Ukraine : que reproche-t-on exactement à la Hongrie ?

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Source : visegradpost.com – 30 mars 2022 – Ferenc Almássy

https://visegradpost.com/fr/2022/03/30/ukraine-que-reproche-t-on-exactement-a-la-hongrie/

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Franco-hongrois, Ferenc Almássy est le fondateur et rédacteur en chef du Visegrád Post. Journaliste indépendant spécialisé sur l’Europe centrale, la France et les questions migratoires, il est aussi correspondant en Europe centrale de TV Libertés et publie dans l’hebdomadaire hongrois Magyar Demokrata et dans le quotidien Magyar Nemzet.

« Il ne peut y avoir de ‘branches’ de la Russie en Europe qui divisent l’UE de l’intérieur. Elles essaient d’aider la Russie à gagner le plus d’argent possible, encore maintenant. Tout le monde sait très bien qui, dans l’Union européenne, s’oppose à l’humanité et au bon sens. Qui ne fait rien du tout pour aider à rétablir la paix en Ukraine. Cela doit cesser, l’Europe doit cesser d’écouter les excuses des autorités de Budapest », s’est permis le président ukrainien Zelensky en visioconférence avec Copenhague ce 29 mars.

Depuis le début du conflit entre la Russie et l’Ukraine, la Hongrie est pointée du doigt pour son refus des exigences de l’Ukraine, en particulier par les autorités ukrainiennes, très affairées à dire aux pays européens quoi faire et à distribuer les bons points moraux, tout en refusant longtemps les négociations sérieuses avec la Russie et en armant les civils.

Zelensky évoque l’humanité et le bon sens, tout en exigeant de la Hongrie qu’elle renonce au gaz russe. Bel exemple d’inversion accusatoire. À l’heure où le comédien de Kiev joue au chef de guerre moralisateur, et que la géopolitique semble renaître de ses cendres et se démocratiser (balayant une sortie glissante – mais temporaire, à n’en pas douter – du narratif covidien), rappelons donc quelques éléments fondamentaux de bon sens et de géopolitique :

  • La Hongrie n’est pas l’Ukraine.
  • La Hongrie n’est pas en guerre avec la Russie.
  • Les intérêts de la Hongrie ne sont pas identiques à ceux de l’Ukraine.
  • Viktor Orbán dirige la Hongrie.
  • Volodymyr Zelensky dirige l’Ukraine.

Jusque-là, tout le monde devrait suivre, encore que…

Mais continuons.

  • La Hongrie peine à se réarmer et ne veut pas s’investir dans un conflit dans son voisinage, craignant d’être entraînée dans un conflit. Elle n’enverra donc pas d’armes et veut rester en dehors de tout ce qui peut mener à une escalade, notamment le passage d’armes par sa frontière avec l’Ukraine.

Du côté ukrainien de la frontière vivent encore 100 à 150.000 hongrois, autochtones vivant là depuis plus de 11 siècles et rattachés à l’Ukraine par Staline. Des passages d’armes dans cette région pourraient entraîner cette région dans le conflit – les Russes ont prévenu qu’ils frapperaient les convois d’armes occidentales une fois sur le sol ukrainien – alors que pour l’instant elle est fort heureusement épargnée.

  • La Hongrie dépend à 85 % du gaz russe.

Ce gaz est utilisé pour le chauffage (60 % des Hongrois se chauffent au gaz) mais aussi par l’industrie.

  • Cette dépendance, Viktor Orbán en a hérité.

Il a par ailleurs durant ses trois mandats consécutifs depuis 2010 été le principal acteur hongrois de la diversification des sources d’énergie depuis le changement de régime, notamment en engageant le pays dans le projet de l’Initiative des Trois Mers (reliant les terminaux de GNL croate et polonais) ou encore en négociant assidument avec la Serbie, la Turquie et l’Azerbaïdjan pour l’acquisition et le transport de gaz depuis le sud du Caucase.

  • Il n’y a aucuns moyens financier, matériel, physique et logistique qui permettent de remplacer complètement l’approvisionnement russe en moins de dix ans, selon les experts hongrois.

Est-ce que c’est maintenant plus clair ?

Ajoutons que la Hongrie dépend aussi à 65 % du pétrole russe ainsi que de l’uranium russe.

Allons encore plus loin.

La pénurie de gaz qui va subvenir en Europe, dans le meilleur des cas de figure, se traduira par une explosion des prix du gaz ; dans le pire cas de figure, des gens ne pourront pas se chauffer, des industries seront à l’arrêt.

Cela signifie que l’Europe entre dans une crise majeure, dont aucune mesure nationale ne pourra durablement et intégralement protéger les citoyens, du fait de l’interdépendance économique et énergétique des marchés européens.

Ce que les mesures Covid ont commencé, les sanctions contre la Russie le continuent à merveille : les hausses des prix de l’énergie, des carburants, de l’alimentaire, des matériaux de construction ou encore de l’électronique n’en sont qu’à leur début.

Mais cela n’est pas assez pour les États-Unis et l’Ukraine, prêts à se battre jusqu’au dernier Européen, respectivement pour ses intérêts stratégiques et pour la survie de son régime. Et les Européens de suivre, mus par la peur et l’émotion, et sans conscience des conséquences de ce choix… Folie.

