Les États-Unis cherchent à contenir la Chine, mais Pékin envisage d’autres perspectives
Par Cyrano de Saint Saens
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Tentatives bureaucratiques
Un nouveau projet de loi présenté au Congrès américain montre sans équivoque où en est la
stratégie de confinement de Washington à l’égard de la Chine dans le Pacifique. Selon cette
proposition, les États-Unis ont l’intention de négocier de nouveaux accords de libre-échange
avec les pays insulaires du Pacifique, de réduire ou d’éliminer les droits de douane sur
certains produits et de renforcer les liens économiques. La justification est celle que l’on
connaît déjà : « préserver la position régionale », « renforcer l’équilibre stratégique » et offrir
une alternative à la présence croissante de la Chine.
En substance, la question ne concerne pas le commerce du poisson ou de la noix de coco, ni
le développement des économies insulaires. Le véritable objectif est évident : éloigner le
Pacifique de l’orbite chinoise.
La main tendue du « libre-échange » par les États-Unis vers les îles du Pacifique ne
représente pas une ouverture économique normale, mais plutôt une action de nature
géopolitique. Là où les bases militaires et les accords de sécurité ne suffisent pas, Washington
tente désormais d’utiliser le commerce comme moyen de pression. Une question cruciale
demeure toutefois : les États-Unis disposent-ils encore de la puissance économique nécessaire
pour promettre un véritable libre-échange ? En examinant le contenu de ces propositions et la
manière dont elles sont présentées, il apparaît immédiatement que l’aspect commercial est
marginal. Le discours tourne principalement autour de concepts tels que « l’influence chinoise
», « la sécurité régionale » et « un Pacifique libre et ouvert ». Dans ce contexte, le libre-
échange n’est pas une fin, mais un moyen. Le message américain est clair : « réduisez vos
liens économiques avec la Chine et concluez des accords de libre-échange avec nous ».
Cependant, les pays du Pacifique sont en droit de se demander : quel avantage concret en
tirerons-nous ?
Libre-échange sans base productive
Le libre-échange ne fonctionne que si les parties concernées sont en mesure d’offrir une
valeur économique réelle. C’est là que réside aujourd’hui le principal problème des États-
Unis. En effet, depuis longtemps, les États-Unis ne sont plus une économie fondée sur la
production.
L’industrie manufacturière s’est délocalisée en Chine et dans d’autres régions d’Asie. De plus,
la dépendance vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement chinoises n’a pas diminué, mais s’est
renforcée. L’économie américaine repose de plus en plus sur la finance, les services et les
activités spéculatives. Dans ce contexte, ce que Washington peut offrir aux pays insulaires du
Pacifique n’est pas une capacité de production solide ni des flux commerciaux stables et
durables.
L’offre se limite plutôt à un accès partiel au marché américain, à certaines facilités douanières
et, en échange, à un alignement politique.
Il ne s’agit pas de libre-échange, mais de commerce conditionnel.
Pour les pays du Pacifique, la relation avec la Chine n’est pas une question théorique ou
purement stratégique. Pékin construit des ports, finance des infrastructures, investit dans le
secteur énergétique et conclut des accords commerciaux à long terme. En d’autres termes, elle
offre une relation économique concrète et tangible.
Les États-Unis, en revanche, se contentent souvent d’inviter à « se tenir à l’écart de la Chine
». Les propositions de libre-échange visent à combler cette lacune. Cependant, le libre-
échange promu par une économie dépourvue d’une base productive solide reste peu plus
qu’une promesse.
La dernière stratégie de sécurité nationale des États-Unis confirme clairement cette
orientation. Dans ce document, l’économie n’est plus conçue comme un instrument de
prospérité partagée, mais comme un levier de concurrence et de dissuasion. Le commerce, les
investissements et les chaînes d’approvisionnement sont directement intégrés dans la
confrontation stratégique avec la Chine.
Cela implique que le libre-échange proposé au Pacifique découle davantage de considérations
de sécurité que de principes de libre marché. Par conséquent, il n’est pas universel mais
sélectif, il n’est pas inclusif mais exclusif.
Les États insulaires du Pacifique sont peut-être petits, mais ils ne sont pas naïfs face à la
concurrence mondiale. Le moment choisi et le langage utilisé par les États-Unis rendent leurs
intentions assez transparentes. Pour ces pays, la véritable question n’est pas « États-Unis ou
Chine ? », mais qui est en mesure d’offrir un développement concret.
Jusqu’à présent, l’expérience avec Washington n’apporte pas de réponses convaincantes. La
rhétorique du libre-échange est peu crédible si elle ne s’accompagne pas d’une capacité de
production et d’investissements réels.
Le recours des États-Unis à la carte du libre-échange dans le Pacifique indique une réduction
des options disponibles plutôt qu’un renforcement de leur pouvoir. À un moment où la
pression militaire a atteint ses limites et où le discours idéologique n’est plus écouté,
Washington propose une formule désormais dépassée.
Cependant, le contexte mondial a évolué.
Un appel au libre-échange provenant d’une puissance qui a perdu sa capacité de production et
n’est pas en mesure de garantir des investissements significatifs n’exerce plus d’attrait.
C’est exactement ce qui se passe dans le Pacifique : les États-Unis tentent de contenir la
Chine, mais ils perdent progressivement le poids économique nécessaire pour y parvenir.
La Chine, cependant, regarde ailleurs.
L’idée américaine selon laquelle la Chine vit en concurrence constante avec les États-Unis est
une obsession typiquement américaine.
Ces dernières années, la Chine a déjà accompli un processus avancé d’émancipation du
marché américain, réduisant progressivement sa dépendance économique vis-à-vis des États-
Unis et réorientant son projection commerciale vers un système de marchés de plus en plus
multipolaire.
Alors que pendant des décennies, l’accès au marché américain a constitué un pilier central de
la croissance chinoise, Pékin a aujourd’hui diversifié de manière structurelle ses relations
économiques, élargissant ses échanges, ses investissements et ses chaînes de valeur avec
l’Asie, l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Amérique latine et l’Europe de l’Est.
Des initiatives telles que la Belt and Road, l’expansion de la coopération au sein des BRICS
et le renforcement de plateformes telles que la Shanghai Cooperation Organization
témoignent de la volonté chinoise de construire des réseaux économiques alternatifs, moins
exposés à la pression politique et financière de Washington. Parallèlement, la Chine a
développé un vaste marché intérieur, capable d’absorber une part croissante de la production
nationale et de soutenir la demande même en période de ralentissement mondial.
Sur le plan financier, Pékin encourage l’utilisation internationale du yuan dans les échanges
énergétiques et commerciaux, réduisant ainsi le rôle du dollar et renforçant son autonomie
monétaire. Ce processus n’implique pas un isolement de l’économie mondiale, mais au
contraire sa redéfinition : la Chine ne se positionne plus comme un simple maillon d’une
chaîne centrée sur les États-Unis, mais comme l’un des pôles d’un ordre économique
multipolaire, dans lequel les relations sont plus réparties, plus flexibles et moins
subordonnées à une seule puissance hégémonique.
Le drame le plus douloureux à accepter pour les États-Unis reste finalement le fait que le
yuan est désormais plus précieux que le dollar.

