Par quelles méthodes l’impérialisme U.S. entend perpétuer son hégémonie sur le monde

Source : stratpol.com – 29 septembre 2023 – Chantal Allier

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Les buts de guerre américains en Ukraine tels que George Friedman les présente dès février 2015.

George Friedman est un politologue, dirigeant de l’agence de renseignement « Stratfor Global intelligence », la plus influente aux USA et proche du pouvoir. Ces méthodes, Friedman les détaille par le menu dans un discours particulièrement instructif, tenu devant le Chicago Council le 4 février 2015:

https://youtube.com/watch?v=emCEfEYom4A%3Ffeature%3Doembed

Tel qu’il se présente avec son cynisme tranquille, ce discours est du plus grand intérêt puisqu’il décrit avec clarté les buts de guerre des U.S.A. dans le monde et particulièrement sa stratégie vis-à-vis de la Russie via l’Ukraine. Malgré les huit ans écoulés, on est frappé par son actualité. Ce n’est, au fond, guère étonnant vu que la stratégie de domination U.S. est toujours la même. Selon Friedman, la suprématie des U.S.A. repose d’abord sur le contrôle de tous les océans.

Le contrôle de la mer et de l’espace est la base du pouvoir US »

« Aucune autre puissance ne l’a jamais fait. Par conséquent, nous arrivons à envahir les peuples et ils ne peuvent pas nous envahir, ceci est une très bonne chose. Maintenir le contrôle de la mer et le contrôle de l’espace est la base de notre pouvoir.  La meilleure façon de vaincre une flotte ennemie est de l’empêcher de se construire … » 

Malgré cette domination maritime réputée incontestée, l’invasion des peuples et le pillage des pays ne sont pas si simples : il est impossible d’y parvenir ouvertement, directement. Voici pourquoi : « Au moment où les premières bottes touchent le sol la différence démographique est telle que nous sommes en infériorité numérique. […] Donc, nous n’avons pas la possibilité d’aller partout… » Mais on peut s’y prendre autrement selon une méthode bien éprouvée.

Une méthode qui a fait ses preuves : diviser, désorganiser, financer les rivaux, bref, semer le chaos

Suivant en cela la démarche de Brzezinski, le maître de la stratégie impérialiste américaine, Friedman étaye sa réflexion par la comparaison historique du destin des empires romains, britanniques et même nazi. La conclusion de Friedman est sans appel : « Les Empires qui contrôlent directement les territoires échouent. Comme c’était le cas avec l’empire nazi. » Donc la méthode indirecte est bien meilleure : « La politique que je recommande, -dit-il- est celle adoptée par Ronald Reagan envers l’Iran et l’Irak. Il a financé les deux côtés de sorte qu’ils se battent entre eux afin de ne pas nous combattre. C’était cynique, certainement pas moral, et ça a marché. » Il poursuit : « Nous avons la capacité de soutenir différentes puissances rivales afin qu’elles se concentrent sur elles-mêmes, en leur procurant le soutien politique, quelques soutiens économiques, le soutien militaire et des conseillers. Et en dernière option, faire comme avec le Japon, [lapsus] je veux dire au Vietnam, en Irak, en Afghanistan par des mesures de désorganisation. » C.Q.F.D. !

Parmi les nations rivales qu’il s’agit d’affaiblir, la Russie est, sans surprise au premier rang. Elle est la grande obsession des USA. Il ne dit mot de la Chine qui, sans doute, était moins à l’ordre du jour en 2015. Mais ce qui est très intéressant dans le propos de Friedman, c’est que la Russie fait systématiquement couple avec l’Allemagne dont l’économie florissante tient (ou plutôt tenait !) à l’énergie peu chère que lui fournit (fournissait) la Russie (on comprend mieux la raison du sabotage des gazoducs !). Beaucoup plus que l’idéologie, Friedman, toujours pragmatique, prend surtout en compte la puissance économique. C’est bien la suprématie économique qui a fait de l’Amérique du nord, grâce aux retombées juteuses de la deuxième guerre mondiale, une superpuissance et c’est cette suprématie qu’elle entend maintenir coûte que coûte pour perpétuer son hégémonie.

La peur d’une union économique entre Moscou et Berlin : il faut couper la Russie de l’Europe en la séparant de l’Allemagne

C’était déjà la relation entre l’Allemagne et la Russie, nous dit Friedman, qui était au centre des deux grands conflits mondiaux et bien sûr de la guerre froide. C’est cette relation qui a motivé l’entrée en guerre des USA : « … unis [ces deux pays] représentent la seule force qui pourrait nous menacer. Nous devons nous assurer que ça n’arrive pas. »                                                                                                                    

Plus loin, il est plus explicite : « Pour les USA, la peur primordiale est le capital russe, la technologie russe. Je veux dire la technologie allemande et le capital allemand avec les ressources naturelles russes et la main d’œuvre russe comme la seule combinaison qui a fait très peur pendant des siècles aux USA. »

Le sabotage des gazoducs en 2022, programmé avant même l’entrée des troupes russes en Ukraine le 24 février 2022, a été le moyen peu subtil mais radical de conjurer la peur d’une telle alliance et d’interdire à l’Allemagne l’accès à une énergie peu chère qui assurait sa prospérité. Tenir l’Allemagne, c’est tenir l’Europe.

Mais Friedman n’étant pas prophète, il ne pouvait pas évoquer le futur exploit maritime U.S. dans la Baltique, ni d’ailleurs deviner que l’Allemagne, (dont il se demande avec insistance, en 2015, comment elle va s’orienter), allait se laisser tondre en 2022 comme un mouton. Mais n’anticipons pas trop. Restons en 2015 et à ce que dit Friedman.