 « Je sais qu’éliminer le gaz russe va avoir un coût pour l’Europe, » a déclaré le président Biden, se frottant les mains à l’idée de nous vendre bientôt trois fois plus de GNL états-unien hors de prix.

« Mais ce n’est pas seulement la bonne chose à faire d’un point de vue moral, cela va aussi nous placer sur des bases stratégiques bien plus fortes, » justifie-t-il. Passons sur la justification morale, totalement obscène venant du principal envahisseur de pays tiers durant les 100 dernières années, pays de Little Boy et de Fat Man, de Guantánamo, du Patriot Act, des écoutes et de la guerre économique contre ses alliés, et j’en passe. Biden dit vrai en revanche sur la dimension stratégique. L’Europe se soumet complètement au souhait de Washington qui renforce ainsi sa position, après que les États-Unis se sont progressivement désengagés de l’Europe pour se concentrer sur le Pacifique. C’est une occasion en or pour les États-Unis qui ne s’y trompent pas : ils récupèrent dans leur giron l’Europe et la soumette encore plus en lui imposant le gaz liquéfié US, et donc, gagnent non seulement de nouvelles et juteuses parts de marché, mais également un levier d’influence considérable.

Alors, la petite Hongrie, qui a connu bien des malheurs ne serait-ce que durant les cent dernières années – deux Guerres mondiales perdues dans lesquelles elle a été embarquée contre son gré, une révolution bolchévique, des occupations allemandes et soviétiques, un dépeçage de son territoire historique par un traité déséquilibré et injuste, des destructions énormes et des déplacements de population, la révolte et la répression de 1956, … – n’a pas de leçon à recevoir lorsqu’elle tente de trouver la voie de sa survie dans la tempête. En particulier de l’Ukraine, État captif, pays jacobin qui n’a cure de sa minorité hongroise autochtone, dont le député Serhiï Melnitchouk menaçait en 2019 la Hongrie d’être envahie en deux heures par l’armée ukrainienne.

Et pour autant, la Hongrie est le pays qui, par habitant, a accueilli le plus de réfugiés ukrainiens, leur donnant sans hésitation, ni des autorités ni de la population, aide, soutien, soins et logement.

Et il n’y a aucun grief ni problème avec les réfugiés ukrainiens que la Hongrie est fière de pouvoir aider.

Alors, si la défense de nos intérêts intéresse encore quelqu’un, si quelqu’un porte encore le moindre crédit à la notion de souveraineté nationale, il est plus que temps de remettre au cœur de la politique la raison et d’en évincer l’émotionnel, perpétuel outil de manipulation.

Oui, la Russie a déclaré la guerre à l’Ukraine, l’a envahie, des soldats et des civils meurent, des réfugiés perdent tout et fuient leur pays. C’est un véritable drame humain qui s’appelle la guerre. Une guerre somme toute conventionnelle jusqu’à maintenant, Dieu merci. C’est une crise, comme l’humanité en a connu tant et tant. Et dans les crises, il est impératif de garder la tête froide. Toute surréaction, toute hystérie, toute décision déterminée par des émotions intenses et conjoncturelles est une erreur, pire, une faute pour un dirigeant politique, qui a pour mission première et absolument prioritaire sur toute autre question la préservation des intérêts de son pays. Par esprit de corps et en espérant que cela puisse servir pour faire plier la Russie et ramener la paix plus vite, la Hongrie a consenti à accepter le paquet de sanctions — bien que cela soit contraire à ses intérêts directs, considérant que ces sanctions frappent plus durement la Hongrie que la Russie… Quant aux accusations grotesques d’être « pro-russe » ou d’être un pion russe, inutile d’y perdre du temps, c’est une resucée du complotisme woke occidental qui voit des agents russes partout dès lors qu’on ne défile pas à la gay pride ou qu’on fait du commerce avec la Russie — les mêmes n’ont aucun problème concernant tout un tas d’autres pays où l’esclavage existe encore, où des homosexuels sont jetés des toits et les femmes lapidées pour des soupçons d’adultère, où le crédit social est la norme, où les manifestants pacifiques se font crever des yeux par la police, où des Chrétiens sont tués du fait de leur foi, où des « cas contacts » sont internés de force et privés de leurs droits constitutionnels, etc. Ce sont des tartuffes.

Pour terminer, question subsidiaire et pratique : l’Ukraine produit les deux tiers de son gaz, mais pour le reste, la Hongrie est son 2e fournisseur de gaz, juste derrière la Pologne. Doit-on aussi couper ce robinet de gaz ? Il est principalement russe…


2 pensées sur “Ukraine : que reproche-t-on exactement à la Hongrie ?

  • 4 avril 2022 à 9 h 12 min
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    Je suis totalement d’accord. Le clown de zelensky veut que tout le monde le suive contre la Russie. Ce n’est pas possible et c’est l’Ukraine qui est fautive dans cette histoire. En jouant les gros bras des yankees aux frontières russes pour devenir une menace pour son voisin

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  • 4 avril 2022 à 9 h 54 min
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    Au regard de la grande tournée de Zelensky par visioconférence auprès de tout les Parlements des pays Otano-Américain, je gage que non seulement la Hongrie devra rentrer dans les rangs, mais également qu’il sera décerné à l’unanimité le prochain Prix Nobel de la Paix à Zelensky.
    Nous sommes dans un monde d’inversion des valeurs.

    Répondre

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