stockées en Allemagne, le traité stipule : Les parties s’abstiendront de déployer des armes nucléaires en dehors de leurs territoires nationaux et elles y renverront les armes déjà déployées (…)

19 décembre : un haut fonctionnaire anonyme de la Maison Blanche déclare à CNN et à d’autres médias qu’il n’y a qu’« une fenêtre d’environ quatre semaines » pour contraindre la Russie à une désescalade et que les sanctions prévues par les États-Unis seraient écrasantes, immédiates et infligeraient des coûts importants à l’économie russe et à son système financier.

21 décembre : dans un rapport détaillé présenté lors d’une réunion élargie du Conseil du ministère de la Défense, le ministre russe de la Défense, Sergueï Shoïgou, déclare :
Les tensions s’accroissent aux frontières occidentales et orientales de la Russie. Les États-Unis intensifient leur présence militaire aux frontières russes.
Les États-Unis et l’OTAN augmentent délibérément l’ampleur et l’intensité de leurs entraînements militaires près de la Russie. De plus en plus, ils font appel à l’aviation stratégique et simulent des lancements de missiles nucléaires sur nos installations. Le nombre de leurs vols près des frontières russes a plus que doublé.
L’OTAN accorde une attention particulière au transfert de troupes vers le flanc oriental de l’Alliance, notamment depuis la partie continentale des États-Unis. Les exercices mettent en pratique diverses options utilisant des groupes de coalition contre la Russie en faisant appel à des États non alignés – la Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine.
La présence de plus de 120 employés de SMP [sociétés militaires privées] américaines dans les villes d’Avdeïevka et de Priazovskoe, dans la région de Donetsk, a été établie de manière fiable. Ils installent des postes de tir dans des immeubles résidentiels et des équipements sociaux importants, préparent les forces d’opérations spéciales ukrainiennes et les groupes armés radicaux à des activités hostiles. Pour commettre des provocations, des chars avec des composants chimiques non identifiés ont été livrés aux villes d’Avdeïevka et de Krasny Liman.

S’exprimant lors de cette même réunion du conseil du ministère de la Défense, le président russe Poutine tire lui aussi la sonnette d’alarme :
Ce qu’ils [les États-Unis] font actuellement sur le territoire ukrainien – ou tentent et sont en passe de faire – ne se déroule pas à des milliers de kilomètres de notre frontière nationale. C’est à la porte de notre maison. Ils doivent comprendre que nous n’avons tout simplement aucun endroit où nous retirer plus loin (…) Croient-ils que nous ne voyions pas ces menaces ? Ou pensent-ils que nous sommes si faibles d’esprit que nous allons simplement regarder sans rien dire les menaces qui pèsent sur la Russie ?
Comme je l’ai déjà indiqué, en cas de poursuite de la ligne manifestement agressive de nos collègues occidentaux, nous prendrons des mesures militaro-techniques de rétorsion adéquates et réagirons fermement aux mesures inamicales. Et, je tiens à le souligner, nous avons tout à fait le droit de le faire, nous avons tout à fait le droit de prendre des mesures destinées à assurer la sécurité et la souveraineté de la Russie (…) Nous sommes extrêmement inquiets de ce déploiement d’éléments du système mondial de défense antimissile des États-Unis à proximité de la Russie.


Notes

[1] Charte fondatrice du Conseil OTAN-Russie (Founding Act on Mutual Relations, Cooperation and Security Between NATO and the Russian Federation), 27 mai 1997.

[2] Taras Kuzio : U.S. Support for Ukraine’s Liberation During the Cold War, une étude de Prolog Research and Publishing Corporation, Communist and Post-Communist Studies Vol. 45, N° 1-2, juin 2012, pp. 51-64.

[3] Enquête de l’EIR : British Imperial Project in Ukraine : Violent Coup, Fascist Axioms, Neo-Nazis, documents the pre-planning and the step-by-step escalation. EIR, Vol. 41, N° 20, 16 mai 2014, pp. 21-38.

[4] Enquête d’Ivan Katchanovski : The ‘Snipers’ Massacre’ on the Maidan in Ukraine (79 pages) Social Science Research Network, 9 septembre 2015.

[5] Créée en 1973, la Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication (SWIFT), dont le siège est en Belgique, sert d’intermédiaire pour les transactions financières afin d’envoyer et de recevoir rapidement, précisément et en toute sécurité, des informations telles que des instructions de transfert d’argent entre plus de 11 000 banques et autres institutions financières affiliées dans plus de 200 pays.

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