Le cœur de la stratégie de domination des U.S.A. dans laquelle l’Ukraine occupe une place essentielle est donc d’isoler la Russie de l’Europe, essentiellement en la coupant de l’Allemagne. Friedman nous dit très clairement comment les U.S.A. ont procédé d’ores et déjà pour y parvenir :

  1. En utilisant l’Ukraine sur laquelle ils ont la main mise depuis Maïdan (février 2014), en lui fournissant armement et formation militaire en vue d’attaquer la Russie.
  2. En mettant en place « un cordon sanitaire, selon la ligne de la Baltique à la mer noire, composé des pays russophobes » et, au premier chef, de la Pologne. Ce qui signifie que la guerre actuelle entre l’Ukraine et la Russie, ou mieux entre l’Otan et la Russie n’a rien d’improvisée. Elle a été dûment programmée.

La guerre actuelle entre les U.S.A. et la Russie, par Ukraine interposée, a été préparée (au moins) depuis 2015

L’Ukraine, qui sert aujourd’hui de terrain d’affrontement et de chair à canon aux USA, occupe naturellement une place centrale pour la Russie. On sait que l’Ukraine est dans sa majeure partie une terre russe : historiquement la Russie est née à Kiev. Elle est donc une zone névralgique qui nécessairement doit être neutre pour la sécurité de la Russie. Friedman le sait, il le souligne à plusieurs reprises:

« Toute la question à l’ordre du jour pour les russes est : Vont-ils créer une zone tampon qui serait au minimum une zone neutre ? Ou bien l’Occident s’introduira tellement loin en Ukraine et s’installera à 100 de Stalingrad et à 500 km de Moscou ? Pour la Russie, le statut de l’Ukraine représente une menace pour sa survie et les Russes ne peuvent laisser faire. Et la question pour les U.S.A. dans le cas où la Russie s’accroche à l’Ukraine, est : où cela s’arrêtera-t-il ? »

Pour prévenir ou contrer la réaction de la Russie qui, acculée, ne pourra pas manquer de réagir, Friedman évoque les interventions sur le terrain du général Hodges chargé d’armer et d’instruire l’armée ukrainienne et de pré-positionner des troupes en Roumanie, en Bulgarie, en Pologne et jusqu’à la Baltique. Ce sont les pays qui composent le « cordon sanitaire », l’intermarium de la Mer Noire à la Baltique, comme l’avait rêvé, en son temps, le polonais Pilsudski : « C’est la solution des USA ».

Isoler la Russie par un cordon sanitaire composé des pays russophobes

Sur l’armement U.S. fourni aussi bien à l’Ukraine, ouvertement depuis 2015, qu’aux pays du « cordon sanitaire », hors du cadre de l’OTAN, Friedman est tout à fait explicite : « La semaine dernière […] le général Hodges, commandant de l’armée américaine en Europe, s’est rendu en Ukraine pour y annoncer que les formateurs américains viendraient désormais officiellement et non plus officieusement.

 Il a remis des médailles aux combattants ukrainiens […] se faisant il a montré que c’était son armée. Ensuite, il est parti annoncer aux pays Baltes que les USA allaient disposer des blindés, de l’artillerie et autre matériel dans les pays Baltes, en Pologne, en Roumanie, en Bulgarie. » 

En clair, c’est ce qui s’appelle encercler la Russie, déjà cernée, comme on sait, par de multiples bases militaires de l’OTAN ! La seule inconnue, en 2015, pour Friedman, est l’attitude de l’Allemagne (de Merkel) mais, pour nous, qui savons la suite, l’énigme est levée.

Petites réflexions personnelles pour finir. Le suivisme ahurissant de l’Allemagne et des Européens dans le conflit actuel est sidérant. C’est cet alignement pleutre qui autorise le cynisme décomplexé d’un Friedman. Tout est permis aux USA, l’Europe, vassalisée comme jamais, gobe tout et légitime toutes les agressions ! Impunité garantie ! On peut se demander si la stratégie d’isolement de la Russie, qui, jusqu’ici a les apparences de la réussite, du moins vis-à-vis de l’Europe, n’aura pas des contre-coups fâcheux… pour les USA eux-mêmes, vu le soutien que « l’isolée » a obtenu de la part de l’ensemble des autres nations dans le monde.

L’Europe fanatisée par la propagande atlantiste, est prise, selon l’excellente formule d’Emmanuel Todd, « d’un vertige nihiliste » : cette guerre se fait à la fois contre l’Ukraine qu’on prétend soutenir et qui se fait détruire sur place et contre les peuples européens qui sont en train de payer très cher leur économie en ruine. Un vrai suicide ! Sans parler du traitement médiatique honteux que l’on inflige à la Russie.

La presse officielle européenne dans son ensemble, la française en particulier, s’est complétement déconsidérée : il lui est devenu impossible de tirer des conclusions logiques des faits les plus avérés. Elle préfère la propagande qui nous enlise dans la guerre. Tout glisse sur elle ! Ni le sabotage américain des gazoducs, (perpétré avant même que les troupes russes rentrent en Ukraine), magistralement argumenté par l’enquête de Seymour Hersh, ni le sabotage par les USA et ses laquais européens des négociations de paix amorcées dès le lendemain du 24 février, (selon le témoignage de l’ex-premier ministre d’Israël, Naftali Bennett), n’ont été capables de tirer la presse officielle française de sa dangereuse léthargie !

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